Une saison en diktacratie

Une saison en diktacratie

le 31 août, 2015 dans Asservissement moderne par

Jadis, si je me souviens bien, ma vie était un festin où s’ouvraient tous les coeurs, où tous les vins coulaient.
Un soir, j’ai assis la Beauté sur mes genoux. -Et je l’ai trouvée amère. -Et je l’ai injuriée.
Je me suis armé contre la justice.
Je me suis enfui. Ô sorcières, ô misère, ô haine, c’est à vous que mon trésor a été confié!
Je parvins à faire s’évanouir dans mon esprit toute l’espérance humaine. Sur toute joie pour l’étrangler j’ai fait le bond sourd de la bête féroce.
J’ai appelé les bourreaux pour, en périssant, mordre la crosse de leurs fusils. J’ai appelé les fléaux, pour m’étouffer avec le sable, le sang. Le malheur a été mon dieu. Je me suis allongé dans la boue. Je me suis séché à l’air du crime… » – Arthur Rimbaud

A qui profite le crime si ce n’est à ceux qui en abusent pour consacrer leur pouvoir et leur fortune ?
Nous le savons tous. Mais pourtant, nous y consentons d’autant plus que notre désir de liberté s’est travesti en aliénation consumériste. Ainsi se niche dans l’écume de nos servitudes l’illusion d’un confort, voire même celle du bonheur. Le processus semble infaillible : propagandes et catéchismes à profusions pour stimuler nos espérances narcissiques jusqu’à ce qu’elles se languissent sur la grande route – cette vaste voie, loin des chemins de traverse, où nous consommons notre soumission avec vanité, nous imaginant ainsi pouvoir échapper au sort des inutiles et des vaincus.
A croire que seuls les vainqueurs peuvent jouir dans ce monde de lutte, d’esquive ou de naufrage !

Une poignée de nantis nous confisque le pouvoir pour assurer le maintien de leurs privilèges et de leurs prestiges. Et nous les laissons faire. Pire, nous les intronisons. Aussi, à les voir se pavaner en haut de leur pyramide nous croyons qu’il faille à notre tour tâter du gouvernail pour goûter aux délices de la liberté… Pervers ! Car, même si le pouvoir engendrait ainsi du plaisir, alors pourquoi ne pas se battre pour le partager entre tous au lieu de ne le laisser qu’à quelques-uns ?
S’est alors posée à nous l’équation diktacratienne : comment convertir l’hédonisme libéral en eudémonisme démocratique ?
Mais la démocratie n’est plus qu’un vain mot désincarné, un symbole vide de sens, nous inféodant d’autant plus qu’il soulage simultanément la conscience corrompue de nos gouvernants. Leur démocratie s’est fardée ainsi en oligarchie se parant des vertus de l’intérêt général pour mieux prodiguer leurs mensonges, leurs excès et leurs crimes. Le tout dilué dans d’abrutissants discours formatés et stériles. Symptômes assourdissants d’une ère décadente nous offrant les cendres putrides de feux d’artifice s’étant carbonisées au rythme d’une parade molle.
Nains canonisés par des loups à Wall Street, fellation forcée et bienvenue à New York, complot people sur un Yacht en pleine mer, beauté grotesque d’une Rome de fin des temps, vide épileptique d’illuminations tokyoïtes, soirées boboground sur plages parisiennes et… face D d’horizons écorchés. Ici et là des âmes damnés et des puissances aveugles aspirent à d’extrêmes ivresses au seuil de leur trépas. Il semblerait que pour vaincre il faille renoncer à tout…sauf à ses ultimes jouissances.

