Une ombre plane sur l’Europe : c’est l’ombre du nationalisme

Une ombre plane sur l’Europe : c’est l’ombre du nationalisme

le 26 janvier, 2015 dans Provoquer le débat par

Lors d’une récente conférence donnée devant un parterre des quelques seniors qui hantent encore les bancs des rares associations affiliées au parti communiste, Emmanuel Todd a affirmé, avec honnêteté et dans le cadre d’un discours sincère et plein d’humour, qu’il ne comprenait plus ce qu’il se passait en ce moment. Il a admis, très sereinement, que ses méthodes habituelles qui lui avaient valu dans le passé le statut d’augure ne lui permettaient ni de saisir certains phénomènes présents, ni donc d’entrevoir l’avenir.
J’ai toujours trouvé les travaux d’Emmanuel Todd très intéressants. Vouloir éclairer les différentes sociétés à travers le prisme démographique était une démarche originale et qui a toute sa pertinence. J’ai toujours eu beaucoup plus de mal, par contre, avec l’idée que le taux de natalité et de mortalité infantile conjugués aux structures familiales (de souche, communautaires, nucléaires) permettrait infailliblement de prédire l’avenir.
Pour entrer dans le vif du sujet, parmi les événements récents qui ne collent pas avec ce que les chiffres de M. Todd sont censés lui révéler, j’ai retenu plusieurs phénomènes.
Le premier, c’est le vote massif des ouvriers au second tour de la dernière présidentielle pour Nicolas Sarkozy, qui avait pour l’occasion remué toutes les thématiques les plus droitières afin de tenter de s’assurer du soutien d’une part la plus large possible de l’électorat du FN.

Emmanuel Todd a un parcours universitaire et professionnel brillant qui parle pour lui, je ne reviendrais pas sur sa biographie ni sur sa bibliographie ici. Il a obtenu la faveur des médias suite à quelques prédictions bien senties (la fin de l’URSS notamment), et, il l’avoue lui-même, quelques malentendus qui jouèrent en sa faveur (comme le fait de s’être vu attribué la formule gagnante de Chirac en 1995 sur la fameuse « fracture sociale »). M. Todd étudie la rue en démographe. Mais il ne la sent pas, ne la vit pas (il se définit lui-même comme un rat de bibliothèque), et ce faisant, n’a rien vu venir concernant son propre pays.

Comment expliquer le vote droitard sur fond d’idéologie nationaliste de ce peuple exaspérant qui refuse d’adhérer au projet cosmopolite mondialiste, de se soumettre à l’impératif de jouissance et de soumission à la démocratie de marché ?

Tout était pourtant clair dans l’esprit de notre démographe. L’Histoire du XXème siècle n’était qu’une lutte entre la gauche progressiste et la droite réactionnaire, cette dernière ayant été vaincue et ne devant plus représenter qu’un épouvantail qu’on ressortirait le temps d’une élection, dont les rangs clairsemés seraient peuplés de quelques richissimes séniles et de quelques « fils de » en mal de dérégulation financière. Or il se trouve que M. Todd découvre que les anciennes régions royalistes votèrent pour la gauche, quand les ouvriers ardennais votèrent pour la droite.
Droite du capital contre gauche du capital, on se doute que malgré quelques discours protectionnistes opportunistes, ce ne sont pas sur ses questions là que la tendance s’affirme.
Comment donc cette droite aux-relents-nauséabonds-qui-nous-rappellent-les-heures-les-plus-sombres-de-notre-histoire pourrait-elle non seulement ressusciter, mais qui plus est, s’incarner dans un vote jeune et populaire ?
Un élément de réponse est que ces valeurs défendues par la droite traditionnelle n’ont jamais disparues, quand les idées défendues par la gauche ne se sont souvent trouvées être que des arguments de campagne sans lendemain.
L’erreur de Todd, c’est d’avoir pris un outil statistique pour une martingale idéologique.
Le logiciel toddien n’a tout simplement jamais prévu dans ses algorithmes certains éléments sociologiques et anthropologiques de base.
Certes, la famille française, de type nucléaire, produit dans l’absolu des individus épris d’une conception libérale et égalitaire de la société. M. Todd ne s’y trompe pas, qui perçoit dans le vote d’extrême droite français non pas le rejet d’autrui, mais peut-être bien plutôt un désir plus grand d’intégration et d’assimilation au logiciel républicain.
Il y a pourtant quelque chose de déroutant dans le fait de se jeter dans les bras d’un parti dont l’ADN est paternaliste et nationaliste.

