Trois photos du général

Trois photos du général

le 10 mai, 2015 dans Lecture du dimanche par

La politique ne m’intéresse que lorsqu’elle est située sur le terrain tragique et qu’elle met aux prises un individu, l’histoire et le destin. Autant dire que, né en 1959, je n’ai jamais eu l’occasion de me passionner pour les péripéties qui ont conduit au pouvoir un banquier matois, un inspecteur des finances arrogant, un avocat véreux et un énarque impulsif, tous complices de ceux qui ont installé l’histoire dans le registre hystérique et décérébré de la comédie de boulevard.
Lorsque le Général de Gaulle disparaît, j’ai onze ans…

J’ai bien souvenir, vaguement, qu’à la télévision, où je ne comprenais rien des Perses d’Eschyle, apparaissait parfois un vieil homme, une fois en costume sombre, une autre en habit militaire, et qu’il parlait après qu’une musique royale l’avait précédé au générique. Mais je n’ai jamais eu soucis de ce qu’il disait. Et voilà qu’il était mort.
Par la suite, j’ai compris de manière viscérale que les humiliations supportées par les pauvres devraient interdire à tout jamais qu’ils deviennent de droite, comme on dit. Donc, souscrivant à la vulgate, j’ai cru plusieurs années que De Gaulle était un homme de droite, parce que ceux de gauche le disaient, certes, mais aussi parce que ceux de droite, parfois, s’en réclamaient. C’est en lisant « Les chênes qu’on abbat » que j’ai compris que les choses n’étaient pas aussi simples. Je venais d’avoir vingt ans et j’ai souligné, dans la marge, ces commentaires de Malraux que je retrouve aujourd’hui : « Le Général ne pouvait affronter que des évènements historiques —ou la mort —ou le secret. » Puis : « Il n’est évidemment pas un défenseur du capitalisme, mais pas d’avantage du prolétariat. » Enfin : « Sa pensée ombrageuse ne se confond pas avec un système. » Et, par la suite, je n’ai cessé d’aimer cet homme installé dans l’épique et le mythe, le tragique et la souveraineté, passionné de liberté et d’indépendance. Il me plaisait également qu’il fut lecteur de Bergson et de Nietzsche, homme d’action à la volonté trempée comme un glaive, visionnaire et, parce que j’aime tout particulièrement ce trait, ombrageux

Comment apprécier l’action d’un général quand on est antimilitariste ? Comment soutenir un homme que la gauche honnit, que la droite récupère quand on se sent plus chez soi chez Stirner ou Proudhon, Nietzsche ou Baudelaire ? Comment s’enthousiasmer pour un catholique pratiquant quand on est d’un athéisme radical ? Je me suis souvent posé ces questions, craignant pour mon compte les pires contradictions avant de trouver la réponse : j’ai plaisir à cette individualité forte tout simplement parce que j’aime les figures singulières, les destins sans duplication, les monades rebelles et audacieuses qui assument le tragique à l’œuvre dans l’antinomie radicale entre l’individu et la société, les styles à l’œuvre, les visionnaires qui agissent, les solitaires qui s’impliquent dans l’action comme on se jette la tête la première dans un abyme ou un brasier.

Le grand homme n’est pas seulement ce que Hegel en dit, une construction de l’esprit, une ruse de la raison prise par l’histoire, une incarnation transformant un sujet en objet, il est surtout un sculpteur d’énergie, un démiurge, un artiste ou un poète au sens grec, un producteur de forme et de sens.
Le trait distinctif de ces figures d’exception est la solitude dans l’expression de leur destin, dans le déroulement de l’anankè, la nécessité. Et je comprends soudain pour quelles raisons, dans l’iconographie du général de Gaulle, trois photographies font partie de mon musée imaginaire : toutes elles montrent un homme seul face à son destin, une fois en mer de Manche en 1941, une autre sur la pelouse de Baden-Baden en 1968, une dernière sur les plages d’Irlande en 1970.

