Volonté générale ou servitude volontaire ?

Volonté générale ou servitude volontaire ?

le 09 décembre, 2015 dans Démocratie par

Il devient préoccupant de constater à quel point aujourd’hui l’opinion publique estime toujours la prise de décision à la majorité comme une spécificité foncièrement démocratique. Ainsi, il suffit qu’une grande partie de la population s’accorde sur une envie particulière pour que leur velléité devienne loi. Il n’y aurait qu’un pas entre le désir du plus grand nombre et la volonté générale. Un pas se révélant être celui de la dictature de la majorité.
Rappelons que la volonté générale, théorisée initialement par Rousseau, engage la somme des volontés particulières en tant qu’elles déterminent le bien public. Une volonté générale congédiant donc les sensibilités de chacun pour mieux accéder à l’intérêt collectif. Soit un concept littéralement désincarné ayant favorisé moult spéculations jacobines puis métaphysiques, et sur lesquelles repose, pourtant, le fameux contrat social affirmant les principes de notre souveraineté. Bref, une belle cacophonie axiomatique multipliant les confusions jusque dans les dénominations de nos prétendues démocraties. En effet, qu’elles soient participatives, parlementaires, représentatives, directes ou libérales, leur squelette étymologiquement univoque fut rapidement recouvert d’un corps de céphalopode. Cette profusion de qualificatifs nous a ainsi embourbés jusqu’à nous rendre aveugles, et nous asservir à une oligarchie au prestige paradoxalement populaire.

Il n’y a de véritable démocratie que lorsque le peuple dans sa totalité est pris en compte. Qui se revendique de la majorité ne peut négliger son solde : la minorité. Si les premiers croient participer au pouvoir, les seconds, eux, en sont délibérément écartés. Mais, en quoi ces derniers n’incarneraient-ils pas aussi le peuple ? Parce qu’ils sont des sceptiques, des déclassés, des inactifs, des insatisfaits, des indépendants, des insoumis, des extrémistes, des oubliés ?
Paradoxalement, la démocratie, telle qu’elle fonctionne aujourd’hui, ne considère qu’une certaine catégorie de citoyens : celle des électeurs désignant leurs maîtres. Et, consentir à ce rapport de force, c’est donc se soumettre à la loi du plus fort. Ainsi, ceux se sentant libres, parce qu’ils animent la majorité, manifestent leur subordination. La volonté générale se décline désormais comme l’avers de notre servitude volontaire.

Vouloir servir

C’est l’intérêt qui dicte nos conduites. Que nous soyons en masse ou isolés, responsables ou immatures, émancipés ou soumis, névrosés ou fous, nous agissons toujours pour satisfaire nos désirs les plus inhérents.
Les hommes se rassurent comme ils peuvent : ils travestissent le mot désir en celui de volonté, se persuadant ainsi tenir les rênes de leur destin. En s’embrigadant dans la volonté générale, ils s’imaginent prendre part aux décisions du pouvoir. Mais ce pouvoir rime sournoisement avec vouloir, car il ne prospère que par notre consentement. Pour le dire plus clairement : c’est par notre volonté de nous y soumettre tout en nous figurant y participer qu’il perdure. Il aura donc suffit à l’oligarchie élective de s’afficher comme une démocratie représentative pour que notre désir de servir s’ennoblisse en volonté participative.
Pourtant, le pouvoir de nos prétendus démocrates ne doit son existence qu’au crédit que la majorité lui apporte. Qu’elle cesse de le soutenir et il s’effondrera. Malheureusement, nos représentants le savent pertinemment : ils s’appliquent à nous séduire, à nous divertir pour que notre refus de servir et nos déterminations libertaires ne puissent germer. Qui peut nier, désormais, que nos inclinations ne s’obstinent qu’à préserver cet état de servitude semblant nous garantir confort et sécurité ?
Voilà donc un régime politique ayant résolu l’équation parfaite : celle d’un système maintenant en consonance son autorité et notre asservissement tout en prétendant le contraire. Celle où une majorité d’esclaves vénère l’oligarchie qui les aliène.
Le pire, c’est qu’une véritable démocratie nous préserverait d’une telle aliénation.

Au carrefour de la démocratie

Qu’est ce qu’une authentique démocratie ?
C’est la fédération de petites localités autogérées dans lesquelles les décisions d’ordre politique sont prises de manière unanime. Car seule l’unanimité peut attester des vertus démocratiques d’un gouvernement. En effet, un pouvoir étant la propriété de tous ne peut être substitué. Sinon par qui ?
Se pose alors le problème de concilier dans une même direction la totalité des opinions relatifs à l’organisation de l’endroit où nous vivons. Quelle formule permettrait à la fois de conserver et dépasser les avis hétérogènes de chacun pour instituer la prescription générale adéquate ? Comment surmonter les antagonismes suscités par la multitude de nos sensibilités singulières ?
Dès que nos sympathies politiques se rassemblent en factions ou en partis, cela génère nécessairement des dissensions, ce qui est nuisible à toute unité démocratique. Mais surtout, satisfaire en priorité les affections des plus offrants, des plus sournois ou des plus nombreux, facilite toujours l’accès au pouvoir. Nos dirigeants n’abusent-ils pas de ces stratagèmes pour s’asseoir sur les trônes de l’Assemblée ou de l’Elysée ? Inutile, donc pour eux, de s’investir collégialement pour s’accaparer le pouvoir, il suffit juste de le mystifier. Aussi, s’il existe une voie égalitaire et commune pour l’exercer, faut-il la spécifier explicitement pour la ratifier justement.

