Sociologie de l’entreprise

Sociologie de l’entreprise

le 07 octobre, 2015 dans Dictature de l'économie par

Depuis la révolution industrielle, outre l’évolution technique de ses moyens de production et la division du travail,  l’entreprise a œuvré pour un changement radical de sa représentation auprès du consommateur. La dépréciation de la valeur d’usage au dépend de la valeur d’échange,  l’obligation de maximiser ses profits afin de contenter investisseurs et actionnaires a poussé le monde entrepreneurial à investir une part significative de ses avoirs en campagnes marketings. Le passage de la simple réclame au matraquage publicitaire constitue un tournant décisif, celui de la transition du capitalisme paternaliste vieux style, où l’on pouvait encore considérer l’humain comme mesure de toute chose,  au capitalisme ultra libéralisé, prédateur et carnassier. Un systématisme magnifiquement décortiqué par le sociologue Werner Sombart  dans l’ouvrage intitulé  Le  Bourgeois  :

Le gain, aussi élevé que possible, étant le seul but rationnel de l’entreprise capitaliste, la production de biens a pour critère et pour mesure, non la nature et la qualité du produit, mais uniquement le volume de leur vente possible. C’est pourquoi l’entrepreneur n’éprouve aucun scrupule à produire des marchandises de mauvaises qualités… Cette tendance fébrile convulsive à élargir le marché a engendré tout un ensemble de procédé ayant pour but d’attirer le public, de l’allécher, de le pousser à l’achat. Le client est recherché et pour ainsi dire, pris d’assaut : procéder aussi familier au capitaliste moderne qu’il est étranger au capitaliste vieux style. On éveille l’attention du client en lui criant dans les oreilles aussi fort que possible, en frappant ses yeux par des couleurs criardes. Et on le pousse à acheter en l’assurant que la marchandise qu’on lui offre est d’une qualité extraordinaire. Inutile de dire également que la poursuite inconsidérée de ce but est exclusive de tout sentiment de convenance, de bon goût, de distinction et de dignité. »

Une inconvenance totalement normalisée aujourd’hui puisque le consommateur de la société contemporaine croit avoir fait une bonne affaire en achetant un smart phone à 400 euros ou une paire de baskets à 100 euros…

Les buts cachés de l’entreprise

L’organisation du travail normé et bureaucratisé, la mise en place de méthodologie à tous les niveaux de l’entreprise, la multiplication des rapports de soumission par la surreprésentation des postes hiérarchiques n’auront eu pour ultimes effets  que réduire la part de créativité et d’humanité dans un travail qui n’a jamais cessé de se vouloir supérieur. Loin des grandes aspirations de l’entreprise et de ses  « valeurs morales », il n’aura jamais été question d’associer en son sein liberté d’initiative et structures mais bien d’amoindrir toujours plus le pouvoir décisionnel de ses forces productives.

Ce renversement de la position dominante du travailleur, autrefois maître de son œuvre, trouve sa justification dans le fait que l’entreprise veuille s’affranchir d’une dépendance manifeste de ses employables. Si l’entreprise tient à faire la promotion de ses spécialistes et de ses talents, elle est également partagée entre sa volonté de rendre sa main d’œuvre substituable, donc peu qualifiée, et son désir de pouvoir rendre exécutable des opérations plus spécifiques. Les tâches complexes et variées sont à cette fin ramenées à un ensemble restreint de séquences substituables, assimilables rapidement, afin d’aboutir à une réelle interchangeabilité des opérants. Alors que l’opérateur déprécie de plus en plus son travail – sa part réelle à l’apport de valeur du bien à produire devenant minime -, l’entrepreneur au contraire l’incite à faire preuve de ferveur, de croyance et d’engagement dans la mission qu’il lui a été confiée. L’application d’une politique de culture d’entreprise plaçant la motivation, la dynamique de groupe et l’enthousiasme au sein du dispositif de production prétendent contrebalancer son désengagement. Au final cette nouvelle organisation du travail favorise la   liquidation du CDI et fait la promotion du travail intérimaire…

Malaise dans l’entreprise

Les contradictions dressées par le monde de la  grande entreprise, contradiction entre le discours publicitaire et la qualité réelle des produits (bien de consommation  alimentaire bourrés d’agents chimiques, appareil électroménagers obsolescents, hiatus entre l’utilité effective et réelle de ces produits), contradiction entre la nature bienveillante et paternaliste de l’entreprise à l’égard de ses travailleurs et le désintérêt qu’elle manifeste pour leur bien être moral mais aussi pour leur stabilité sont à la source d’un malaise profond. Un malaise qui contamine travailleurs et consommateurs qui ne forment en dernière mesure qu’une seule et même entité. Un malaise qui perdure par des motifs et des mécanismes conceptuels clairement mis en évidence par le sociologue marxiste Lucien Goldmann :