Sur ces trois clichés, De Gaulle est personnage de tragédie, un acteur échappé des pièces de Corneille : confronté au pouvoir, l’homme est une fois rebelle, une autre fois solitaire, une dernière fois exilé, trois états familiers des héros cornéliens qui évoluent dans le désir de grandeur, et cheminent travaillés par la volonté d’être à la hauteur, debout, majestueux. Le héros cornélien a l’âme fière, le sens de l’honneur et de la gloire, du destin et de la nécessité, il sait la puissance et la force du devoir. En politique, il vise le sublime, catégorie esthétique par excellence, à partir de laquelle il ordonne le réel. Du vieil homme, Malraux écrivait : « Il a toujours dit que son idéologie courrait mal en terrain plat. » Et chez lui comme chez Nietzsche, on trouve souvent des métaphores de cimes, de montagnes, de crêtes et de pics. A la Boisserie, il dira : « quand tout va mal et que vous cherchez votre décision, regardez vers les sommets ; il n’y a pas d’encombrements. » Les géographies gaulliènes sont les déserts et les pleines mers, les rocs et les embruns, les landes et les escarpements. D’autres se satisfont de mornes plaines et de fondrières aux eaux croupissantes.

La pleine mer, donc, avec cette photographie qui le représente en ciré, képi sur le chef, ganté, dépassant d’une tête ceux des marins qui l’accompagnent. Derrière lui, la mer, devant, les câbles du navire sur lesquels il croise, filins d’acier qui strient le cliché en diagonale. Son regard est perdu au loin, fixe sur un point que personne d’autre ne regarde, le visage paraît grave, tendu, sinon inquiet, du moins soucieux : il est au large des côtes anglaises à bord d’un bâtiment des forces françaises libres. La date est 1941. C’est déjà l’homme qui descendra les Champs-Elysées, mieux, c’est déjà le rebelle qui dira non aux américains et refusera l’Amgot, dont personne n’aura parlé l’année du cinquantenaire du Débarquement et la Libération. Et pourtant, faut-il rappeler qu’après avoir dit non au fascisme de Pétain, non à Staline et au totalitarisme soviétique, il lui fallut également dire non au projet américain de transformer la France en pays sous tutelle avec monnaie d’occupation US et administration US ?

Faut-il rappeler que les américains avaient imprimé des billets et formé succinctement du personnel pour occuper les préfectures et sous-préfectures françaises de conserve avec les vichystes qu’outre-Atlantique on entendait ménager ? Faut-il rappeler que le général Giraud était le Pétain de ce projet-là et que De Gaulle fut une fois encore le résistant de ce nouveau camouflet néo-vichiste ?

J’aime cet homme qui regarde la mer comme Hercule les travaux qui l’attendent et dira non au totalitarisme d’où qu’il vienne, antifasciste par essence, républicain de conviction, démocrate dans l’âme. Il ne voulait rien d’autre que l’indépendance, la liberté, l’autonomie : ni une nouvelle Révolution nationale, ni le bolchévisme, ni l’american way of life. Qui ne souscrirait à pareil programme ? Nous avons échappé aux deux premiers fléaux, le troisième nous a rattrapé : dès le départ de De Gaulle, avec l’arrivée du banquier de Montboudif au pouvoir, l’amérique entrait de plain-pied dans les modèles et références explicites de la France. Nous sommes depuis sous ses hospices-là, sacrifiant aux mythologies qu’ils nous font payer en dollars. Au regard des échouages qui caractérisent notre époque grégaire, j’aime la solitude de cet homme-là, convaincu qu’il faut dire non, tenir, résister et s’affranchir des modèles, justement pour être soi-même un modèle. J’ai de la sympathie pour son isolement en mer de Manche quand il lui faut lutter contre tout et tous pour imposer son idée —qui est la bonne.

