Un monde de fous

Un monde de fous

le 13 octobre, 2015 dans Asservissement moderne par

« Comment gérer le burn-out ? Stop au stress ! Le moral avant tout, 10 raisons de penser positif ! Notre corps nous parle, encore faudrait-il savoir l’entendre. Calculez votre espérance de vie ! La fatigue, est-ce dans la tête ?… »

Qui veut aller mieux, le peut ! Tout, vous trouverez tout sur le marché pour soigner âmes torturées et corps meurtris. La société de consommation prospère d’ailleurs sur tous les dérivés mercantiles de l’industrie du bien-être : presse spécialisée forme-santé-psycho, cures en tous genres, Feng shui et même mandalas à colorier… La demande se fait de plus en plus pressante, à mesure que nos vies nous filent entre les doigts. L’épanouissement et la sérénité sont devenus les St Graal de l’humain occidental dévitalisé, mais la quête ressemble plutôt à l’histoire des Danaïdes qu’aux aventures d’Indiana Jones… Difficile de tenir la cadence de journées débordantes, mais aux allures de noix creuses, déterminées en dernière instance par un néo-libéralisme mortifère. Chacun en va donc de ses remèdes pour gérer individuellement son mal-être : de l’anxiété passagère à la dépression sévère…

Le siècle a accouché d’un mal qui, lorsqu’il n’est pas étouffé à coups de psychotropes ou autres drogues plus ou moins légales, risque de s’échouer sur les rives lointaines de la psychose… Merci donc aux molécules miracles. On assiste même à une volonté démocratique dans le genre, puisque le bourgeois comme le prolo peuvent tout à fait inhiber leur ciboulot. Remède salutaire pour certains, camisole mentale pour d’autres, les neuroleptiques sont prescrits à tout-va, histoire que l’on ne remue pas trop dans les brancards. Champions du monde de cette catégorie, les français auraient-ils le plus de mal à vivre en diktacratie ? Et si le degré de démocratie d’une nation se mesurait à l’aune de sa consommation de psychotropes ?

Henri Laborit, neurobiologiste pourtant bienveillant, révolutionna la psychiatrie de la fin des années 40 en découvrant les premières drogues du genre. Lorsque, dans une interview on lui pose la question de sa responsabilité face à leur usage abusif, il répond : « Je ne me sens pas coupable, car si vous n’aviez pas eu ces molécules à disposition pour traiter vos névrotiques et vos psychotiques, vous n’auriez pas eu assez d’hôpitaux pour recevoir vos malades mentaux (…), pas suffisamment de cimetières pour vos suicidaires, ni de prisons pour vos gangsters. C’est ce type de vie dans laquelle nous sommes inclus qui est insupportable et s’il n’y avait pas eu ces drogues, vous n’auriez pas pu la supporter (…) Et les années ont passé et je me suis dit qu’effectivement, s’il n’y avait pas eu les psychotropes, il y aurait eu un ras-le bol plus précoce et on aurait peut-être pu basculer dans la recherche d’un autre type de comportement social que celui dans lequel nous nous maintenons désespérément.» Il poursuit en niant farouchement une quelconque culpabilité, le yoga ou la méditation transcendantale étant en fin de compte, autant de moyens psychotropiques pour retourner tous les jours au turbin.

