Révolution démocratique

Révolution démocratique

le 13 mai, 2015 dans Démocratie par

Il existe aujourd’hui une intelligentsia alternative qui démystifie avec diligence l’imposture de nos gouvernements représentatifs quant à la prétention démocratique qu’ils revendiquent. De Moses I. Finley à Yves Sintomer en passant par Pierre Rosanvallon, Bernard Manin, Hervé Kempf, Jacques Rancière ou Etienne Chouard, tous oeuvrent – ou ont oeuvré – à ce que nous nous méfions davantage des étiquettes dont se parent nos douces diktacraties.

 Regrets et espoirs démocratiques

Leurs approches, certes toujours minutieuses et originales, demeurent malgré tout cloisonnées dans une dimension communément historique, voire universitaire et spéculative. En effet, tout débute immanquablement à Athènes, au siècle de Périclès : c’est carrément le modèle originel, sans lequel le mot même de « démocratie » n’existerait pas. L’éloge – à raison – est unanime.
Quelques-uns ensuite rappellent certaines formules plus égalitaires de partage du pouvoir utilisées au Moyen-âge puis lors de la Renaissance dans les communes italiennes et dans la couronne d’Aragon, en Espagne.
Enfin, tous dénoncent le travestissement opéré sur la matrice démocratique lors de la Révolution Française en faveur d’une oligarchie bourgeoise, qui n’eut que faire du pouvoir du peuple.

Leurs exposés varient quelque peu en fonction des regrets ou des espoirs déclarés quant à leur idéal démocratique, mais le discours reste similaire dans ses grandes lignes. Nous l’avons souvent détaillé sur les pages de Diktacratie.com : ils présentent un pouvoir débarrassé de toute représentation oligarchique ; une souveraineté populaire où le bien public coïnciderait avec l’intérêt commun, et où chacun, alors directement concerné et libre d’expression, pourrait mieux s’investir dans l’organisation de l’endroit où il vit. Un pouvoir partagé par tous donc, qui deviendrait une force collective capable de changer les choses dans l’intérêt général.
Assemblée constituante, tirage au sort, rotation des mandats, égale participation à la vie politique, dialogue sur les réalités publiques, obligation de rendre des comptes sur ses charges, rôle centrale des conseils et comités populaires.
Les pauvres auraient ainsi l’autorité sur les plus aisés du fait de leur supériorité numérique et parce que le principe méritocratique serait récusé. Plus de confiscation du pouvoir par des experts faussement disparates dans des partis paravents. Autrement dit : fin de la professionnalisation de l’activité politique au profit d’un véritable pouvoir du peuple.

 Par delà tout idéal

L’histoire est belle, mais la rappeler uniformément ne suffit définitivement pas. D’ailleurs, si les pouvoirs en place nous laissent le faire c’est qu’ils n’ont rien à en craindre. En effet dans nos diktacraties, les pouvoirs réels sont ceux que la minorité n’exprime jamais et que la majorité subit toujours. Les rêves démocratiques édulcorent les consciences qui se croient au mieux généreuses et fraternelles, au pire charitables et complaisantes. Ils nous apaisent d’autant plus que notre monde préfère rêver sa liberté tout en achetant sa servitude…

On comprend mieux maintenant pourquoi les considérations au style plus engageant et plus révolutionnaire d’un Proudhon, d’un Blanqui, d’un Jack London, d’une Rosa Luxembourg, d’un Henri Laborit ou d’un Kadhafi peinent à trouver leur place au sein de notre sérail réglementaire de professeurs de démocratie. De toute façon on sait ce que vaut la parole d’un anarchiste, d’un écroué, d’un romancier, d’une femme, d’un scientifique ou d’un présumé dictateur… L’oubli, la prison ou la mort !

Du vétché à Kronstadt

Alors qu’attendons-nous pour nous aventurer dans ces contrées plus sulfureuses, car plus immanentes, quitte à ruiner notre réputation ? La révolution démocratique se fera peut-être à ce prix !

Il est temps de s’inspirer d’expériences plus radicales, comme celles du vétché, du mir ou de Kronstadt, par exemple. Saviez-vous que l’immense province de Viatka (Bassin de la Volga, en terre russe) se passa de Prince jusqu’à la fin du XVème siècle pendant presque 300 ans, justement grâce au vétché - assemblée populaire et souveraine où les citoyens discutaient de leurs besoins. Tradition de démocratie directe, comme le démontre si justement dans ses écrits Alexandre Skirda, s’étant poursuivie dans toute la Russie sous la forme du mir – « structure sociale et économique autonome dans le monde paysan fondé sur la possession collective de la terre et le partage des produits du travail commun, ceci sur la base d’une auto-administration collective de ses membres ».