Dès 1905, il est alors âgé de quinze ans, évidemment encore lycéen, pas encore dans la carrière des armes, il écrit sur un cahier d’écolier un scénario de fiction : en 1930, la France est envahie, les armées allemandes pénètrent sur le territoire national par les Vosges. Mais la riposte ne se fait pas attendre et on confie au … général de Gaulle une armée de deux cent milles hommes qui lui permettra de bouter les occupants. Presque quarante ans plus tard, il est dans ce cas de figure et sa fiction a été rattrapée par le réel —ou l’inverse. Oracles ou invocations ? Auspices ou divinations ? Toujours est-il qu’on ne peut guère être mieux antihégélien qu’en manifestant ce nietzschéisme du destin et de la nécessité incarnés dans le réel, l’œuvre, l’action, l’histoire, manifestés par une figure d’exception, habitée, hantée. « La plus grande gloire du monde, celle des hommes qui n’ont pas cédé », confiera-t-il à Malraux.

Je ne suis pas d’âge à appréhender cette période autrement que sur le terrain métaphysique, sinon mystique, mais je veux respecter la mémoire d’un homme qui n’a pas voulu de l’antisémitisme, du collaborationnisme, du défaitisme de Pétain ; je veux honorer la pensée d’un être qui a refusé les camps soviétiques, l’idéologie totalitaire communiste, l’optimiste délirant et religieux des lendemains qui chantent pour l’humanité entière ; je veux célébrer l’action d’une personne qui a décliné l’invitation d’un mode de vie induit pas le dollar, le seul papier imprimé que vénèrent les Américains. Pour autant, je ne me sens pas de droite, car depuis un demi siècle, soit elle a célébré les vertus pétainistes, soit elle a invité à faire de la France une étoile de plus sur le drapeau US, quand elle n’a pas fait les deux en même temps.

La solitude du Général en mer de Manche, au large des côtes de Weymouth, me touche autant que celle du souverain de la Vème République qui ne sait pas comment lire les évènements de mai 68, donc comment y réagir, y répondre. Certes, il y a ceux qui en profitent pour avancer leurs pions, utilisent l’histoire comme un marchepied, tentent le tout pour le tout ayant pour dessein leur seule carrière politique. De Gaulle, lui, voulait comprendre, mais n’y parvenait pas. Mai 68, à Paris, c’était l’écho, dans le Quartier Latin, des secousses sismiques et ondes de choc venues des Etats-Unis, de Hollande, d’Italie, d’Allemagne, d’Inde, du Japon, de Pologne —Malraux l’a souligné, on l’oublie bien souvent. L’esprit de 68 paraît encore suffisamment indéchiffrable aujourd’hui, quand colloques, dossiers de revue, numéros spéciaux commémoratifs essayent d’en déterminer l’essence, pour qu’on n’en veuille pas à un homme de soixante dix-sept ans d’avoir eu besoin de quelques heures de réflexion pour décider de ce qu’il convenait de faire en pareil moment.

Acteurs et spectateurs se perdent en conjecture : explosion sociale, brèche poétique, débordement nihiliste, crise de société, ébranlement des valeurs bourgeoises, refus de la société de consommation, embrasement politique, grondements syndicaux, mouvement revendicatif —tout est dit pour culminer dans l’idée que l’esprit de 68 est dans la contestation. Refus du Père, pour le dire en termes freudiens, refus de l’autorité, de la hiérarchie, de la discipline, des modèles, refus des repères bourgeois. Et pour l’ensemble, je souscris à la phase négatrice, encore aujourd’hui, alors que l’esprit de 68 a été sinon étranglé, du moins fort mis à mal, par le recyclage massif auquel ont consenti les anciens combattants de cette époque dans l’appareil d’Etat socialiste, mitterrandien à partir de 1981.

N’ayant pas eu à m’impliquer dans cette histoire —mon soucis était alors de passer en cours moyen deuxième année !— , je n’ai pas de complexe à me réclamer maintenant d’un esprit dont j’ai senti les effets au cours des années qui suivirent dans ma vie quotidienne : modification des relations avec l’autorité, qu’elle soit familiale, professionnelle, amoureuse. Cette part de 68 est un héritage que je veux reprendre à mon compte, parce qu’elle fonde un certain type de modernité sur laquelle je veux asseoir mon travail d’écriture aujourd’hui —critique des valeurs bourgeoises, de l’idéologie libérale, de la société spectaculaire, de la société de consommation, de la technicisation au service du capital, éloge de l’hédonisme, de la contestation, de l’esprit libertaire, de l’indépendance, de l’existence esthétique, de la puissance de la critique, de la résistance à l’endroit de tous les pouvoirs.