L’Europe des patriotes

La réponse a déjà été fournie, en fait, et est bien connu des penseurs marxistes. Le producteur est par nature un homme enraciné. On ne produit rien hors sol. On ne construit rien dans les aéroports. Les technologies numériques elles-mêmes n’ont rien de virtuel. Le peuple n’est pas patriotard par dogmatisme, par embrigadement, par tradition ou à cause d’un problème cognitif dû à une hypertrophie de son cerveau reptilien. Il l’est naturellement parce que sa condition même de travailleur l’y incline, parce que ces petits points qui émaillent les cartes des états-majors ne sont pas que des noms destinés à encombrer les bases de données des compagnies bancaires, mais les endroit où ils ont grandi, où ils ont aimé, où ils se sont réalisés. Aussi quand cette patrie charnelle s’avère être en danger de mort, quand leur environnement change d’une manière radicale qu’ils n’ont jamais souhaité, ça n’est naturellement pas du côté de ceux pour qui l’ouverture des frontières, – impératif dicté par l’idéologie marchande -, la dilution des identités et le cosmopolitisme s’avèrent être le seul discours envisageable et acceptable, qu’ils vont chercher secours. Qu’ils se fassent duper une fois encore par les bonimenteurs pour qui ils auraient voté, qu’ils signent pour une énième fois un nouveau chèque en blanc à un professionnel de la politique, qui fera une fois élu l’exact opposé de ce qu’il avait laissé entendre durant sa campagne, n’y change rien. Le peuple, dans son immense majorité, veut croire encore qu’on peut inverser le cours des cascades sans trop de casse, grâce au vote. Alors quand un candidat du sacro-saint arc républicain leur promet un répit dans la chute que constitue le projet mondialiste, leur fait croire que la politique n’est pas condamnée à être soumise à l’économie, que la France n’a pas dit son dernier mot, leur désir de croire à un avenir meilleur l’emporte, pour l’instant encore, sur les désillusions passées.

Vivre dans les chiffres ne permet pas d’appréhender de tels phénomènes existentiels, même lorsqu’ils se traduisent de manière sociale, politique ou géopolitique.

Les marxistes du XIXème siècle eux-mêmes durent bien admettre que les ouvriers des différents pays préféraient se battre entre eux, sous l’égide de ceux qui les exploitaient par ailleurs, que de réaliser l’Internationale.
Partant de cela, le vote à droite et à l’extrême droite des catégories populaires à l’heure de la mondialisation, que vos chiffres peinent à expliquer, coulent de source pour quiconque a appréhender charnellement la réalité du pays.
Et pourtant M. Todd est bien le premier à expliciter dans ses livres les grandes différences culturelles entre les différentes nations, mais en se limitant à des observations de démographes qui, pour pertinentes qu’elles soient, ne sauraient être exhaustives. Cette âme des peuples, ces couches stratifiées formées par des siècles d’histoire, souvent directement influencées par une géographie, par un climat, par ses voisins, par ces multitudes d’influences qui se cristallisent pour faire des allemands les allemands que vous redoutez tant (tout en les admirant), et des français les français qui vous exaspèrent tant, vous semble tout à coup inexplicable dans ses débordements.
Quand vous prenez la défense de Poutine en le qualifiant de patriote rationnel, vous semblez omettre que l’amour de la patrie n’est pas le propre des peuples slaves, et que la repentance généralisée organisée depuis des décennies sous couvert de lutte contre le racisme n’a jamais privé le peuple français de sa fierté ni même, pour reprendre une obsession zemmourienne, de sa nostalgie.

Vous rappelez, à raison, que la crise en France est moindre que dans d’autres pays, que l’État social a relativement bien résisté par rapport à sa mort annoncée. Mais c’est omettre que le confort promis comme horizon par la société de marché ne suffit pas au bonheur des peuples, surtout quand il s’agit de se couvrir des chaînes du salariat pour y parvenir, un comble pour ce peuple d’insoumis que notre mémoire commune incarne.

Pour conclure, au moment d’expliquer la crise ukrainienne, la formation de l’État Islamique, ou encore des poussées autonomistes en Europe, vous soulignez en observateur que le point commun entre ces différents événements serait la désintégration de l’État.

Mais qu’est-ce que cette désintégration, sinon la logique du capital poussée à son terme ? L’extension maximale du marché n’exige-telle pas de la part des états l’abandon définitif de leurs fonctions régaliennes ?
Certes, certains vieux états, plus structurés, avec une conscience identitaire plus prégnante, une administration plus efficace, pourront parvenir encore, un peu, à retarder cette désintégration.
La marche du progrès couplée à l’évolution des structures familiales devrait mener à une victoire inéluctable de l’idéologie social-démocrate.
Vous avez abdiqué de bonne grâce, M. Todd, vous l’ancien communiste, à l’économie de marché.
Les peuples de la vieille Europe ne s’y sont pas encore résignés.

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