Les initiatives révolutionnaires russes de 1905, de février 1917, et par excellence celles de Kronstadt ou de Makhno, – des tentatives de pouvoir égalitaire, foncièrement démocratiques, que l’on tente de stigmatiser comme agitations anarchistes…-, n’ont donc pas surgi de nulle part. Pas étonnant dès lors que l’Histoire académique insiste tant sur les dynasties régnantes, sur ses prestigieux Tsars ou sur la Révolution bolchévique de Lénine et Trotski et omette de nous rappeler que pas très loin de chez nous, il n’y a pas si longtemps, on a massacré d’authentiques démocraties au nom d’un marxisme quelque peu dictatoriale…

L’Histoire accorde beaucoup trop de place aux vainqueurs et aux idéalistes, nous le savons tous. Rappeler certaines expériences enfouies et oubliées de vaincus et se nourrir d’elles pour réveiller la révolte, voilà une des missions de Diktacratie.com.

Il n’y a pas d’innocents, soit on sauve personne, soit on sauve tout le monde.

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11 Commentaries

  • Jo dit :

    Tres bon, je me présenterais bien, n’en ayant rien à faire du pouvoir et pour leur faire la nique mais ils m’écraseraient de leur oligarchie médiatique et auraient tôt fait de me renvoyer mon casier, par exemple. Il y’a deux freins, le quatrième pouvoir, soluble si on s’y applique, par exemple anonymous, le deuxième, c’est le conservatisme et les petites mains du web travaillant pour l’oligarchie…

    • rbaia dit :

      Le citoyen lamda n’est pas encore pret, le travail de pedagogie est a son balbutiement.. c un peu comme une parabole, il faut rependre la nouvelle, que les esprits se l’approprient et les choses se mettrons en place. le peuple est tellement divisé et decerebre par la mediasphere et ses suzerains, que le ce même peuple peut ,de bonne foi s’enchainer et s’aliéner lui même…

  • Intéressant sur la fin, mais je ne vois pas l’intérêt de schématiser à l’extrême les pensées des rares intellectuels qui s’aventurent sur le terrain des fondements théoriques du concept de démocratie.

  • Three piglets dit :

    Sauver tout le monde? Vaste programme.
    On va tout de même trier.

  • Je serais ravi si vous m’ajoutiez à la liste « intelligentsia » d’autant plus que le titre de mon livre est (R)ÉVOLUTION DÉMOCRATIQUE

  • enebre dit :

    Bonjour Cédric,
    Un très beau texte pertinent comme on les aime, dénonçant avec brio les points sensibles qui entravent les rouages de nos libertés démocratiques.

    Pour te citer, si je peux me permettre :
    «  Leurs approches, certes toujours minutieuses et originales, demeurent malgré tout cloisonnées dans une dimension communément historique, voire universitaire et spéculative. »
    « Autrement dit fin de la professionnalisation de l’activité politique au profit d’un véritable pouvoir du peuple. »
    « D’ailleurs si les pouvoirs en place nous laissent le faire c’est qu’ils n’ont rien à en craindre. »
    « De toute façon on sait ce que vaut la parole d’un anarchiste, d’un écroué, d’un romancier, d’une femme, d’un scientifique ou d’un présumé dictateur… L’oubli, la prison ou la mort ! »
    « L’Histoire accorde beaucoup trop de place aux vainqueurs et aux idéalistes, nous le savons tous. Rappeler les expériences enfouies et oubliées des vaincus et se nourrir d’elles pour réveiller la révolte, voilà la mission de Diktacratie.com. »
    Oui, la connaissance du problème est complète et tu le démontres encore une fois avec brio dans ce texte.
    Ce que je vois, c’est le manque du déclencheur. Le Saint Graal de la révolution de notre avenir.
    Qu’est ce qui va faire bouger le monde, si on cherche parmi les déclencheurs du passé, on ne trouvera pas, le pain rassi n’est plus prisé de nos jours.
    J’avoue ne pas être inspiré moi non plus. Je sèche et j’enrage devant ma page blanche.
    Donc si j’osais… Rappeler les expériences enfouies et oubliées des vaincus et se nourrir d’elles pour réveiller la révolte, voilà la mission de Diktacratie.com. 
    C’est là, qu’il faudrait creuser avec votre puissant intellect, bien sur aussi pour se souvenir du passé, mais surtout pour y puiser, l’inédit, l’inconnu, le jamais vu, le costume que tout le monde voudrait revêtir.
    Est-ce un vain espoir pour l’homme d’aujourd’hui et comme par le passé il nous faut trouver l’équivalent d’un Jésus et repartir pour la quête d’un Saint Graal salvateur.
    Car le danger est proche, l’endoctrinement distillé par nos oligarchies chéries, nous ont crucifié avec l’idée de devoir tout perdre jusqu’à la vie, pour renaître à la vie nouvelle de la terre promise. C’est avec des endoctrinements de ce type que le peuple applaudit à chaque sabrage dans nos acquits sociaux, croyant que de jeter à la rue et dans l’oubli les victimes du capitalisme, ça leur serait salutaire et que ça forcerait le « déchet » à se réveiller et donc à sortir de sa misère et devenir riche…
    Oui l’idée révolutionnaire est confrontée à la bêtise humaine.
    Oui les coupables de cette bêtise sont les nantis.
    Et pour ceux qui ne sont pas concernés par cette bêtise, oui nous sommes devenus des incompétents intelligents. Mais l’espoir c’est Diktacratie.com ;)