En revanche, l’autre versant de Mai 68, c’est la tentative de récupération de cette formidable négation par des organisations avançant leurs propositions positives toutes inspirées de la Chine de Mao, de la IVème Internationale de Trotski, de l’expérience soviétique du marxisme-léninisme, de l’optimisme néochrétien des anarchistes ou gauchistes qui visaient le paradis demain, via les conseils ouvriers ou l’abandon de tout le pouvoir aux travailleurs. Je n’ai jamais pensé qu’il y eût vertus dans le Petit Livre rouge ou Leur morale et la nôtre , bréviaires de cynisme politique écrits avec le sang des peuples. Jamais je n’ai cru qu’on puisse trouver là autre chose que matière à exploiter, opprimer, dominer : ceux de Cronstadt avaient payé le prix fort, massacrés par l’Armée rouge inventée par Trotski, maniée par Lénine inspirée par Marx, le tout servant plus ou moins de modèle au Grand Timonier.

Le versant nihiliste de Mai 68, De Gaulle l’a compris et peut-être le voyage à Baden-Baden lui aura-t-il servi de temps pour méditer, tacher de comprendre, tenter de saisir les raisons de l’explosion sociale, même s’il paraît évident qu’il lui faudra plus longtemps que ce que l’on dit mais moins que ce que l’on croit. La photo qui retient mon attention est celle du vieil homme un peu las, venant de sortir de l’une des Alouettes qui lui a permis, avec sa femme, de survoler la France, en rase-mottes, pour échapper aux radars, en direction du quartier général des Forces françaises en Allemagne. Certes, les commentaires vont toujours bon train : abandonnait-il la France pour quelques temps ou pour toujours ? Echappait-il à ses responsabilités en laissant le pouvoir en vacance ? Etait-ce une nouvelle fuite de Varennes ? Voulait-il créer un psychodrame, décidant de l’ensemble, ou obéissait-il à des pulsions dépressives, jouet de son tempérament cyclothymique ? Tous ont leurs hypothèses, des protagonistes aux témoins, des acteurs au spectateur de ce qui allait devenir un coup de force après avoir été un coup de théâtre.

De Gaulle confiera que dans l’hélicoptère qui lui fait traverser la France à quelques mètres d’altitude, dans un appareil dont les pales et la tuyère font un bruit épouvantable, dont les vibrations sont éprouvantes, il aura compris qu’il ne pouvait laisser le pays à l’abandon, en proie aux forces nihilistes et destructrices. Sur la pelouse de Baden-Baden, il est seul. Que se passe-t-il alors dans sa tête ? Tout lâcher ? il en eut la tentation. Tout reprendre ? Certes, mais comment ? Pas de démonstration de force ou de violence, pas d’autorité militaire, pas de brutalité. Dans l’action, il sait trouver la solution : son départ, la mise en scène, l’installation des évènements sur le terrain de la tragédie, tout contribue à la formulation du problème, donc au début de sa résolution. Seul, il demande à l’action de lui épargner une méditation trop vaine. On pourrait lui prêter alors la formule de Picasso : je ne cherche pas, je trouve. Et il trouve la solution : le retour, les mots qui apaisent la tempête en promettant un combat singulier. Dissolution de l’Assemblée nationale, élections. On connaît le résultat : la formulation d’une confiance majoritaire dans les urnes. De Gaulle retrouve la légitimation du contrat social qu’il veut pratiquer directement avec le peuple, le contraire d’une pratique d’affidé du coup d ‘état.

Solitude de l’homme qui est aussi le chef de l’Etat, solitude de celui qui fut de combats plus lourds devant un monôme qu’il ne comprend pas, solitude de ce qui se voit contesté, vacillant, sur des revendications dont il ne saisit pas la nature symptomatique, solitude du vieil homme qui n’entend pas la voix des jeunes et qui surprend l’hostilité plus ou moins travestie de son entourage politique, solitude, enfin, du vieillard qui a traversé le siècle entre Première et Seconde Guerre mondiale, entre guerre d’Algérie et décolonisation et qui trébuche sur des murs annonçant qu’il faut jouir sans entraves et vivre sans temps morts. Que reste-t-il à l’homme du 18 Juin pour rebondir une dernière fois ? Le génie politique. Et il en manifeste.