Observons un carrefour au cœur d’une grouillante agglomération. Heure de pointe. Cela vadrouille de partout. Un va-et-vient apparemment chaotique : profusion de piétons affairés au milieu de véhicules syncopant ; chacun sa direction, chacun son tempo. Ici, ça s’élance, ça accélère, ça cavale, ça afflue, ça pédale, ça berline ou ça gaze. Là, ça piétonne, ça lambine, ça stationne, ça décharge, ça fourgonne, ça discute ou ça vagabonde. Certains foncent, d’autres traînent, et pourtant tous s’épargnent. Certes, des panneaux et des feux orchestrent la circulation, mais nul besoin de barrières ou de bâtons pour inciter les passants à respecter l’harmonieuse ordonnance de cette symphonie urbaine. Parfois aussi, quelques âmes bourgeoises ou faussement rebelles imposent leur primauté, mais jamais de quoi entraver sérieusement l’élan général.
Il se rencontre ainsi un intérêt commun agençant l’ensemble de la collectivité dans sa gestation ; un intérêt visant indirectement la souveraineté immanente ; un intérêt révélant à quel point nous aspirons de prime abord à persévérer dans notre être, histoire de pouvoir faire ce que nous avons à faire. Sans encombre. En paix. Un axe où les tensions et les conflits trouveraient leur résolution par delà nos volcans narcissiques ; où, malgré la pluralité de nos aspirations personnelles, se réaliserait la synthèse de nos déterminations citoyennes. Car, c’est seulement dans la peau du citoyen – et non celle de l’électeur – que nous pourrons incarner la volonté générale – celle contentant l’intérêt commun et non plus celle dissimulant la soumission du plus grand nombre. Une volonté générale, donc, fruit d’un accord unanime, lui-même obtenu après maints débats et confrontations non conditionnés par la propagande médiatique ou l’éducation des vainqueurs. Autrement dit : une adhésion collective acquise par consensus.

Consensus Kronstadien

Qu’attendons-nous pour rétablir ces forums où chacun pouvait exprimer ce qu’il pensait utile au meilleur fonctionnement de sa communauté ? Avons-nous oublier les leçons de l’équité ? Avons-nous perdu les clefs de la démocratie ?
Quel nonchalant n’aurait pas la compétence de délibérer avec ses pairs d’un problème les concernant pour en trouver sa meilleure résolution possible ? Préférons-nous mandater quelques substituts corruptibles dont le prestige nous aveugle au point de nous asservir ? Qui mieux que la population vivant dans sa fournaise peut contribuer à en pondérer ses excès ?
Certes, l’homme reste un loup pour l’homme et, par instinct de conservation, il se protège en meute de ses inclinations belliqueuses, mais il peut aussi, par sa raison, consentir à vivre avec autrui pacifiquement. Cette raison se communiquant par les mots, c’est par le dialogue que les individus s’accordent entre eux.
C’est donc par les voies communes de leurs intérêts qu’ils peuvent contracter les contours de leur souveraineté. Aussi, le véritable contrat social procède du consensus démocratique.

Je les entends déjà d’ici tous ces blasés nous taxant d’idéalistes ! Ils se leurrent ! Car il existe des réalités historiques, que l’on dénie, voire que l’on tait pour mieux alimenter nos allégeances, et qui, pourtant, témoignent de circonstances où les hommes s’évertuaient à régenter collégialement leur société.
Vétché et mir ont, des siècles durant, assuré une relative autonomie des populations slaves, et ce malgré la présence des princes. Pouvoir égalitaire et indépendant dans de nombreuses cités russes, biélorusses et ukrainiennes, puis autogestion paysanne sur leurs abondantes terres ont alors favorisé, à l’heure des abus tsaristes, quelques révolutions aux tonalités radicalement démocratiques : Comités de grève, Conseils d’ouvriers, de paysans, de soldats, Soviet de Saint-Pétersbourg ou de Moscou ré-initièrent ainsi dès 1905 l’ordre égalitaire. Puis, en février 1917 c’est un déluge de communautés autogérées qui illumine le pays slave. Partout la volonté générale s’y exprime par consensus de telle sorte que l’unanimité a toujours le dernier mot. Celui de la liberté.
Il aura fallu quelques arrivistes ivres d’un marxisme trop spéculatif pour corrompre puis anéantir l’essor foncièrement démocratique qu’incarnait alors ce peuple russe. C’est précisément avec le massacre de Kronstadt, commandité par Lénine et Trotski, que prirent fin tous ces feux d’artifice plébéiens. Il faut dire que les seize mille individus, rassemblés ce 1er mars 1921 place de l’Ancre, refusant unanimement tout pouvoir centralisé, avaient de quoi affoler les quelques opportuns bolcheviques aux convoitises étatiques. « Le pouvoir des soviets locaux, c’est tout ! » Quel besoin de chefs d’orchestre pour diriger une telle chorale ? C’est d’ailleurs pour légitimer leur impétueux désir de commander, que les bolcho-maestros ont éradiqué son chant. Ce fut alors la dictature d’un communisme qui, de fait, n’en était pas un. Mais plutôt une énième variation sur un thème diktacratique offrant au monde de nouveaux jeux de guerre… où volontés oligarchiques et volontés impériales se disputent désormais le bien-fondé de leur souveraineté.

