Spartacus, le dernier combat

Spartacus, le dernier combat

le 24 mai, 2013 dans Spartacus par

Depuis la mort de Crixus et l’anéantissement de son armée, plus d’illusions n’étaient permises pour la horde du chef Thrace. Pourtant combien de ces hommes auraient seulement soupçonné l’existence de cette route sur laquelle ils marchent affranchis de leurs chaînes et de leurs maîtres ? Les portes de la liberté s’étaient ouverte sous leurs volontés. Ne restait plus qu’à la défendre, quitte à mourir… Ainsi après un an d’errance déterminée, l’armée des esclaves montrera toute l’étendue de son insoumission, menée par un Spartacus donnant toute la mesure de son génie militaire !

Spartacus, chef victorieux et maître de cérémonie

Spartacus et ses 50 000 hommes remontent maintenant vers le nord, bien décidés à traverser l’Italie dans toute sa longueur, pour franchir les Alpes

À marche forcée, l’armée d’esclaves venait de franchir la région de Spolète, le long des Appenins, quand deux armées consulaires tentèrent de barrer leur route : les légions de Gellius ravivée par Arrius, ainsi que celles d’un certain Lentulus. Mais les deux magistrats, trop pressés, souhaitant sans doute tirer une gloire personnelle d’une hypothétique victoire, combattirent désordonnés sur deux fronts différents, et en infériorité numérique ! En grand stratège, encore une fois, Spartacus décima leurs armées l’une après l’autre, en multipliant ses attaques comme ses positions, ne laissant que très peu de romains en réchapper.
Ces écrasantes victoires auréoleront de nouveau son autorité de grand et unique chef ! Quant au Sénat, indigné, il fit rappeler les restes des légions, puis destitua leurs consuls…

À cette occasion, Spartacus rendit un sanglant hommage à son défunt camarade Crixus, en organisant une grande cérémonie funèbre aux allures de jeux Romains… Il contraignit ainsi près de trois cents prisonniers à s’affronter tels des gladiateurs, aux pieds de bûchers funéraires ! Cette nouvelle provocation, suprême humiliation, aucun citoyen de Rome n’aurait jamais pu la concevoir… Une leçon en somme, qui enthousiasmera nos esclaves clamant toute leur fidélité à leur chef Thrace.

Tous les fleuves mènent à Rome

La saison des pluies s’abattait sur la horde, qui malgré les trombes d’eau parvint sans encombre à rejoindre les plaines de la Gaule cisalpine à raison de 20 km par jour – soit 1 200 km en deux mois ! Mais comme aucun répit n’est jamais offert à qui défit l’Empire, Cassius, gouverneur de la Gaule avoisinant le fleuve (ou Padus), décida d’attaquer avec ses 10 000 soldats l’armée de Spartacus… Évidente défaite pour le présompteux gouverneur, qui en définitive ne représenta qu’une infime embûche au vu d’un autre élément bien plus imposant ! En effet, il semblerait qu’un immense débordement du fleuve Pô ait littéralement stoppé la progression des esclaves, qui auraient donc cherché en vain un moyen de le franchir… C’est le même dénouement que pour Christopher McCandless dans son périple Into the wild deux mille ans auparavant ! À croire qu’au bout des chemins de liberté, il y ait toujours un mur ou un torrent pour nous rappeler à nos conditions premières…

Ainsi, en ces temps troublés, le destin joua un tour curieux à l’armée des esclaves fatigués par leurs interminables pérégrinations. Tel un signe des Dieux, le fleuve Pô les obligea à rebrousser chemin. C’est alors que presque résignés à succomber, un vent venu de Rome leur souffla que des troubles conséquents agitaient le Sénat, où aux dernières élections personne n’eut l’audace de postuler au consulat ! Il faut dire que le sort des consuls sortant ne faisait pas d’envieux, de même pour la préture où chacun se déroba… De plus, il semblerait que la disette menaçait la plèbe, alors que les guerres au-dehors épuisaient les finances de l’État. C’est ainsi que Spartacus put remotiver ses troupes, en leur faisant miroiter la plus folle des conquête… celle de Rome !

Crassus

Été 72 (av.J.C.). L’armée des esclaves se trouve dans le Picenum, et non à Rome. Avec une nouvelle victoire à son palmarès, Spartacus fait désormais presque autant peur qu’Hannibal en son temps !

Un homme s’avança alors sur le devant de la scène, bien décidé à parvenir aux honneurs en se posant comme le sauveur de la République ! Marcus Licinus Crassus n’avait jamais été soldat, mais était plutôt un genre de banquier, propriétaire de la plus grande partie de Rome, avec 200 millions de sesterces, soit l’équivalent de 100 000 esclaves ! Richissime mais sans le moindre titre de gloire, Crassus se déclara opportunément prêt à assumer la préture et l’entretien d’une nouvelle armée. Soulagé, le Sénat lui confia alors six nouvelles légions constitués de jeunes issus de bonnes familles, et de vétérans ou centurions plus expérimentés. Il se retrouva ainsi à la tête de 30 000 soldats, plus un contingent allié. Autrement dit : 60 000 hommes prêts à terrasser la menace grandissante de Spartacus.

