Spartacus, La Boétie : des actes aux mots

Spartacus, La Boétie : des actes aux mots

le 21 mai, 2013 dans Asservissement moderne, Provoquer le débat, Spartacus par

Pour acquérir le bien qu’il souhaite, l’homme hardi ne redoute aucun danger, l’homme avisé n’est rebuté par aucune peine. Seuls les lâches et les engourdis ne savent ni endurer la mal, ni recouvrer le bien qu’ils se bornent à convoiter. L’énergie d’y prétendre leur est ravie par leur propre lâcheté ; il ne leur reste  que leur désir naturel de le posséder. Ce désir, cette volonté commune aux sages et aux imprudents, aux courageux et aux couards, leur fait souhaiter toutes les choses dont la possession les rendrait heureux et contents. Il en est une seule que les hommes, je ne sais pourquoi, n’ont pas la force de désirer : c’est la liberté, bien si grand et si doux ! Dès qu’elle est perdue, tous les maux s’ensuivent, et sans elle tous les autres biens, corrompus par la servitude, perdent entièrement leur goût et leur saveur.

Pauvres gens misérables ! Vous vivez de telle sorte que rien n’est plus à vous. Il semble que vous regardiez désormais comme un grand bonheur qu’on vous laissât seulement la moitié de vos biens, de vos familles, de vos vies. Et tous ces dégâts, ces malheurs, cette ruine, ne vous viennent par des ennemis, mais certes bien de l’ennemi, de celui-là même que vous avez fait ce qu’il est, et pour la grandeur duquel vous ne refusez pas de vous offrir vous-même à la mort. Ce maître n’a pourtant que deux yeux, deux mains, un corps, et rien de plus que n’a le dernier des habitants du nombre infini de nos villes. Ce qu’il a de plus, ce sont les moyens que vous lui fournissez pour vous détruire. A-t-il pouvoir sur vous, qui ne soit de vous même ? Vous semez vos champs pour qu’il les dévaste, vous élevez vos files afin qu’il puisse assouvir sa luxure, vous nourrissez vos enfants pour qu’il les rende ministres de ses convoitises et exécuteurs de ses vengeances. Vous vous usez à la peine afin qu’il puisse se mignarder dans ses délice et se vautrer dans ses sales plaisirs. Vous vous affaiblissez afin qu’il soit plus fort, et qu’il vous tienne plus rudement la bride plus courte. Et de tant d’indignités que les bêtes elles-mêmes ne supporteraient pas si elles les sentaient, vous pourriez vous délivrer si vous essayiez, même pas de vous délivrer, seulement de le vouloir.

Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres. »

On imagine volontiers ces mots dans la bouche d’un Spartacus félicitant ses troupes récemment affranchies. Pourtant nous le savons : l’Histoire ne préserve que les témoignages des vainqueurs et laisse aux oubliettes les coups d’éclat des vaincus, les ravivant épisodiquement, déclinés en symboles inoffensifs à consommer sans modération sous forme de romans, de séries télévisées voire même de tee-shirts.
Il est donc manifeste que ce discours ne puisse provenir de notre héros, ni même de l’un de ses compagnons. Imaginerait-on seulement un esclave ayant tenu un carnet de route, qu’on aurait ensuite retrouvé tel quel ? Ne rêvons pas…

En outre, les premières traces des exploits du célèbre gladiateur sont certes antiques, mais toujours postérieures aux événements, et donc émaillées des préjugés de leurs auteurs, qu’ils soient romains comme Salluste et Florus ou grecs comme Plutarque et Appien. Quoiqu’en recoupant ces quelques bribes d’archives nous restons quand même plus au fait de ce que fut véritablement l’épopée de Spartacus que les plus récentes spéculations marxistes ou hollywoodiennes. Sans parler des hyperboles sportives qui affublent les footballers moscovites ou un certain cycliste suisse…
Néanmoins il semble, après étude, qu’entre les vieilles sources millénaires romaines ou grecques et les fantasmes plus modernes de nos romanciers, de nos idéologues ou marchands d’exploit, il y manque un maillon crucial pour comprendre le plus pertinemment possible le geste émancipateur de Spartacus.

La Boétie omet Spartacus

Il s’agit d’un court manuel politique rédigé au XVIème siècle : le Discours de la servitude volontaire. Pourtant son auteur, le jeune Etienne de La Boétie, ne fait nulle part allusion au rebelle thrace ! Il l’effleure en revanche souvent indirectement : ses évocations de Miltiade – un thrace -, de Léonidas, de Sperthiès ou Bulis – des spartiates – ; ses références à Cicéron ou Tacite, qui eux invoquèrent franchement les performances de Spartacus dans leur livres (Philippiques, III, 17 ; Seconde action contre Verrès, V ; Paradoxes , IV, 30 pour le premier et Annales, III, LXXIII ; XV, XLVI pour le second) ; enfin ses réflexions sur des contemporains de la Troisième guerre servile comme César et Pompée.

En même temps ce qu’offre Spartacus se distingue, d’un certain point de vue, du message libertaire de La Boétie. Déjà parce que l’impératif du philosophe ne reste qu’une formule loin d’être performative. Elle n’implique pas nécessairement le passage à l’acte – ne plus servir – alors que Spartacus et les siens incarnent avant tout un affranchissement en acte. Ce que matérialise avant tout notre héros n’est donc pas la force surhumaine d’un gladiateur mise au service de quelques esclaves, encore moins la quête d’une terre promise, mais simplement la résolution de ne plus servir.
Mais qui mieux que La Boétie pour traduire ses motivations et ses rouages ?

