Spinoza II, le retour. Il revient et nique sa race à Rousseau

Spinoza II, le retour. Il revient et nique sa race à Rousseau

le 16 novembre, 2014 dans Lecture du dimanche par

Je viens de me rendre compte, ami lecteur, à relire ma dernière leçon, que je n’ai guère causé de la philosophie spinozienne en tant que telle. D’un autre coté, Spinoza écrit tellement avec un diamant sur une surface de verre que sa philosophie est impossible à expliquer autrement qu’en la reproduisant au mot près. La résumer, lui retrancher ou lui ajouter quelque chose, c’est la saloper. Mais peut-être de son Traité théologico-politique aurais-je dû t’entretenir, mon bon lecteur, car tu pourrais croire à l’heure qu’il est que Baruch Spinoza est une espèce d’ermite reclus dans la métaphysique comme une astibloche dans le camembert.
Or c’est faux. Notre antikabbaliste se passionne de politique. Et c’est pourquoi le grand libéral Jean de Witt – celui dont le bouzillage mettra en furie placardière Spinoza – protégeait discrètement le Lunetier perspicace, lui rendait visite et prenait sans doute conseil auprès de lui. Son Traité, Spinoza le publie incognito, pour aborder sans souci l’enquiquinante question de savoir pourquoi les hommes se battent pour conserver leurs chaînes. Il pige bien vite que tout ça est dû à un populo civiquement et spirituellement anémié, sous-vitaminé, parce qu’il lui manque de l’exercice…philosophique ! En effet, la bonne santé d’une république ne tient pas au nombre de ses divisions, comme dirait Staline, ni au PIB de ses entreprises, comme dirait Hollande, mais à la vigueur et à la liberté de propos de ses philosophes.

Je sais pas si on mesure assez bien la portée de ce petit bouquin, publié cent ans avant le Contrat social de Rousseau… Nous autres, cocardiers, en avons la gueule pleine, des droits de l’homme et de la démocratie. Nous roulons des biscotos comme les fiers descendants de ce petit scribouillard paranoïaque qui faisait métier de photocopier à la main des partitions musicales. Mais Rousseau a dû mettre les adjas et se calter fissa hors de notre doulce France avec les archers du roy au cul. Et de surcroît celui que nous honorons comme le père de notre démocratie moderne était le vieil emmerdeur, geignard et décati rétrograde. Il n’aimait ni les arts ni les lettres, rêvait à des danses en sabots, fifre et tambourin, rigodon dans la gadoue. Selon ce pédagogue émérite, les gniards devaient s’esbaudir à oilpé dans les cours de ferme, se faire des batailles de boules de bouse dans la fosse à purin. Et toujours selon lui, les rugueuses pécores, méprisant le luxe et s’habillant de blouses craspouètes, devaient cracher sur les livres et brûler les comédiens. On peut tout piger de Rousseau rien qu’avec sa haine du théâtre. Le théâtre, c’est la représentation de la vie, la vie dédoublée ; et c’est ça qui lui fout des érythèmes, à Rousseau, que la vie se dédouble, qu’elle chatoie, joue dans les apparences et les faux-semblants. Cette sainte frousse, il la déplace dans la politique. L’Etat et la société doivent être une seule et même chose. Pas de dédoublement, pas de jeu, pas d’écart. Merde à la contestation ! A la dérision ! A la critique… Merde aux contre-pouvoirs ! Rousseau n’a pas inventé la démocratie, il a inventé un Etat lourd comme le cul d’un péquenot ignare et inculte coincé dans le strapontin d’un théâtre à l’italienne.
En face, Spinoza joue avec les lunettes, les diffractions et les réflexions. Ses lentilles de télescope éclairent toute sa politique. Chez lui, c’est angles brisés, rebonds et déviations lumineuses. Un bon pouvoir exhorte son peuple à user de sa lumière naturelle, de sa raison, pour renvoyer, briser, réverbérer les lois… Dans l’Etat spinozien, les philosophes pullulent plus que les lapins sur un terrain d’aviation. Toute la place publique retentit d’échanges d’arguments et d’idées, de débats contradictoires… Ca rabbinise en pure immanence…

Sans doute cette insistance à mettre Rousseau en avant, loin de avant Spinoza, tient au fait aussi que Baruch était un feuj, Portos de surcroît, issu des rangs marranes détestés des catholiques. Et d’imaginer que le vrai père de la démocratie moderne était un juif pas très catholique, ça doit rester en travers de pas mal de gosiers nationaux. Rajoute à ça que Lunetier formidable a eu une intuition assez formidable avant l’heure. Pour lui, le pouvoir politique est sain à condition qu’il se débarrasse de toute influence religieuse. Voilà qui doit bien emmerder tous nos béni-oui-oui de la laïcité ouverte, prêts à dérouler le tapis bleu-blanc-rouge devant le premier barbu qui gronde. Enfin, en mesurant la force d’une nation et sa capacité de résistance aux tyrannies au nombre de ses philosophes, il donne un conseil très simple pour libérer les peuples : pas la peine de leur envoyer des conseillers militaires ou d’installer au pouvoir des badernes médaillées arrosées par le pognon du pétrole. Il suffit de parachuter dans les faubourgs des villes et dans les rues des villages des pleines caisses de bouquins de philosophie.
Donnez à lire le vendredi autre chose que le Coran, le samedi autre chose que le Talmud, le dimanche autre chose que les Evangiles, multipliez les maisons d’édition, diffusez sous le manteau l’Ethique et le Traité théologico-politique. Non seulement vous verrez s’effondrer sur eux-mêmes popes et papes, galonnards et présidents, mais en plus vous tarirez le trafic d’armes et libérerez la chevelure des jeunes filles. »

Alain Guyard (33 leçons de philosophie par et pour les mauvais garçons)

Partager

Il n'y a pas de commentaires pour cet article, laissez-en un!

Réagissez à cet article :