Automne 72. Crassus prit de vitesse les rebelles en se positionnant en avant du Picenium, bloquant ainsi les accès de la région du Latium, et de sa capitale… Rome. Il envoya alors son légat Mummius avec deux légions pour suivre de près l’armée de Spartacus. Mais le jeune Mummius rêvant lui aussi d’une gloire exclusive, se risqua à l’affrontement sans en avoir reçu l’ordre… Cinglante défaite, qui vit comme souvent les troupes romaines s’enfuir devant la volonté supérieure de l’adversaire… Marcus Crassus, alors soucieux de faire valoir coûte que coûte son autorité de chef, ordonna de punir les coupables de cet échec… par décimation ! Cette punition que l’on n’appliquait plus, consistait à mettre à mort par coups de bâton et jets de pierre un dixième des soldats rescapés. C’en était fini des ardeurs indécises du temps d’un Claudius Pulcher ou d’un Varinius Glaber. L’effet escompté de cette décimation ne se fit pas attendre : les troupes de Crassus se remobilisèrent avec une détermination démultipliée !

Aussi, repris d’une main ferme et bien armés (notre préteur avait dépensé beaucoup d’argent pour donner à ses légions un équipement irréprochable) , les soldats romains s’empressèrent de massacrer 10 000 esclaves couvrant la marche de Spartacus et se rendant de nouveau vers les montagnes et forêts de Lucanie.

La trahison des pirates

Pour la première fois l’armée des esclaves dirigée par Spartacus avait connu la défaite. Le chef Thrace comprit alors qu’il valait mieux éviter toute bataille rangée contre un ennemi maintenant supérieur… Ainsi, il s’était résolu à rejoindre le Sud de l’Italie pour traverser la mer et propager la guerre des esclaves là où elle avait le plus de chance de réussir : en  Sicile. Cette province de l’Empire apparaissait comme l’endroit idéal pour raviver ses forces, car en plus d’être une contrée fertile, des citoyens romains y possédaient de vastes domaines exploités par des milliers d’esclaves…

Novembre 72. L’armée de Spartacus atteignit la forêt de Sila, dans le Brutium, terre inhospitalière formant la pointe de la botte italienne, quand à la surprise de tous, Crassus sembla arrêter sa poursuite !… Le chef Thrace tenta alors de négocier avec les pirates pour la traversée du détroit de Messine. Cet endroit, ayant beau être d’une distance très courte, n’en demeure pas moins l’un des pires de la Méditerranée

Spartacus reçut alors l’amiral des pirates, avec qui, il passa une convention soit disant basée sur des intérêts communs. Mais notre héros ne se méfia pas assez de ceux qui vivaient malgré tout depuis des siècles du commerce… d’esclaves ! Ainsi après avoir reçu bon nombre de lingots d’or et d’argent de la main de Spartacus, nos pirates partirent seuls, ne laissant comme gage qu’une promesse jamais honorée…

La ligne Crassus

Une nouvelle fois, comme un autre signe des Dieux, la volonté de Spartacus fut contrariée par un torrent d’eau infranchissable ! Contraint donc de rebrousser chemin, il s’éloigna de la côte pour établir provisoirement son camp dans la presqu’île de Rhégium (actuelle Reggio di Calabria). L’armée des esclaves découvrit alors toute l’étendue stratégique de la pensée de Crassus ! En effet, si le proconsul avait arrêté sa poursuite, c’est qu’il savait pertinemment que les bois et montagnes du Brutium convenaient parfaitement à une guerre d’embuscades où ses troupes auraient forcément eu le dessous. Aussi il avait habilement spéculé sur l’échec du chef Thrace à parvenir sur les côtes Siciliennes, et put mettre en oeuvre son piège fatal… Ainsi, suffisamment avancé sur la péninsule, Crassus fit creusé un fossé large de cinq mètres et de profondeur conséquente, s’étendant sur pas moins de 55 km, le tout surplombé de palissades et de bastions !

En cet hiver, les privations commençaient à produire leurs effets destructeurs sur la horde acculée, coupée du monde entre la mer et la ligne Crassus. Spartacus tenta alors une négociation improbable avec le proconsul… qui le reçu, et ne le fit pas prisonnier. Mais les deux partis étant fatalement inconciliables, cette entreprise resta vaine.