À une réalité économique des plus brutales, ajoutez le politique et ses chimères, histoire d’avoir la bonne recette pour toucher le fond. L’idéal républicain est mort depuis bien longtemps, et plus la dépouille pue, plus nos dirigeants aiment en agiter les oripeaux. Les dépressifs, anxieux, angoissés, alcooliques, drogués, suicidaires sont finalement trop lucides pour être heureux… Les causes du mal de notre siècle ne sont donc pas uniquement liées à la psychologie individuelle, mais elles dépendent aussi d’un système politico-économique global qui broie les subjectivités créatrices et nous fait tourner à vide. Mieux vaut pour les gouvernants que tous les dépressifs du pays ne se donnent pas rendez-vous…
Sachez également que le moindre comportement échappant au formatage est référencé dans le DSM, manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux. Le nombre de pathologies augmente de façon exponentielle, tout se traite, pour le plus grand bonheur des labos. Ainsi, la non-conformité et la libre pensée sont récemment devenues des maladies mentales, selon le DSM IV, dernière édition de la bible des psychiatres. Pour être plus précise, le TOP (Trouble Oppositionnel avec Provocation) se caractérise par un « schéma continu de désobéissance, d’hostilité et de provocation ». Êtes-vous atteint d’un TOP ? Oui, si vous remettez en question l’autorité, ou alors si la négativité, la défiance, l’esprit de contradiction et le fait d’être facilement agacé vous définissent. Qui veut tuer son chien, l’accuse d’avoir la rage, dit un vieux proverbe. Ça, la rage on l’a, et on aimerait bien tous vous la filer !

Mais moi qui vous écris, je suis comme tout le monde, dans les rangs des dominés. Oscillant entre la fuite et la lutte, désenchantée à l’image d’une génération sacrifiée. Le bonheur que propose la société : cette ataraxie molle, soft parade commandée, je ne peux m’en acquitter. Mais à être trop conscient, il devient difficile de feindre la joie de vivre. Il faudra alors s’exprimer, transcender ce malaise sans espérer de voir rien changer. Sinon c’est l’inhibition, l’anxiété généralisée, les ruminations et le mal-être constant. De créer, on s’en trouve seulement soulagé le temps d’une toile, d’un écrit ou d’une chanson. Et pourtant il faut vivre ou survivre, comme dirait l’autre, mentir si l’on ne peut se tuer dixit Celine et vivre avec. Mais ce feu vous brûle, vous monte du ventre au cœur, une angoisse irradiante à la manière d’un orgasme inversé, qui exulte le soir venu.
Suspendue dans le vide absurde de mes nuits, sans idéal, sans contentement dans le futile ni l’agréable, je suis en proie à de douloureux délires. Je ne peux me résigner à vivre comme une bête. Alors, « ami remplis mon verre. Encore un et je va. Encore un et je vais. Non je ne pleure pas. Je chante et je suis gai. Mais j’ai mal d’être moi. »

Et les gens « raisonnables », « équilibrés », « épanouis », ne sont-ils finalement pas les plus… « fous » ?

Partager

4 Commentaries

  • Laurent Jacot dit :

    L’article est particulièrement pertinent mais je n’ai par contre trouvé aucune référence à ce fameux « TOP » chez l’adulte en googlant un moment…

    Visiblement c’est diagnostiqué uniquement chez l’enfant et le préadolescent, qui par définition sont un peu jeunes pour être de dangereux dissident :)

    Ai-je manqué quelque chose ?

  • Kelly dit :

    Merci Laurent ! En ce qui concerne le TOP, tu as raison, il touche la plupart du temps des enfants, mais le DSM IV notifie que l’on peut tout à fait retrouver cette « pathologie » chez l’adulte. Et puis même chez l’enfant, à part des cas sévères, je ne pense pas qu’il s’agisse d’une maladie. Juste un moment où l’on doit s’affirmer face aux adultes. Mais c’est plus facile de tout classer en maladie, une petite pilule au lieu de changer de vie et c’est reparti !

    • Laurent Jacot dit :

      Entièrement d’accord, les psychiatres m’ont toujours donné l’impression d’être là pour « recaser » dans le système les personnes qui s’y sentent mal ou qui s’en méfient à grand renfort de chimie et de beaux discours.

      Merci d’avoir pris le temps de répondre en tout cas, très apprécié !

      Bonne continuation :)

  • keg dit :

    le nouveau remède à la maladie, la maladie elle même!

    Ainsi les gouvernants qui créent la psychose, entendre la supprimer par 49-3 en urgence.
    Ils oublient que le meilleur remède est de ne pas la créer.
    Mais c’est devenu ce que l’on appelle un marché captif qui s’auto alimente…..

    http://wp.me/p4Im0Q-1dT

Réagissez à cet article :