Refusant les solutions marxistes aux problèmes posés par Mai 68, De Gaulle va dire qu’il a bien entendu un malaise et qu’il entend s’y attaquer, qu’il a compris la fracture et se propose de la combler. Soucieux de dire sa prise en compte des revendications, il avance la participation, une idée politique qui montre à l’envi le bien-fondé de l’idée de Malraux selon laquelle le général de Gaulle est toujours là où on ne l’attend pas, déjouant les prévisions courtes de la droite et de la gauche. C’est d’ailleurs la droite et la gauche qui, sur ce sujet, le feront tomber.

Pompidou et Giscard d’Estaing, également Chirac et Balladur, à l’époque au cabinet du Premier ministre, ne veulent pas d’un soutien franc et massif au projet du chef de l’Etat. On a prétexté que, la date du référendum étant prise, les textes sur la participation ne pouvant être rédigés dans les temps impartis, il fallait maintenir la consultation populaire dans le délai, mais proposer un autre objet de réforme, par exemple le projet Sénat-régions. Pompidou avait dit de la participation qu’elle signalait la sénilité du Général, qu’elle montrait la sénescence du vieil homme : on lui prête d’ailleurs le geste du doigt porté à la tempe qui signifie le déphasage, la folie.

Avec ce projet politique et social, De Gaulle visait l’introduction des salariés et des syndicats dans les conseils de gestion des entreprises, de sorte qu’il se mettait à dos le capital, la bourgeoisie, les patrons et la gauche qui ne voulaient pas entendre parler de ce que pas même en son sein elle n’aurait oser proposer —ni ne proposera en quatorze années de pouvoir. Le référendum se fit sur un autre projet, De Gaulle tablait malgré tout sur cette consultation pour réitérer son lien et son contrat avec le peuple afin de savoir si il pouvait compter une fois encore sur une assise populaire pour ses desseins réformistes. Il avait entendu la demande de 68 et croyait de la sorte y répondre : Giscard appela à voter contre, les pompidoliens soutinrent mollement, la gauche vota contre, le vieil homme fut congédié. Il partit. On porta au pouvoir son antithèse, il fallait bien que la phrase de Marx fut vraie qui disait que l’histoire se manifestait toujours deux fois, la première sous forme de tragédie, la seconde sous forme de bouffonnerie, de comédie. La Vème République commençait avec Corneille, elle se poursuivait avec Labiche : après Andromaque ou Mithridate, l’heure était venue de Champignol et Monsieur Berrichon. Rideau pour la grandeur, la pièce était terminée. Le Général parti pour l’Irlande afin de ne pas assister au changement de décor : on emballait les temples romains, les colonnes cannelées, les cellas furent vidées de leurs statues et l’on replia les toges viriles pour apporter les treilles, les chapeaux de paille, les panamas, les chaises longues et les fauteuils confortables. Pompidou pouvait entrer en scène et avec lui les rôles de boulevard tenus par les porteurs d’eau, les seconds couteaux qui avaient perpétré le régicide et allaient essuyer leurs larmes de crocodiles. Avec la participation, ils avaient craint, selon leurs mots, les soviets et les régimes d’assemblée, ils avaient également mal accepté le pouvoir donné aux étudiants et à leurs enseignants dans les universités réformées, ils avaient écarté le péril et allaient pouvoir gérer la France comme une Petite et Moyenne entreprise.