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1 Commentaire

  • Mojey dit :

    Bonjour Cédric,

    J’aime beaucoup ce site et vos articles en particulier. Je suis tout a fait d’accord avec la première partie de votre texte sur notre asservissement volontaire à une oligarchie élective, et je rajouterais teintée de ploutocratie, qui se déguise en démocratie représentative (terme qui est un oxymore soit dit en passant). Faire prendre conscience de cela à l’ensemble des citoyens est l’un des plus gros défis actuels.
    En revanche, je vous rejoins moins sur votre définition d’une authentique démocratie. Je trouve que vous allez un peu trop vite en besogne. Vous dites qu’une démocratie véritable « C’est la fédération de petites localités autogérées dans lesquelles les décisions d’ordre politique sont prises de manière unanime. Car seule l’unanimité peut attester des vertus démocratiques d’un gouvernement. » D’une part, l’unanimité me paraît inatteignable. Le consensus oui, l’unanimité non. Il y a là une grosse différence puisque le consensus émane directement de la majorité à laquelle une minorité (que l’on espère la plus restreinte possible) s’est pliée. Qu’on le veuille ou non, les notions de majorité et de minorité sont inhérentes à la démocratie. C’est bien pour cela que des philosophes comme Platon y était fermement opposés, jugeant qu’une seule personne peut avoir raison contre tous. Personnellement, je préfère que le peuple se trompe en essayant de satisfaire l’intérêt général qu’un petit groupe de personnes se trompe en essayant de satisfaire ses intérêts propres.
    D’autre part, je ne crois pas que la fédération de localités autogérées soit la meilleure solution démocratique dans un monde encore essentiellement composé d’Etats-nation. Je suis tout à fait favorable à plus de décentralisation, mais je pense qu’une pratique démocratique est possible à l’échelle nationale. Pour l’instant, c’est la mise en place d’un suffrage par le sort qui me semble être la solution la plus appropriée car permet d’éviter l’écueil du nombre. Bien sûr, le tirage au sort doit être accompagné de conditions nécessaires à son bon fonctionnement. Il doit être compris comme une forme de délégation, c’est-à-dire que l’on confie aux citoyens tirés au sort la mission d’appliquer une décision prise au préalable par l’ensemble de la communauté. J’ai remarqué au fil de mes lectures sur ce site que vous rejetiez de but en blanc le tirage au sort mais que vous ne faisiez aucune proposition sur la manière d’appliquer les décisions prises par l’assemblée du peuple. C’est bien beau de prendre des décisions de manière consensuelle mais encore faut-il appliquer ce que l’on a décidé, et pour cela il faut des hommes et des femmes en action, incorruptibles de préférence. Et pour que l’on ne puisse corrompre les délégués tirés au sort, il faut des instances de contrôle qui veille à ce que ceux-ci agissent bien en adéquation avec la mission que le peuple leur a confié.
    Selon moi, un régime doit remplir quatre conditions nécessaires pour qu’il puisse s’affirmer démocratique :
    1. La participation directe de l’ensemble de la communauté de citoyens dans le processus de décisions et de législation à tous les niveaux (intérieur, extérieur, économie, budget, etc…)
    2. Une alternance gouvernants/gouvernés (par le tirage au sort par exemple)
    3. Des institutions qui contrôlent en permanence la bonne conduite des gouvernants
    4. Un processus permanent d’éducation du citoyen, c’est-à-dire que pour chaque prise de décisions sur un sujet particulier, ceux qui ont des connaissances approfondies sur ce sujet ont la responsabilité de les transmettre aux autres citoyens afin qu’ils puissent trancher de manière éclairée. (ex : des économistes, profs d’éco, employés de la sécu, etc qui interviennent auprès de l’assemblée citoyenne statuant sur une réforme des retraites). Ce dernier point me paraît essentiel pour ne pas tomber dans la tyrannie de l’opinion ou ce qu’Aristote appelle dans sa classification des régimes politiques la « démagogie ».
    Voilà j’espère avoir été clair sur mes quelques petites objections.
    Encore merci pour ce site et pour vos articles.
    Mojey

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