La société occidentale moderne, après avoir créé les mécanismes  d’autorégulation économique, tend de plus en plus à devenir une société technocratique assurant à ses membres un bien-être croissant à un rythme plus ou moins lent ou rapide, mais enlevant aux hommes non seulement tout domaine de décision autonome mais (ce qui est encore plus grave) obtenant ce résultat tout autant par la suppression des possibilités que par la suppression du besoin de toute décision de cette nature. »

Le prédicat pratiqué dans l’environnement de l’entreprise, prédicat faisant la distinction probante entre le dirigeant qui sait mais ne « fait  pas » et l’exécutant qui « fait » mais ne sait pas, a laissé place à la logique du dirigeant actuel qui croit savoir et celle de l’exécutant dont le « faire » n’est plus une fin en soi.

La perte de sens du travail bien exécuté jette tout un pan des structures professionnelles dans les méandres de la bureaucratisation : chaque travailleur doit justifier le temps qu’il consacre à une tâche définie et planifiée par ceux qui tentent à un échelon supérieur de masquer la pauvreté essentielle de ce travail. Pauvreté retombant à son tour sur le produit dont l’indigence est masquée par les images heureuses de la publicité. Pour combler le vide qualitatif du travail en lui-même et du produit issu du manque de finesse de sa production, sa fiabilité n’étant plus un critère décisif, l’entreprise met l’accent sur de nouveaux outils : la publicité et le marketing à destination du consommateur, les « team building », la culture d’entreprise et les stages de motivation à destination du travailleur.

Werner Sombart rappelait que les grands vainqueurs de la course du capitalisme moderne ont su, avec un manque de scrupule ingénu et naïf, se soustraire à toute entrave morale. John Rockefeller lui-même, industriel fortuné, aurait un  jour résumé son credo en disant qu’il était disposé à allouer à n’importe qui un traitement d’un million de dollars  à la condition que, tout en possédant les aptitudes positives nécessaires, « il soit dépourvu de tout scrupule et ait le courage de ne pas hésiter à sacrifier , s’il le faut, des milliers de personnes. » Ceci ne constitue-t-il pas encore aujourd’hui toute la charpente du capitalisme entrepreneurial moderne ?

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2 Commentaries

  • je désire avoir un document complet sur la « sociologie de l’entreprise »

  • Dominique Roberge dit :

    « il soit dépourvu de tout scrupule et ait le courage de ne pas hésiter à sacrifier , s’il le faut, des milliers de personnes. » Ceci ne constitue-t-il pas encore aujourd’hui toute la charpente du capitalisme entrepreneurial moderne ?

    Non non et non. Il est vrai que plusieurs entreprises soient sans scrupules, mais dans la réalité ces entreprises font souvent face à de graves représailles. Très peu d’entreprise peuvent se permettre de sortir sur le marché des produits inadéquats. Ils doivent en fait engager des équipes de relations publiques pour s’assurer de ne pas mal paraître au yeux des consommateurs. En affaire, l’erreur est très coûteuse et la fraude ne dure jamais.

    Il est de l’ordre de la démagogie que de dire que cette phrase de Rockfeller représente l’essence même de entrepreneuriat moderne. Car l’essence de l’entreprise est d’offrir un produit ou un service d’une qualité relative à son prix que les consommateurs auront le désir d’acheter. Encore une fois il est très difficile pour une entreprise de survivre sans ces critères.

    La plupart des problèmes reliés aux entreprises viennent principalement de facteurs extérieurs à l’entreprise. Comme par exemple l’intervention gouvernementale dans l’économie, le secteur de la finance/bancaire, etc, etc.

    Des points que les marxistes abordent très peu d’ailleur.

    Si pour vous de sacrifier la vie de 1000 hommes contre du pouvoir(argent) est un abus capitaliste alors qu’en est-il du communisme? Les hauts responsables de tout les régimes communistes de l’histoire étaient des psychopathes notoires qui n’ont pas hésité une seule seconde à accomplir les pires atrocités pour maintenir leur pouvoir. La cupidité n’est pas affaire de croyances politiques.

    Alors mon cher je voudrais vous mettre en garde de croire que nos problèmes économique viennent des entrepreneurs courageux qui affrontent une horde toujours plus grandissante de parasites endoctriné à la propagande étatique.

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