Splendeurs et misères de la dissidence

Splendeurs et misères de la dissidence

le 28 avril, 2014 dans Les prohibés par

Quelques dissonances ont récemment souillé le chant de nos sirènes dissidentes. Ces divergences nous rappellent déjà que nous sommes malheureusement désunis pour incarner nos ambitions subversives. Elles révèlent aussi, et surtout, que nous ne recherchons dans la lutte que du prestige

C’est parce que les hommes sont dans le besoin, et que, seuls, ils ne parviennent pas à se défaire de leurs naufrages, qu’ils fédèrent leurs intérêts. Dans une humanité semblable à un sérail de loups, l’entraide et la coopération ne répondent qu’à des affections individualistes. Et, c’est se mentir, aux vues de notre Histoire, que de croire aux vertus philanthropiques de son prochain.

Dans notre Hexagone carié, ivre de son confort consumériste et obsédé par son pouvoir d’achat, nous déambulons d’expectatives en décadences au point d’en oublier les plus basiques saveurs de la liberté. Dans ce système qui ne considère avantageusement que les conquistadors, celui qui voudra se faire entendre autrement ne le pourra qu’en dénonçant crânement les fanfarons et les bouffons de notre diktacratie.
On le sait : nos oligarques allaitent notre servitude jusqu’à satiété. Mais ils prennent surtout le soin d’évincer la misère dans les bas-côtés, pour qu’elle nous affecte le moins possible. Une misère dont le revers est nécessairement la fortune de ceux qui s’érigent en modèle bourgeois de notre Occident impérialisé. Ces gouvernants sont d’ailleurs suffisamment diligents pour ne jamais la laisser s’empirer au point de devenir déterminante sur la balance des pouvoirs. C’est la politesse des patriciens : ils disséminent juste de quoi occuper les nécessiteux à survivre et ne pas trouver le temps de se rebeller.

Pour contester le système, les divers courants dissidents font un travail remarquable. De fait, ils éreintent avec souvent beaucoup de brio les rouages générant les puissances ploutocratiques. Mais, quand s’imposeront-ils comme les porte-paroles de tous ces oubliés, ces désoeuvrés et ces mendiants qui, rompus dans l’enfer de leur condition, n’ont que faire, au final, de nos querelles égotistes et de nos tribulations symboliques ?

Révolution consumériste contre révolution démocratique

Alors quoi ! Sommes-nous si stupides au point de croire à l’implosion spontanée des insurrections, comme cherchent d’ailleurs à nous l’inculquer certains de nos médias et livres scolaires ?
C’est ainsi qu’on fabrique les plus belles légendes et propagandes, dont le succès et l’efficacité ne sont plus à souligner quand on voit le nombre de niais rêvant encore de Grève Générale ou de Grand Soir. On se détache comme on peut de ses lubies adolescentes…

Mais il y a pire : quand la crème des intellectuels s’évertue à nous faire croire que les causes d’un événement sont toutes autres que ce qu’elles ont été. Ainsi, encore trop s’imaginent que la Révolution Russe, par exemple, serait tombée du ciel ou des livres de Marx !
Le peuple slave a géré pendant des siècles sa vie sociale sur ses terres de manière singulièrement démocratique : vétché et mir ont ainsi alimenté leur force collégiale, tout en cohabitant opportunément avec le faste des tsars. Une organisation souveraine qui, à l’heure des abus princiers, saura se convertir en Soviet – ou Conseil – salvateur. La « Révolution de février » fut donc l’héritage naturel de toute cette tradition plébéienne malheureusement trop méconnue dans nos contrées béotiennnes.
Il faudra toute la convoitise des bolchos d’octobre pour défigurer cet ascendant égalitaire en dictature prolétarienne. Et, l’ambition despotique de Lénine et Trotski fut telle que ni les marins de Kronstadt, ni les cosaques de Makhno ne parviendront à raviver la flamme démocratique.