Quel est ce vice, ce vice horrible, de voir un nombre infini d’hommes, non seulement obéir, mais servir, non pas être gouvernés, mais être tyrannisés, n’ayant ni biens, ni parents, ni enfants, ni leur vie-même qui soient à eux ?

Est-ce là vivre heureux ? Est ce même vivre ? Est-il rien au monde de plus insupportable que cet état, je ne dis pas pour tout homme de coeur, mais encore pour celui qui n’a que le simple bon sens, où même figure d’homme ? Quelle condition est plus misérable que celle de vivre ainsi, n’ayant rien à soi et tenant d’un autre son aise, sa liberté, son corps et sa vie ?

Il est certain qu’avec la liberté on perd aussi la vaillance. Les gens soumis n’ont ni ardeur ni pugnacité au combat. Ils y vont comme ligotés et tout engourdis, s’acquittant avec peine d’une obligation. Ils ne se sentent pas bouillir dans leur coeur l’ardeur de la liberté qui fait mépriser le péril et donne envie de gagner, par une belle mort auprès de ses compagnons, l’honneur et la gloire. Les gens soumis, dépourvus de courage et de vivacité, ont le coeur bas et mou et sont incapables de toute grande action. »

En 73 av. J.C. Spartacus s’enfuit de Capoue pour échapper à une mort-spectacle. Il refuse de prostituer ainsi ses talents de guerriers pour divertir le romain. C’est indigne d’un grand combattant. S’il reste une opportunité de liberté à l’homme de courage, c’est peut-être dans la mort, certes, mais loin de l’arène ! Le souci libertaire de Spartacus n’est à cet instant que centré sur sa personne. Il n’est alors qu’un vulgaire fugitif qui n’a nullement l’intention de libérer les esclaves qu’il croise dans les villas pillées avec ses compagnons. Pourquoi le ferait-il d’ailleurs ? Issu d’une éducation aristocratique, confirmée par ses singulières qualités de cavalier et de stratège, il aurait été étonnant qu’il ne fût pas lui même, avant sa capture, possesseur d’au moins un esclave !
Dans un premier temps donc, il ne libère personne… On est venu à lui ! C’est ainsi qu’il a incarné malgré lui un modèle d’affranchissement.
Mais alors, quand cela s’est-il déclenché ?

Tous les chemins mènent à Rome sauf… celui de la liberté !

Nos gladiateurs se réfugient rapidement sur le Vésuve, à 40 km de Capoue. Les hauteurs du volcan sont visibles par toute la campagne alentour, où triment des milliers d’esclaves-paysans, dont la condition est bien pire que n’importe quel esclave de ville. Ce Vésuve se présente donc comme une invitation à risquer la liberté. Chaque embrasement dans les environs signale aux esclaves qu’une simple étincelle peut émanciper un homme. Poussés par l’espérance et la crainte de laisser passer une chance unique, de nombreux esclaves se décident. Que peuvent alors le fouet d’un maître ou les épées de quelques soldats face aux milliers d’hommes qui se rassemblent pour rejoindre le groupe de Spartacus. Certes si l’aventure échoue les fugitifs seront condamnés à la croix ou à la torture mais ils auront au moins échappé la fin de leur vie à cette existence en tant qu’outil.

Ceci explique, par ailleurs, pourquoi Marx faisait de Spartacus son héros préféré et par la suite pourquoi les marxistes voyaient dans la révolte des esclaves une dimension prolétarienne et collectiviste. Sauf que les esclaves ne constituaient en rien un peuple homogène, ni une classe sociale soudée, ils ne cherchaient nullement à devenir frères en rejetant l’exploitation de l’homme par l’homme pour forger un avenir radieux. Originaires de contrées différentes, arrivés par vague successives, manquant de tout, vivant dans la crainte et l’humiliation, ils se jalousaient pour un rien. Beaucoup furent capturés dans leurs enfances, leurs parents étaient alors tués… Les autres étaient des prisonniers de guerre.
Libérés, ils ne se prédestinent aucunement à la dictature du prolétariat mais plutôt à la jouissance brutale et rapide de tout ce qu’ils n’ont jamais eu : ils oeuvrent alors pour le pillage, l’ivresse, le luxe et la gloire.

L’expérimentation de la liberté : refus puis affront de la servitude

La force de Spartacus c’est d’avoir pu unir pendant presque deux années des hommes que tout opposait de par leurs motivations insatiables, indisciplinées, vengeresses et belliqueuses. Le thrace ne partage pas la haine et le ressentiment des esclaves envers leurs anciens propriétaires et met alors tout en oeuvre pour éviter les rixes et dissensions dans son propre camp : il applique une justice rigoureuse en partageant équitablement les butins pillés, ce qui contrastait avec la cruauté et la cupidité des anciens maîtres.

Aussi, Spartacus ne cherche pas une terre de paix mais plutôt l’occasion d’affirmer sa liberté. Nous sommes loin ici de tout exode biblique fantasmé par ceux qui n’ont pas compris que la liberté ne s’obtenait pas en fuyant la servitude mais en l’affrontant. C’est ainsi qu’il offre aux esclaves l’occasion de défendre cette liberté conquise par l’expression de leur vaillance dans des luttes franches et viriles, et dont l’issue s’avérait bénéfique jusqu’à la mort. En effet Spartacus a su honorer ces guerriers dans leur trépas en célébrant leurs âmes dans les flammes de bûchers réservés pourtant aux hommes libres…
Sort dont lui même ne jouira pas, son corps perdu dans la multitude lors de l’ultime combat contre Crassus, fut alors abandonné aux corbeaux, laissant ainsi l’esprit de la révolte, après un passage implicite dans l’œuvre de La Boétie, s’emparer de nous, générations après générations…

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