Paris, 1871 : la Commune ou la mort

Paris, 1871 : la Commune ou la mort

le 09 février, 2016 dans Démocratie par

Dans notre société où, depuis des décennies, la majorité des hommes refoule tout idéal égalitaire et libertaire au prix d’une servitude volontaire lui garantissant un minimum de confort et de prestige, celui qui prétend à l’imminence d’une révolution est foncièrement un aliéné. Cela est tragique, non parce que nous ne chanterons pas demain Le temps des cerises, mais parce que dans notre monde de pure nécessité, où rien ne tombe du ciel et où tout le réel s’agence inéluctablement de causes en effets, aucun prérequis ne semble annoncer un quelconque bouleversement dans notre meilleur des mondes. Bien au contraire.
Les révolutions russes, par exemple, n’ont été possibles que parce que, des siècles durant, dans le monde paysan, des structures sociales et économiques autonomes ont existé (structures fondées sur la possession commune de la terre et le partage des produits du travail, ceci sur la base d’une auto-administration collective de ses membres). La grève générale de 1905, le Soviet de Petrograd de février 1917 et le soulèvement marin à Kronstadt en 1921 se sont réalisés grâce à cette longue tradition de vétché et de mir cultivant alors un peu partout sur le vaste territoire russe une certaine indépendance. C’est parce que ces collectivités relativement souveraines ont longtemps cohabité avec l’autorité des princes et des tsars concentrés sur les éminents pôles slaves, que s’instaura dans la fournaise révolutionnaire de 1917 ce communisme dictatorial ou d’Etat, ce communisme travesti, fruit malgré lui de cette filiation singulière. Un autre communisme aurait peut-être été possible : celui des soviets et non celui des bolchéviks ; mais le sort du peuple russe en a été ainsi, aux bons soins d’un Lénine et d’un Trotski saisissant alors l’occasion d’accommoder leur Marx pour assurer leur suprématie. On connaît la suite…

Certes, notre fraîche France procède d’une longue tradition monarchiste, mais les accidents insurrectionnels qu’elle a par ailleurs subis, auraient aussi pu favoriser une République moins postiche, une République démocratique aux accents aisément plus rouges. Nous-autres, citoyens de pacotille, aurions pu de la sorte nous inspirer du Marx glorifiant, dans son pamphlet La guerre civile en France, le Paris insurgé de la Commune. Malheureusement nous avons oublié le combat de nos pères, et tout ce populo ayant fait trembler les nantis n’est désormais considéré que dans les livres d’Histoire. A la vérité, nous n’estimons que l’auréole des vainqueurs et, depuis le massacre des communards, nous nous galvanisons de ces panachés de diktacraties maintenant « un petit nombre faisant travailler le grand, étant nourri par lui et le gouvernant ».
Par delà le mythe, qui peut aujourd’hui se réclamer de cette insurrection radicale ? Qui se sent capable d’éluder notre société décadente gérée au profit d’un libéralisme tentaculaire, légitimé de surcroît par un socialisme bourgeois littéralement corrompu. Nous sommes, en définitive, tous les enfants d’Adolphe Thiers, ce nabot sournois, poltron, petite hyène opportuniste, virtuose du parjure et de la trahison, parricide de la Commune, ayant incarné à lui seul tous les vices nécessaires à la gouvernance d’une république souillée, tous ces vices animant le bipartisme congénital dans lequel commutent invariablement nos gouvernants actuels, élus par vos bons soins. Quoiqu’on en dise, toute cette abjection politique a fleuri sur les cendres de la Commune. Suite à l’extermination des barricadiers, Thiers ne devint-il pas enfin Président de la République ? La consécration de ce fripon marque ainsi définitivement l’épilogue des aventures véritablement socialistes et démocratiques de notre patrie des droits… désormais mutilés et vénaux. Bienvenue en diktacratie !
Toujours est-il que, si la Commune était parvenue à parachever son œuvre, elle aurait à l’évidence engendré une république dans laquelle le peuple aurait pris part à sa propre souveraineté. Il en a été tout autrement. Tout s’était pourtant si bien amorcé…