Alors, quand on regarde notre France, et surtout son peuple d’internés, d’électeurs, de consommateurs, de hâbleurs et de fabulistes, que peut-on espérer ? Notre république s’est égarée depuis trop longtemps dans les perversions d’une démocratie de marché

Désormais, certains prônent la révolution par les urnes, d’autres par le net. Révolution vérolée ou révolution virtuelle, tout est agencé pour alimenter l’espoir et le fantasme.
En définitive, nous sommes tous des narcisses, des indignés et des rêveurs se prenant pour des Spartacus, des Robespierre, des Lumumba ou des Chavez. Nous voilà en réalité, au mieux des businessmans de la résistance, au pire des petits fonctionnaires de la contestation.
C’est ainsi que s’orchestre le spectacle de l’insoumission sans que rien ne change réellement, si ce n’est la prestation des madame Bovary de la dissidence. Tant que le show est assuré, la liberté ne nous manquera pas et la misère restera à bonne distance, là-bas dans la fosse, loin des projecteurs…

Mascarade diktacratique

En outre, il est facile d’exalter la verve avec des mots et des gestes insolites : là, on propage des gentils virus, on virilise sa couleur de peau, on bivouaque devant les banques, on invite au pu-putsch et on partage ses quenelles ; ici, on s’invente des muses philosophiques, on désacralise plein pot et on démystifie l’Histoire…
Et, je n’écris pas ça pour nous soulager des récents coups de canifs prodigués par nos faux frères de luttes – ces suprémacistes de tous bords…
Inutile d’y voir une quelconque vendetta. Surtout qu’à y regarder objectivement, c’est sans doute nous les pires. Diktacratie.com : une bande de scribes de seconde zone chouffant dans les vapeurs vinylées de leurs barbaries chimériques et s’imaginant rédiger à l’égal d’un Céline ou d’un Schopenhauer. Une horde d’enfants de chœur névrosés, trop lâches pour vivre leur into the wild, pourtant seule issue à leurs aspirations radicalement libertaires. Un cartel d’athées faustiens qui invoquent La Boëtie et Gramsci pour légitimer leur blabla prétendument pré et post insurrectionnel.

Certains prétendent que la lecture de notre blog favoriserait la conscientisation de nos formatages et aliénations politiques. Ils se leurrent. Tout ça n’est que branlette ! Celle dont abusent les amoureux et les optimistes n’ayant toujours pas compris que les vices prospèrent indéfectiblement au détriment d’une vertu n’existant que dans les discours de ceux coordonnant et hiérarchisant effectivement notre société. Cette société dans laquelle nous demeurons heureux de servir du moment que l’on fasse mine de nous regarder et de nous écouter.

Je ne nous flagelle pas, j’ouvre juste froidement les yeux et découvre l’étendue des dégâts… irréversibles.
Et, par delà tout mon dépit et ma rage, il ne reste au fond de mon cœur qu’une infime place pour l’ami Emile, le marmiton clamant lucidement « il n’y a pas d’innocents » – maxime à laquelle j’ai toujours souscris viscéralement.
Enfin, vous l’aurez compris : aujourd’hui je ne sauve personne, et désormais je ne m’excuserai plus de rien.

12 Commentaries

  • Clem le bouffon dit :

    (Fin du premier com, le chat a appuyé sur entrée sans prévenir ) … L avant dernier paragraphe est parfait pour des lecteurs de mon genre qui savent à peu prêt ou ils se placent sur l échiquier , l acceptent , tout en ayant soif d idées qui ne sont pas les leurs . Car avant de critiquer les autres , il faut faire son propre examen , c est désormais chose faite apparemment ! Article accessible ! Merci 🙂

  • Margaux dit :

    Je vois en effet que ton pessimisme est revenu en force! Ton pamphlet ne doit certainement pas plaire à certains parmi ceux qui prônent comme vous une réforme en profondeur du système (et qui la croient possible! ). Je suis d’accord, il est utopique de vouloir changer la société de façon radicale. On trouvera bien un autre point sur lequel débattre avec véhémence. En effet, je m’évertue toujours à penser que le système actuel est le seul qui puisse réellement fonctionner, ou en tout cas qu’il est « le moins mauvais » parmi tous les régimes qui ont été mis en place, et je crois même possible au sein de ce système (véreux, corrompu ou tout ce que tu veux) de trouver une forme d’équilibre dans lequel tous trouveraient leur intérêt, (car comme tu le dis, nous n’agissons malheureusement que par intérêt, inutile de le nier), même si l’on ne peut agir dans ce but qu’à petite échelle, et que ce ne peut se faire que sur le très tong terme. Je fais sans doute preuve de trop d’optimisme pour le coup, car en effet je serais incapable de t’expliquer par quel moyen atteindre cet équilibre. Pour ma défense, ma jeunesse me pousse à imaginer que tout le monde est foncièrement bon, et à tout faire pour ne pas être trop réaliste, j’aurai le temps pour cela plus tard! Cela dit, si nous n’essayons pas d’imaginer que tout n’est pas perdu, que nous pouvons agir, sur quoi reporter nos réflexions et nos ambitions? L’existence n’aurait à mon avis plus beaucoup de sens! Mais ne nous blâmons pas, au lieu d’essayer de changer le monde ou les hommes, puisque selon toi c’est cause perdue, écoutons du Scriabine, ce sera toujours moins douloureux (et encore!).