La dernière photo qui me touche montre l’exilé sur une plage d’Irlande, non loin de Heron’s Cove, dans une petite anse. De Gaulle se repose, lit les Mémoires d’outre-tombe et le Mémorial de Sainte-Hélène. Au sommet des dunes de Derrynane, les journalistes le guettent et photographient ses promenades sur la plage : il est en compagnie de sa femme et de son aide de camp, mais on le sait seul. Les deux proches qui l’accompagnent sont derrière ou devant, à côté, dans son sillage ou dans son ombre, mais ailleurs, sur une autre planète que celle du vieux roi déchu, renié, abandonné. La lande est grillée par l’air venu de l’Océan, le vent souffle, la mer paraît déchaînée, l’écume paraît voler sur la crête des vagues. Le Général a ses lunettes, la tête nue, une canne à la main, un grand imperméable sur le dos. Solitude, là encore, sur le sol de ses ancêtres, retour sur des terres de mémoire et de symbole. Sur le sable, il paraît souffrir mentalement l’un des supplices de l’Enfer de Dante. Pour quelles fautes ? Avoir proposé la grandeur à ceux qui ne savent pas ou plus ce que c’est ? Avoir cru que les choix se feraient sur des idées, pour le bien d’une nation dont le tissu s’était déchiré quand tous se sont évertués à en faire un échéance partisane et carriériste ? Avoir imaginé qu’un projet de société plus solidaire puisse être entendu par tous quand la plupart s’étaient déjà transformés en sourds ? Son seul péché fut d’être présomptueux en imaginant que tous étaient comme lui désireux d’un grand projet de rassemblement au-delà des partis et de la politique de boulevard, pour un destin qui engage la nation et le peuple dans un entreprise valant pour œuvre d’art .

Sur l’exemplaire des Mémoires de guerre que lui présentera l’ambassadeur de France en Irlande, De Gaulle écrira une phrase de Nietzsche : « Rien ne vaut rien. Il ne se passe rien, et cependant tout arrive. Mais cela est différent. » De retour en France, il accomplira son destin. Sur un livret scolaire datant de l’époque où il était saint-cyrien, l’un de ses maîtres avait écrit : attitude de roi en exil. Il se contentera d’illustrer la prédiction. Déjà mort pour la France, il attendait la fin en écrivant ses Mémoires, en faisant des réussites aux cartes, en recevant deux ou trois fidèles, pas plus. Il succomba, comme on sait : tel un chêne qu’on abat.

J’ai compris depuis que l’art politique français avait perdu son dernier poète et qu’aucun des suivants ne dépassa jamais la figuration dans des pièces de boulevard. Ceux qui, aujourd’hui, se succèdent sur le trône ont tous voulu sa mort politique, ils l’ont eue. L’un des plus fielleux se servit du socialisme pour étancher une volonté de puissance extraordinaire qui, le jour où elle pu s’exercer, ne produisit d’excellence que dans la bouffonnerie là où le Général avait sublimé dans la tragédie. Marx avait bien raison. Restent ceux qui, à droite, s’en réclament : les pires, qui ne l’ont jamais lu —savent-ils d’ailleurs qu’on peut le lire ?—, qui oublient qu’ils ont encore dans leur poche le couteau avec lequel ils ont saigné le vieil homme et sont d’autant plus nains qu’ils parlent de grandeur. Et puis, à droite, ceux qui déjà le combattaient : ils sont avec les ennemis de toujours du Général, les néofascistes, les pétainistes et vichyssois de tous ordres, les anciens de l’Algérie française, les libéraux qui s’offrent aux plus offrants des Américains. Tous sont là, fascinés par l’Elysée. Baudelaire déjà écrivait que les « morts ont de grandes douleurs ».

Michel Onfray (Le désir d’être un volcan) 1995

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3 Commentaries

  • Vincent dit :

    Ce texte m’a retourné. Il faudrait le faire lire à tous les roquets encartés, du PCF au FN. Merci pour cette lecture.

  • steeves céline dit :

    j’ai participé aux universités gaulliènes , j’ai rencontré trois fois le général ,un homme complexe ,un intellectuel comme son ami Mauriac ,plus attiré par l’histoire que par la guerre ,trop pressé d’agir tout au long de sa vie donc beaucoup d’échecs ,mais une empreinte laissée sur tout ce qu’il touche ,un talent d’orateur et un regard d’adolescent même a la veille de sa mort !

  • Terpereau J.P dit :

    Très beau texte, toujours d’actualité, comme il est agréable de lire , écrite par un homme de gauche vrai, des paroles aimables et lucides sur le grand homme..

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