Janvier 71. Plusieurs jours furent passés depuis l’entrevue des deux chefs de guerre, quand Crassus reçu une nouvelle cinglante ! Par une nuit de tempête et de neige, après avoir comblé une mince partie de la tranchée à l’aide de terre, de bois, de corps de prisonniers et de bestiaux, les esclaves réussirent à forcer un axe majeur de la ligne du proconsul ! Encore un exploit retentissant pour notre Thrace, lequel souleva toute l’inquiétude d’un Crassus voyant de nouveau 60 000 rebelles marcher en Lucanie, puis bientôt en Campanie, pour sans doute se jeter sur Rome ! Il s’empressa donc de les poursuivre, mais dut d’abord livrer combat contre Cannicus et 35 000 gaulois venant tout juste de faire scission avec Spartacus.  Cette bataille à rebondissements ne s’achèvera que plus tard et plus loin, autour de l’actuelle commune de Coposele, où malgré une lutte âpre et sans merci, la supériorité numérique romaine finit par prendre en tenaille nos vaillants gaulois, avant de les exterminer…

Mars 71. Spartacus et le reste de son armée repartent vers le Golfe de Tarrente, dans les montagnes de Petelis, où les surveillent de très près les troupes légères des lieutenants de Crassus : Scrofa et Quinctius. Mais malgré le récent anéantissement de leurs camarades gaulois, nos rebelles se jetèrent goulûment sur leurs poursuivants et n’en firent qu’une bouchée ! Il semblerait néanmoins qu’à ce point de la course Spartacus ne contrôlait plus vraiment les appétences de son armée. Ainsi, dans l’entrain du dernier combat, même en flagrante infériorité numérique, la horde d’esclaves s’empressa d’en découdre avec Crassus. D’ailleurs, lui aussi voulait en finir au plus vite, car il craignait que Pompée, revenant triomphant d‘Espagne, ne lui vole une gloire patiemment fomentée…

« N’est-ce que cela ? »

L’aube de la dernière bataille n’était plus très loin d’éclore, et laissait déjà apparaître les embruns de fers d’une marée de romains soigneusement rangés en formations. Sur près de vingt hectares d’une vallée lucanienne, dix légions attendaient fermement Spartacus et ses hommes, soit l’équivalent de 50 000 légionnaires renforcés sur les flancs de 50 000 autres alliés avec unités de cavalerie et d’infanterie légères. L’armée de Spartacus, elle, est deux fois moins nombreuse… sa cavalerie très faible, son alignement précipité et fragile, sans parler des mutineries qui ont engendré nécessairement le chaos dans la cohésion !

Le soleil se levait à l’horizon. Alors Spartacus encouragea ses hommes en leur donnant un ultime gage de sa détermination : il fit amener son cheval, lui flatta l’encolure, puis l’égorgea d’un coup sec ! en prétendant être certain de trouver une bien plus belle monture chez l’adversaire vaincu… Galvanisés, les esclaves engagèrent le combat d’un pas lent mais décidé. Les premières lignes furent immanquablement sacrifiées par les percée du pilum (javelot) des romains. Les corps à corps devinrent inéluctables, alors Spartacus tenta de pénétrer les cohortes pour atteindre directement Crassus… mais il ne réussit à tuer que les deux centurions qui voulurent l’arrêter, puis, l’étau se referma fatalement sur lui et ses frères d’armes. Une flèche lui transperça la cuisse, il tomba à genoux… Encerclé, il se défendra jusqu’au bout avec son bouclier mais ne pourra plus jamais rendre les coups… Ainsi mourut Spartacus, au premier rang, comme un grand général !

Tite-Live (Periochae, XCV-XCVII), Orose (Contre les païens, IV,7,12), Velleius Paterculus (Histoire romaine, II,XXX) mais surtout Appien (Guerres civiles 1, XIV), Florus (Abrégé de l’histoire romaine, III,21) et Plutarque (Vies parallèles –Crassus ; Pompée -) ne tarissent pas d’éloge sur la témérité ultime du thrace. Et sachant leur parti pris exclusivement favorable aux romains, on peut en apprécier alors toute la validité. Pourtant il est très probable que l’armée de Crassus ait reconnu le corps de Spartacus sans en faire aucun cas, sans lui décerner un quelconque honneur posthume. Il aurait plutôt été abandonné aux corbeaux et aux charognards au milieu de milliers d’autres cadavres d’esclaves. Crassus n’a d’ailleurs fait que 6 000 prisonniers qui furent crucifiés tout au long de la route entre Capoue et Rome : soit un tous les trente mètres sur 195 km !

Cinq mille fugitifs ont pu échapper à temps au massacre, mais Pompée rentrant sur Rome les intercepta et les extermina. Il tira de son geste toute la gloire, en plus de ses conquêtes hispaniques, en prétendant que si Crassus avait battu la horde, lui, Pompée, avait détruit les racines de la Révolution…

Ainsi s’acheva la troisième Guerre Servile de l’Histoire.

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