Thomas Sankara, l’homme intègre

Thomas Sankara, l’homme intègre

le 15 octobre, 2015 dans Afrique, Inter-national par

La patrie ou la mort, nous vaincrons ! »

 

L’audacieux leitmotiv de Thomas Sankara n’est pas sans rappeler le célèbre « J’aime ma patrie plus que mon âme » de Machiavel. Mais cet absolu politique, jusqu’alors trop peu concrétisé, ne bénéficie d’aucune aura historique car seuls les vainqueurs jouissent d’une mémoire. Qui, aujourd’hui, pour nous parler de ce président des pauvres ayant refusé l’ordre du monde et revendiqué un peu de majesté pour son peuple ? Qui pour rappeler qu’entre l’espoir et le mythe, Thomas Sankara fut l’exception politique ayant mis tout en œuvre pour conjurer la misère asservissante de son Burkina Faso ?

Ce pays, alors quasi dépourvu d’industrie, était au début des années 80 l’un des plus nécessiteux de la planète : climat sahélien au nord, soudanais au sud, quelques vallées fertiles et du manganèse en sous-sol. Pas d’accès à la mer. C’est dans cette configuration infernale que notre jeune patriote a refusé les dépendances néocoloniales, la corruption des pays voisins et les financements de la Banque Mondiale. Il a pris à bras le corps le destin de son pays en centralisant l’économie sur les besoins concrets de la population, en s’attaquant à la bureaucratie et en limitant de façon drastique le budget de l’Etat. Etat qui était jusqu’alors une machine au service de la classe dirigeante pour asseoir sa domination et défendre ses intérêts.

Ainsi, les ministres au mandat court et non renouvelable furent contraints d’accepter de modestes indemnités et privilèges quant à leurs fonctions : Renault 5 à la place de la Mercedes ; voyage à l’étranger en seconde classe et simples hôtels ; un champ à disposition de chaque fonctionnaire pour leur consommation personnelle et une meilleure prise de conscience des réalités agricoles du pays ; le port obligatoire deux fois par semaine du « Faso dan fani » un habit 100 % coton produit, tissé et cousu au Burkina, dont Sankara lui-même faisait la publicité lors de conférences internationales ! Cet investissement et effort de tous, cette résistance aux logiques financières, consuméristes et prestigieuses de notre Empire permit au budget national et donc aux investissements publics de tripler de 1983 à 1987.

Sankara n’avait que faire du pouvoir pour lui-même. Seul ce qu’on pouvait réaliser avec, pour le peuple, l’intéressait. Un pouvoir donc aux mains des burkinabés pour favoriser enfin l’essor de leur nation : l’éducation, la nourriture, l’eau, l’habillement et le logement pour tous, une politique de santé et une autre en direction de la femme, une réforme agraire et foncière, une justice sociale et une lutte obstinée contre la corruption, dont les procès étaient diffusés à la radio…

Mais, dans un monde qui cherche avant tout à être rentable plus qu’à satisfaire ses besoins, la probité révolutionnaire et démocratique (l’une peut-elle d’ailleurs se réaliser sans l’autre ?) d’un Sankara est antinomique, voire insolente, à toutes nos politiques qui cherchent inlassablement des paravents ou des excuses pour ne pas entendre les impératifs populaires. On ne peut trop exiger des hommes. L’assassinat du jeune chef d’Etat burkinabé le 15 octobre 1987 stoppa définitivement l’une des plus incroyables expériences politiques contemporaines…
Depuis, son successeur, Blaise Compaoré, a reçu son Boeing présidentiel et ouvert les frontières du pays à Bouygues comme au FMI. Les privilèges et la corruption valent bien une petite dette !

La révolution Sankara : un pouvoir sur l’économie

Thomas Sankara demeure donc un modèle pour Diktacratie.com, car il fut l’un des rares acteurs politiques à engendrer une véritable révolution économique dans un monde où c’est l’argent qui gouverne.
Attardons nous ainsi, pour être complet, sur ce qui a fait qu’un homme soit parvenu, par delà toute corruption, à redonner ses lettres de noblesse à un pouvoir digne de ce nom.

Avant l’arrivée de notre capitaine, le Burkina Faso souffrait d’une dépendance envers les pays et capitaux étrangers. En effet, ce pays africain importait beaucoup pour satisfaire une consommation bigarrée. Malgré quelques potentiels, ses terres et ses industries ne produisaient rien de performant pour améliorer son sort déjà catastrophique. Aussi, de par cette aliénation, orchestrée par nos institutions financières internationales et leurs experts bienveillants, la dette augmenta au point d’asservir le Burkina, alors Haute-Volta, aux premiers rangs des nations les plus pauvres de la planète.
Tout s’ébauche en octobre 1984, lorsque Sankara lance le PPD, programme populaire de développement, instauré pour augmenter l’infrastructure du pays (barrages, dispensaires, écoles, routes, cinémas…).
Mais, comment financer ce projet national sans recourir aux capitaux internationaux ? (Ces capitaux qui corrompent et endettent toujours les mêmes : ceux qui sont dans le besoin.) En outre comment déclencher cette révolution économique par simple initiative politique ?