    • Cédric dit :

      Merci pour ton commentaire Margaux. En effet on aura l’occasion de débattre sur d’autres points. Rien à redire donc, sinon que l’homme n’est bon que relativement à ses intérêts et que l’on peut toujours espérer meilleur que « l’empire du moindre mal » quand on a 20 ans, non ?
      Enfin je ne crois pas que Scriabine puisse nous sauver, même son étude en ut dièse mineur ! (En revanche cette Ballade de Chopin jouée sur ce piano pourri a offert une réelle parenthèse de volupté à mon pessimisme du moment.)

  • GuenGuen dit :

    Venant il y a peu de « me débrancher de la matrice » si on peut dire cela et n’ayant pas suivi forcément les coups de canifs que votre site a pu prendre de la part d’autres branches de la dissidence, je peux comprendre le sentiment qui vous anime.

    Car faire parti de ce mouvement qui doit aider à reveiller ou tout du moins conscientiser (Excusez moi de ce terme) ce mastodonte endormi qu’est le peuple français, ne doit pas être chose aisée. En même temps je pense que lorsque l’on se dirige dans cette voie, on a cette notion forcément à l’esprit.

    Pour le maigre témoignage que je peux apporter, je trouve que votre site est une bonne plateforme d’information et de lecture qui apporte cette saveur d’information subversive dont chacun devrait s’abreuver au lieu de manger tout ce que la télé peut nous proposer. C’est sûr c’est un grain de sable dans un désert mais en faisant référence à « La Philosophie des Foules » de Gustave le Bon (Que je suis en train de lire et dont vous avez mis un extrait dans un de vos derniers articles) les foules ne se reveillent pas immédiatement et je pense que vous en avez largement conscience. En tous cas pour ma part j’ai trouvé très interessant votre ligne sur le Vetché et le Mir ainsi que tout ce qui touche à Kronstadt. Merci en tous cas^^

  • Un passant dit :

    C’est très bien écrit, et j’ai aussi eu le même genre de questionnement, mais ce qui rend utopique une idée, c’est aussi les immotivés, ceux qui l’étiquettent comme tel, et si je puis jouer les niais : « Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait. »

    « Tout le monde savait que c’était impossible. Il est venu un imbécile qui ne le savait pas et qui l’a fait. »

    C’est en mettant son ego de côté, en sachant faire preuve d’humilité et de subtilités qu’on peut servir les camarades avec justesse, en évitant le plus possible l’argumentum ad hominem, la mauvaise foi. De ce côté, vous me semblez sur le bon chemin. Mais certains points n’en restent pas moins discutables. Certains font avancer les choses, malgré les coups qu’ils prennent d’un bord ou de l’autre. Et personne ne prône de révolution par le net. Il est question d’intégrer le net dans le processus, nuance.

    Ainsi, non, tout ça n’est pas que branlette. La « guerre » est probablement perdue d’avance compte tenu de l’influence de masse en face, mais sans la mener, elle le sera d’autant plus. Et il n’y a pas de petites victoires quand il s’agit de sauver au moins quelques vies au bord du gouffre. Ne serait-ce que la sienne.

    http://www.dailymotion.com/video/xkvlar_ya-basta-2-un-air-de-r-evolution_news

  • Lionel dit :

    Ouahf! Le Cédric qui se noie dans le noir pour déblatérer quoi?
    Si tu te sens privilégié va un peu bosser avec les prolos, tu verras que le soir t’auras pas besoin de cachetons pour t’endormir. Et tu auras moins le temps de cogiter à ta condition parce que tu seras trop crevé!
    Arrête de larmoyer, reprends tes couilles en main et basta!

    Un prolo fier de l’être!