Eté 1870, l’Empire vieillissant plébiscite un rabiot d’hégémonie. Pour se dérober à quelques dissonances internes, tout en redorant ses lauriers, Napoléon III livre querelle au voisin teuton. Mais les sévères et expéditives débâcles de Sedan puis de Metz obligent l’empereur, l’armée et ses chefs à capituler, laissant une France aux mains d’un Bismarck allant alors jusqu’à proclamer la suprématie prussienne en plein château de Versailles. Le nouveau gouvernement français dit de « défense nationale » (sic) aura beau se targuer d’une nouvelle république il devra néanmoins indemniser l’envahisseur de cinq milliards en plus de l’Alsace-Moselle. Voilà donc une France humiliée et soumise à laquelle Paris refuse de collaborer. Un Paris alors assiégé par les Allemands et abandonné par Thiers et son assemblée de hobereaux majoritairement monarchistes.
Depuis le 19 septembre 1870 Paris résiste au froid et aux bombardements. Le taux de mortalité a doublé ; la misère s’est envenimée. Les nombreux meurt-de-faim s’embrigadent alors dans la Garde nationale pour trente sous par jour. Trente sous avec lesquels on peut acheter une laitue, une cervelle de chien ou du pain noir composé d’avoine, de paille et de lin. Paris souffre mais refuse de s’agenouiller. Paris divorce, Paris s’isole, Paris se barricade. Les épiciers du Capital, les béotiens tributaires, les mandarins rampants peuvent à l’invite d’un Thiers, roi des capitulards, fuir à Versailles pour élaborer les représailles, Paris s’assume : « Le droit de la cité est aussi imprescriptible que celui de la nation ; la cité doit avoir, comme la nation, une assemblée qui s’appelle indistinctement assemblée municipale, ou communale, ou commune ».

Nous sommes le 18 mars 1871 : le peuple parisien va prendre son destin en main. La Garde nationale, statuée en Fédération et constituée de 180 000 hommes, a conservé ses fusils et surtout ses canons. L’armée permanente, instrument aveugle des classes dominantes, est donc remplacée par l’armement général du peuple. Le programme est sans équivoque : défendre la République : « Plus d’oppression, d’esclavage ou de dictature d’aucune sorte, mais la nation souveraine, mais les citoyens libres se gouvernant à leur gré ». Une République suprême, par delà tout importun suffrage universel. Un Comité Central, puis un Conseil de la Commune, révocables à tout moment, tentent alors d’orchestrer la vie municipale. De nombreuses sensibilités politiques cohabitent ; les cœurs semblent compatibles : socialistes, jacobins, blanquistes, proudhoniens, indépendants, radicaux, internationalistes, collectivistes. Surtout, ce Conseil n’est pas constitué de professionnels de la politique. En effet, s’y confrontent cloutiers, tailleurs, médecins, cordonniers, ingénieurs, ouvriers du bâtiment, instituteurs, anciens juges, pharmaciens, ouvriers tourneurs, photographes, chansonniers, comptables, ébénistes, vétérinaires, travailleurs du métal, avocats, peintres, commerçants, boulonniers, journalistes, marchands de vin, écrivains, ouvriers du livre et architectes… Ensemble ils osent l’Eden démocratique ; leur idéal est plus fort que toute foi. Par delà les discours et par delà les espoirs, c’est sans attendre que les communards ébranlent le monde et détrônent les idoles. A commencer par la colonne des despotes, qu’ils terrassent crânement le 16 mai. Ce monument, place Vendôme, honorant le culte napoléonien, n’était qu’insulte permanente des vainqueurs aux vaincus ! Peu importe les obstacles, les discordes, les échecs, il faut risquer l’utopie plébéienne, l’incarner, quitte à être broyé.

 

colonne-vendome-1871c

 

 

 

 

 

 

Le parisien de 1871 est un homme politiquement informé. Un vrai citoyen. Il se rassemble dans toutes ces assemblées populaires, bruyantes et houleuses, que sont les clubs, les coopératives, les comités d’arrondissements, les chambres syndicales ou les sections de l’Internationale, pour y pratiquer un enseignement du peuple par le peuple. Des affiches fleurissent en prime sur les murs de la ville pour y informer continuellement des réformes entreprises. La causerie communale favorise alors les implications républicaines et les solidarités citoyennes – fondements de toute inclination démocratique. La Commune est ainsi un corps ardent, incandescent, exacerbé, s’évertuant à restituer au corps social toutes les forces jusqu’alors absorbées par l’Etat parasite. Les élus ne remplacent plus les électeurs ; ce que ne sont jamais parvenus à faire les fonctionnaires du pouvoir, la foule sans nom le fait. La Commune légifère, exécute, tranche, réforme, régénère. Elle abroge le travail de nuit des ouvriers boulangers ; ouvre des boucheries municipales et des cantines pour les indigents ; fixe le salaire des fonctionnaires à égalité avec celui d’un ouvrier ; supprime la préfecture de police ; prévoit l’élection des magistrats, la gratuité de la défense, des actes de notaires, des commissaires-priseurs et des huissiers ; réquisitionne tous les fabriques, usines et ateliers abandonnés ; favorise la production coopérative et généralise l’association ouvrière ; espère réformer le mont-de-piété en Banque de crédit et d’échange ; proclame la séparation de l’Eglise et de l’Etat ; promeut un enseignement laïc assurant à chacun la véritable base de l’égalité sociale ; remplace dans les hôpitaux les sœurs de la Charité par des infirmières. Les églises se transforment en clubs ; les fonts baptismaux deviennent des baignoires à chien, la vierge est une catin, Joseph un cocu…

