Une génération « synthèse »

Une génération « synthèse »

le 11 janvier, 2016 dans Asservissement moderne par

Lorsque l’on se réfère à la “jeunesse” il est parfois difficile de savoir de quoi on parle. Le terme « les jeunes », comme « les vieux », semble bien vaste de prime abord pour en cerner les limites. Enfin, certaines caractéristiques de nos jeunes transpirent « juteusement » tout de même pour se permettre d’en dire quelques mots. Auparavant X, et maintenant Y, les jouvenceaux qui font la vigueur de notre époque, voient le jour du début des années 80 à la fin des années 90. Une période déjà bien lointaine pour ces 20/30 ans, fringants amateurs de la « win », qui se démarquent par la « synthèse » chère à Audiard. Parce que c’en est une belle de synthèse !
« Être jeune, c’est être cool ! ». Et oui, c’est enfoncer une porte ouverte aujourd’hui de dire que jeunesse est synonyme de « branchitude ». Se démarquant des vieux, de ce passé moche, mal fripé, et définitivement « obscurantiste », les jeunes établissent le présent et la nouveauté comme seuls critères déterminants de la qualité. Tout semble pouvoir s’envisager à l’horizon des 5 jours à venir. Carpe Diem voit on défiler à longueur de commentaires facebookiens (et soyons clairs, c’est la seule citation latine que connaissent nos djeunes!).

Et moi, et moi, et moi !

Par la force du système marchand et la tyrannie du salariat, l’horizon indépassable du lendemain est devenu la seule réponse rassurante qu’un individu d’entre 20 et 30 ans peut s’annoncer le matin l’oeil mi-clos devant sa glace. De son C.D.D en passant par la télé réalité, Adopte Un Mec, ou la folie des soldes, les pré-carrés de l’existence juvénile rappellent au bougre et à la bougresse qu’ils ne sont que de petits objets de la grande concurrence. Et c’est au meilleur, à celui qui en voudra le plus, que reviendra la palme de « super employé du mois ». De la télé au bureau, la concurrence doit être partout. Et même si tu as tout fait pour montrer la papâte blanche, et obtenir un brin de reconnaissance, d’autres en demanderont toujours moins pour un même effort, camarade. Il faut bien être compétitif !
L’esclave avait au moins l’assurance d’être possession de son maître jusqu’à la mort, lui. Cadenassé dans un monde foncièrement malsain et anti-humain, le jeune sait qu’il n’a « rien à faire là » comme il dirait. Passé la journée de huit heures, la boule que l’on a le lendemain matin avant le café de l’humiliation reste et demeure.

A première vue, on pourrait croire qu’une société fondée sur la consommation de masse encourageait, chez l’individu, la gratification immodérée de tous ses désirs. Mais, à y bien regarder, on voit que la publicité moderne cherche à promouvoir non pas tant la satisfaction que le doute. Elle veut créer des besoins sans le satisfaire, engendrer des anxiétés nouvelles au lieu d’alléger les anciennes. La culture de masse entoure le consommateur d’images de la « bonne vie », qu’elle associe à la fascination de la célébrité et de la réussite; elle encourage ainsi l’homme ordinaire à cultiver des goûts extraordinaires, à s’identifier à la minorité privilégiée, et à partager avec celle-ci, dans ses fantasmes, une existence de confort exquis et de raffinement sensuel. Mais, en même temps, la propagande de la marchandise le rend très malheureux de son sort. En encourageant les aspirations grandioses, elle favorise du même coup le dénigrement et le mépris de soi. » – Christopher Lasch, La Culture du Narcissime

Papa, t’es plus dans le coup !

Salarié ou non, crédule ou sceptique, cette jeunesse passionnée de fric et d’égocentrisme n’a cure de ce qui s’est passé « avant ». La notion d’archaïsme appliquée à la marchandise se décline à toutes les sauces. Lorsque c’est jeune, nouveau, c’est forcément mieux. Alors quoi de plus efficace pour cette société de l’achat permanent d’encourager à rester jeune, à « conserver son âme d’enfant », car en effet, l’enfant consomme bien plus que l’adulte. Car le jeune se doit de le rester le plus longtemps possible. Tout comme le client, la jeunesse devient vite une histoire de fidélité. Super consommateur, le jeune aura cette propension à noyer son mal-être dans les rayons de la marchandise. Éloigné d’une famille recomposée, bordélique, ou victime du divorce de masse généralisé, il sera bien plus simple pour lui d’établir ses repères dans un monde ou les rapports seront assurés par la carte bleue. Une aubaine pour nos bons marchands du temple qui multiplient les crédits, et enchaînent ad vitam une jeunesse, qui, faute de mieux, en redemande.

Pour les hommes d’affaires la nouvelle définition de la famille aurait préservé sa fonction de reproduction, mais aurait renoncé au dogme de l’autorité parentale, sauf si celle-ci pouvait être contrôlée et utilisée comme vecteur du processus de consommation. Au début du Xxe siècle, alors qu’une législation se mettait en place pour interdire le travail salarié des enfants, la pensée économique ne perdait pas de vue le rôle symbolique des jeunes, puisque l’enfance devenait surtout un âge où l’on consomme, et, du même coup, un puissant levier du dispositif idéologique de l’économie. Au delà de la transformation de l’enfance et de l’adolescence en temps de consommation, c’était les symboles culturels liés à la jeunesse qui étaient visés : renouveau, droiture sens de la justice ; on sait que les jeunes ont toujours manifesté de l’aversion pour les vertus traditionnelles des gens « arrivés », alors que les citoyens adultes s’installent dans la résignation. En même temps, la catégorie des jeunes pouvait être conçue comme instrument dans une stratégie de contrôle social. En effet, dans une société industrielle, l’importance de la jeunesse était capitale à la fois pour changer le mode de production et pour déplacer le centre de gravité de l’autorité. » – Stuart Ewen, La Société de l’Indécence

Reconnaissons que les nouveaux centres de gravité offerts par Hanouna ou Nabilla permettent aux fripiers de la marchandise de faire tourner les boutiques de la connerie généralisée. Une connerie devenue gage d’intégration dans le rang, et de fausse quiétude pour l’esprit : « Soyez cons, et fiers et de l’être ! ».
L’éloignement progressif de cette belle jeunesse d’éléments non-marchandables comme l’enseignement du monde par les anciens, les rapports d’amour familiaux, le lien à la nature, ou la découverte des grandeurs du passé, et tout ce qui pourrait aller à l’encontre de cette funeste idée de « progrès », démontre à quel point la force du capital. Une apathie qui rappelle à quel point cette jeunesse correspond à la définition de l’immaturité.
 » J’avais 20 ans, et je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie » annonce Paul Nizan en préambule d’Aden Arabie.
A 26 ans, ma belle génération aura eu le mérite de bien me le faire comprendre.

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