    • Ppoouaaaiis Lionel ! je vois que t’as tout compris au texte…et que ton accès au second degré est franchement limité !
      Je ne me sens pas privilégié, bien au contraire, et puis, mon pote, inutile de revêtir le costume des prolétaires pour m’impressionner.
      Par ailleurs ça va très bien, je ne suis pas crévé, ma force actuelle sur le vélo en témoigne ! Ha oui, d’ailleurs c’est bien là que je cotoie des vrais prolos : en entraînement et en course cycliste. Inutile de te dire que tout le blabla de Diktacratie.com ils en ont rien à foutre.
      Alors toi, Lionel, tu peux simuler les indignés fort en couilles et fier d’être un prolo, mais ton imposture est bien symptomatique du mal-être dissident exposé dans l’article ci-dessus…
      Allez, je sais que le fantasme libertaire ou bolchévique soulage nos consciences immatures et aliénées, mais là faut pas déconner…

      • Lionel dit :

        Je pensais que mon commentaire aurait pour effet de te stimuler dans le bon sens, me serais-je gouré? Possible.
        Si je n’ai pas d’humour second degré, peux-être n’en as-tu pas non plus!
        Quant au costume prolo (qui déjà n’est pas un costume mais une condition sociale), ce n’est pas pour t’impressionner mais justement pour marquer que les prolos peuvent essayer de comprendre le monde, peut-être pas tous mais il y en a qui voudraient que changent cette société.
        Je ne simule pas les indignés forts en couilles (mes couilles ne servent même plus à la déco), et en quoi serais-je imposteur? L’insulte est trop facile, inutile de surcroît.
        J’ai quitté le monde du travail (métallurgie, BTP, …) pour ne vivre que du RSA et croit-moi c’est pas facile tous les jours. Mais n’ayant pas envie de collaborer plus intensément au système je ne voyais pas d’autres solutions. Chaque jour j’essaye d’apprendre et de comprendre ce monde, des sites comme le tien sont utiles car ils donnent des clefs.
        Peut-être n’as-tu pas apprécié que je t’asticote un peu, mais tu ne sais rien de moi alors je t’en prie évite les sarcasmes stupides.

  • ELJI dit :

    Sublime et tellement criant de vérité.

  • Roberto dit :

    Texte pessimiste mais malheureusement réaliste me faisait penser à ce texte prophétique de Nietzsche :
    « Vous qui ne relevez que de vous-mêmes, vous qui rayonnez par vous-mêmes : tous ceux dont la nature est subalterne, tous ces êtres innombrables et qu’on n’a jamais dénombrés ne travaillent que pour vous, bien qu’il puisse en sembler autrement au regard superficiel ! Ces princes, ces négociants, ces fonctionnaires, ces paysans, ces soldats qui peut-être se croient au-dessus de vous tous, sont des esclaves qui de nécessité éternelle ne travaillent pas pour eux-mêmes : jamais il n’y eut d’esclaves sans maîtres, et vous serez toujours ces maîtres pour lesquels on travaille ; un siècle ultérieur comprendra ce spectacle ! Laissez-leur leurs opinions et leurs croyances qui sont une miséricorde pour des esclaves ! Mais croyez fermement que ces peines infinies, cette sueur, cette poussière, cette rumeur laborieuse de la civilisation ne sont là que pour ceux qui savent les utiliser sans travailler eux-mêmes, qu’il faut qu’il y ait des hommes superflus, entretenus par le surplus du travail commun et que ces hommes superflus sont le sens et la justification de toute cette activité ! Soyez les meuniers qui laissent ces ruisseaux mouvoir leurs roues ! Ne vous inquiétez pas de leurs luttes et du bruyant vacarme de ces chutes d’eau ! Quelles que soient les formes politiques ou sociales qui en résultent, toutes seront éternellement des formes de l’esclavage, et quelles que soient ces formes vous resterez les maîtres parce que vous seuls n’appartenez qu’à vous-même et que ceux-là ne seront à jamais que des subalternes ! »

  • Courageuse, indispensable et malheureusement, très juste auto-critique sur le vicieux « spectacle de l’insoumission ».

    Bien vu.

  • alain-marie dit :

    Bien… Considérons que nous sommes formatés pour danser autour de notre nombril et que le « djihad majeur » (La guerre contre soi-même ) est de rigueur.

Réagissez à cet article :

FERMER
CLOSE