Nous pourrions articuler notre propos autour de la réforme agraire élaborée sur les cultures de rente du coton, de l’arachide, du sésame et du karité ; ou sur la mise en place de coopératives aux moyens de productions communs. Nous pourrions aussi parler de sédentarisation de l’élevage favorisant les parcs de vaccination et le développement des cultures fourragères. Et, comment ne pas souligner les efforts d’indépendance énergétique ou de production locale en filiation directe avec les cultures de rentes, comme le beurre de karité pour les cosmétiques et le coton pour les pagnes ?…

Mais, ces mesures ne seraient rien sans un travail en amont, coordonné par une intervention décentralisée de l’Etat, sur les mentalités.

D’abord redonner de la fierté aux paysans, tour à tour tributaires des « sagesses » féodales traditionnelles et du joug « formateur » du néo-colon, pour ensuite stimuler un meilleur esprit coopératif intergénérationnel favorisant une plus avantageuse production dans les communautés.
En finir, surtout, avec le paternalisme colonisateur, et démontrer que la mauvaise gestion des entreprises n’est pas une fatalité en Afrique. Faire prendre conscience au peuple le niveau inadmissible de pauvreté du pays pour qu’il sacrifie à son confort et améliore le sort de sa patrie.
Avec, en particulier, l’instauration de l’EPI, effort populaire d’investissement, qui établit des salaires draconiens pour tous les fonctionnaires, permettant ainsi une augmentation des recettes de l’Etat – ce dernier n’ayant désormais plus besoin d’emprunter et donc de s’endetter auprès des bailleurs de fonds étrangers.
L’Etat put optimiser ses investissements pour pallier aux manques et surplus des productions diverses. Il devint le maître d’œuvre de la promotion industrielle de par sa participation majoritaire dans les sociétés privées (considérées comme vitale pour l’économie nationale). Les entreprises para-étatiques, dites mixtes, avouèrent ainsi une certaine rentabilité.

Petite parenthèse, ici, pour rappeler que le nord du Burkina recèle d’or et qu’à défaut d’être un grand exportateur de coton, ce pays aurait pu jouir du commerce du précieux métal. Malgré tout ses efforts, l’Etat ne put jamais vraiment contrôler l’exploitation. Privilège et bénéfice, jusqu’à ce jour, de sociétés étrangères (françaises et coréennes)…

Pour conclure brièvement, mentionnons que, malheureusement, l’assassinat de Sankara fut un coût d’arrêt à cette révolution économique.
Les pouvoirs politiques salutaires s’insufflent via des êtres d’exceptions. Des êtres trop rares pour les oublier ou les diaboliser.

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4 Commentaries

  • r. Martin dit :

    Bonsoir,

    je suis un camarade français du capitaine Daniel KERE.
    Celui-ci,fidèle à Sankara, a trouvé la mort durant le coup d’état de 1987.
    Je ne suis pas parvenu à nouer le contact avec sa famille.
    Daniel KERE était un homme de bien.
    Je pense souvent à lui, à sa femme et à ces enfants.

    Fidèlement.

    • Kuiliga dit :

      Bonsoir.J’ai habité le même quartier que le capitaine Daniel KERE de 1984 à 1987 dans la ville de Koudougou où était implanté le Bataillon d’Intervention aeorporté dont il était le commandant adjoint. Je viens confirmer ce que Martin a dit de lui. Le capitaine Daniel KERE était un moniteur para commando très compétent. Le meilleur que le Burkina Faso n’a jamais eu. C’était un homme très sociable.Dans la quartier il était respeté et apprécié. Il venait en aide autant qu’il pouvait à ses prochains. Je garde une très bonne image de lui. Et je félicite son épouse qui a su restée digne jusqu’à nos jours. Tôt ou tard lui et ses compagnos d’armes, lâchement assassinés seront rehabilté. Nous y veillerons.

  • DJANWE dit :

    « Je parle au nom des mères de nos pays démunis qui voient mourir leurs enfants de paludisme ou de diarrhée, ignorant qu’il existe, pour les sauver, des moyens simples que la science des multinationales ne leur offre pas, préférant investir dans les laboratoires de cosmétiques et dans la chirurgie esthétique pour les caprices de quelques femmes ou d’hommes dont la coquetterie est menacée par les excès de calories de leurs repas trop riches et d’une régularité à vous donner, non, plutôt à nous donner, à nous autres du Sahel, le vertige. Ces moyens simples recommandés par l’OMS et l’UNICEF, nous avons décidé de les adopter et de les populariser.
    Je parle aussi au nom de l’enfant. L’enfant du pauvre qui a faim et louche furtivement vers l’abondance amoncelée dans une boutique pour riches. La boutique protégée par une épaisse vitre. La vitre défendue par une grille infranchissable. Et la grille gardée par un policier casqué, ganté et armé de matraque. Ce policier placé là par le père d’un autre enfant qui viendra se servir ou plutôt se faire servir parce que présentant toutes les garanties de représentativité et de normes capitalistiques du système. » SANKARA

  • Kuato dit :

    Bonjour
    J’aimerais savoir si « le crocodile », ou « les crocodiles » est l’animal représentant de manière générale les grands dirigeants africains? est ce une appellation attribuée à un Président en particulier?
    Pour une étude personnelle, j’aurais souhaité svoir si une citation particulière de Thomas Sankara comprenait le mot « crocodile »?
    Merci pour vos futures réponses.

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