Des sages sont alors descendus dans l’arène pour certifier que cette déchéance était dans l’ordre nécessaire des choses. Fatalité politique ou religieuse – peu importe ! -, ces plaidoiries cabalistiques furent en définitive instituées pour nous maintenir en laisse. Nous serions ainsi une génération de martyrs et, le concéder ferait de nous de parfaits citoyens !
Alors quoi ! Parce qu’une volée de chiens de garde nous allègue qu’il est salutaire de s’enchaîner aux volontés dégénérescentes de nos républicains frelatés, nous devrions abandonner nos aspirations libertaires ? Serions-nous ainsi définitivement perdants en cherchant à nous émanciper ? Surtout que la liberté visée ici n’est pas celle du bourgeois-bohème bovarisant à titre individuel, mais plutôt celle s’amorçant par un refus radical de servir les intérêts de nos voleurs de pouvoir.
Nous avons trop longtemps bouffé leurs boniments et subi leurs raclées pour continuer à nous taire. Alors certes, nos tentatives de bousculer leurs desseins impérieux sont restées souvent vaines : en effet nous avons provoqué, débattu, polémiqué, crié et lutté pour n’obtenir presque rien de concret. Mais nous apprenions à refuser leurs sortilèges pour mieux nous abstenir de soutenir leur autorité. Et c’était déjà quelque chose. Nous comprenions alors surtout, que sans égalité sociale toute liberté politique n’était que chimère
Débordants de prokofièvre, nous nous excitions ensuite, à l’idée de retrouver la quintessence du consensus kronstadtien et, l’instant d’une utopie, nous espérions refaire sonner la cloche du vétché. Pendant ce temps, quelques oligarques festoyaient ; ils riaient si ouvertement que l’on pouvait apercevoir des restes de colibris rôtis entre leurs crocs.
Leur arrogance ayant persisté, nous envisagions même de parachever l’œuvre vaillante de nos marmitons draconiens, ces augustes oubliés ! Mais, dans un monde qui vante désormais à outrance les vertus de l’innocence, nous aurions bêtement trahi notre cause.

Malgré tout, il reste en nous cette flamme, qui se consumera tant que l’impossible ne nous aura pas définitivement anéantis. Alors on trébuche puis on s’enraye, mais on persévère. On garde le cap de notre idéal. La brûlure est obstinée, la défaite probable et le naufrage semble inéluctable, mais on ne renonce pas. Tant que le joug n’est pas fatal, on parvient encore et toujours à se relever. C’est la dialectique du phénix. La liberté pourrait se définir par cette inlassable tentative, cet effort indéfectible. Même s’il n’aboutit pas, même s’il ne paye pas, même si nous passons pour les vaincus du système.
Les autres, les raisonnables, savent éviter la défaite, puisqu’ils ne tentent rien et acceptent leur condition sans broncher. Ils ne sont pas gagnants pour autant. Ils sont juste des esclaves.

[…]
Le Loup reprit : « Que me faudra-t-il faire ? »
-Presque rien, dit le Chien, donner la chasse aux gens
Portants bâtons, et mendiants ;
Flatter ceux du logis, à son Maître complaire :
Moyennant quoi votre salaire
Sera force reliefs de toutes les façons :
Os de poulets, os de pigeons,
Sans parler de mainte caresse. »
Le loup déjà se forge une félicité
Qui le fait pleurer de tendresse.
Chemin faisant, il vit le col du Chien pelé.
« Qu’est-ce là ? lui dit-il. – Rien. – Quoi ? rien ? –peu de chose.
-mais encor ? – Le collier dont je suis attaché
De ce que vous voyez est peut-être la cause.
Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas
Où vous voulez ? – Pas toujours ; mais qu’importe ?
-Il importe si bien, que de tous vos repas
-Je ne veux en aucune sorte,
-Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor. »
Cela dit, maître Loup s’enfuit, et court encor. » – La Fontaine

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2 Commentaries

  • Yohan dit :

    Magnifique texte ! Merci pour ceux qui essaient encore un peu d’être loup !

  • enebre dit :

    Que voici bonne piqûre de rappel pour un vaccin trop souvent assez mal défini, ou est ce le langage de nos écoles « modernes » qui ne perce plus, ou la couenne endurcie de ces gens qui servent depuis trop longtemps pour être sensible à l’explication de leur servage.

    Avec la prose de La Fontaine et celle d’Arthur Rimbaud, associée à la vôtre mon cher Cédric, le remède en est ainsi remit à jour, gageons qu’il fasse remède universel.

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