  • dantes dit :

    Le mot « démocratie » est tellement utilisé qu’il est devenu gras,usé,dégueulasse.Il me fait gèrber!

    • Bonjour Dantes

      Vous l’avouez vous-même : il ont réussi à vous dégouter du mot démocratie et peut être aussi de la chose.

      C’est un succès pour les politiciens qui se cramponnent au pouvoir pour nous exploiter : vous ne vous révoltez pas contre leur manque de démocratie mais contre ce mot qu’ils ont vidé de son sens en l’accaparant.

      Une petite visite sur http://www.revolutiondemocratique.com ?

  • jean marie dit :

    « L’Histoire accorde beaucoup trop de place aux vainqueurs et aux idéalistes, nous le savons tous. Rappeler certaines expériences enfouies et oubliées de vaincus et se nourrir d’elles pour réveiller la révolte, voilà une des missions de Diktacratie.com »

    C’est vrai, je souscris à 100 %. Alors parlons et réhabilitons les pieds-noirs et harkis que l’on fait passer pour des salauds! Ces vaincus magnifiques! Nos compatriotes! Parlons aussi des soldats morts pour la paix en Afrique, par exemple en Côte d’Ivoire…

  • Fotocopio dit :

    Assemblée constituante, tirage au sort, rotation des mandats, égale participation à la vie politique, dialogue sur les réalités publiques, obligation de rendre des comptes sur ses charges, rôle centrale des conseils et comités populaires.

    Faut pas tout mélanger, Cédric. Et puis, c’est bien plus simple. Il n’y a qu’un seul élément vraiment nécessaire: « égale participation à la vie politique ». Tout est là-dedans (revoir son Castoriadis). Égalité politique radicale. Face au principe aristocratique de l’élection (pour élire bien entendu les meilleurs, « aristos » en grec), le principe isocratique (on devrait pouvoir dire plus simplement démocratique, si seulement ce mot n’avait été à un tel point vidé de son sens). Et, en fin, son corollaire pratique, le tirage au sort: si nous sommes tous égaux, comment désigner ceux qui, dans une division temporelle du travail, s’occuperont des affaires de la cité (même au prix de négliger les leurs)? À l’aveugle, comme le singe qui jette ses fléchettes sur la page de cotisations boursières…

  • PL dit :

    Il y a une grosse erreur d’interprétation de la classification des régimes politiques issues de la Politique d’Aristote (Aristocratie, Démocratie, Ploutocratie, Anarchie, Monarchie, Oligarchie, Théocratie, etc..).

    C’est que ces catégories ne sont pas exclusives les unes des autres, il n’a jamais existé de régime purement monarchique ou démocratique ou autre, il y a toujours une combinaison de plusieurs régimes, de tous en fait.

    Par exemple la France de l’Ancien régime avait à la fois un régime arisocratique, un régime démocratique (les municipalités étaient élues, les communautés d’habitants délibéraient), un régime oligarchique (les consuls et les échevins étaient presque toujours choisis dans les familles influentes de la bourgeoisie locale), théocratique (le roi lieutenant de Dieu sur Terre), monarchique, ploutocratiques (les Fermiers généraux au XVIIIe siècle finançaient les Lumières), etc..

    Ce que vous appelez une vraie démocratie, un régime de délibération et de gouvernement direct, ne peut pas s’improviser et se décréter: il ne peut s’appuyer que sur une coutume, une procédure minutieuse, une longue habitude, un savoir-faire qui existe encore dans deux ou trois cantons suisses qui l’ont conservé. L’assemblée du Canton réunit tous les habitants qui le veulent (environ 20 000), propose le budget, les impôts, annonce des motions, les mets en discussion, rédige les nouvelles dispositions et les vote, et tout ce travail ne nécessite qu’une assemblée par an qui ne dure que 4 ou 5 heures. C’est d’une efficacité prodigieuse, le fruit d’un savoir-faire pluriséculaire, ça ne peut pas s’improviser. Nos conseils municipaux qui ne comportent que quelques personnes doivent se réunir des dizaines de fois et délibérer des centaines d’heures pour arriver au même résultat.

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