Mais, soixante-douze jours ne suffiront pas à cristalliser toutes ces révolutions. Difficile de parfaire ces ébauches avant-gardistes quand on doit se défendre contre la vermine versaillaise. Une saison pour mourir plus que pour bâtir. L’humanité aurait pu bourgeonner, elle a sombré dans la servitude.
Impossible, donc, pour Thiers et ses notables d’accorder une once de souveraineté populaire pour qui que ce soit dans cette France de la fin du XIXe siècle. Combien de députations communardes proposant la réconciliation avec le Paris républicain furent ajournées brutalement ? Si une République doit triompher, ce n’est certainement pas celle des citoyens mais bien celle des parvenus. Inconcevable dès lors d’approuver une quelconque autonomie aux affranchis de la capitale. Le pire serait que cette émancipation puisse contaminer les provinces et délivrer le paysan de la tyrannie du garde-champêtre. Déjà certaines villes, comme Lyon, Marseille, Saint-EtienneToulouse, NarbonneLimoges, Perpignan et Grenoble avaient frémi à l’annonce des événements parisiens. Heureusement, ces effervescences furent aussi sommaires que leurs répressions furent brutales ! Paris se trouve ainsi esseulé face aux scélérats de Versailles. Surtout que, depuis la paix signée, vaincus et vainqueurs fraternisent pour exterminer les communards. Bismarck va jusqu’à libérer cent mille prisonniers (les minables de Metz et Sedan), permettant de doubler l’effectif de l’armée de Thiers.

Début mai, les combats s’intensifient impitoyablement. Plus d’illusion à se faire sur l’issue du conflit : bombardements systématiques sur la ville ; premières brèches au sud, Meudon, Châtillon, Clamart puis les stratégiques forts d’Issy et de Vanves. Le dimanche 21 mai, les troupes gouvernementales investissent Paris par la Porte de Saint-Cloud. Pendant encore une semaine les communards se cramponneront à leur idéal, quartier par quartier, barricade par barricade. Désormais les Versaillais progressent aisément dans les quartiers huppés et parviennent rapidement au cœur de la cité : Auteuil, Passy, XVe arrondissement, gare Montparnasse, et rive droite : gare Saint-Lazare. Le 22, le fortin Gaillard de la Concorde croule ; rue de Babylone et rue des Rosiers les exécutions massives s’amplifient. Le 23, les Batignolles cèdent, Montmartre est pris à revers ; rive gauche l’armée franchit les palissades de la rue Vavin et du Carrefour de la Croix-Rouge ; enfin, le soir, elle atteint le cimetière Montparnasse. Mais le crépuscule inspire la combustion des colères : pluie de pétrole, remparts de feu, mur de flammes, Paris s’embrase : Palais des Tuileries, Cour des Comptes, Ministère des Finances, Conseil d’Etat, Palais de la Légion d’honneur, rue du Bac, rue de Lille, rue Royale, Saint Sulpice… Nuit de crémation.
Les incendies se disséminent à l’aube du 24 : Préfecture de police, Palais de justice et Hôtel de Ville. La Commune se consume puis s’éteint. Rue Saint-Jacques 700 fédérés sont exécutés.

 

hotel de ville commune ruines 1871b

 

 

 

 

 

 

Reste le Paris populaire de Popincourt, la Roquette, la Villette et Belleville. Résistance acharnée et désespérée. Le 26, Bastille abdique ; le 27, en guise de tombeau, c’est un mur que les bourreaux de Versailles offrent aux derniers résistants du Père-Lachaise. Le 28, à 11 heures, Belleville tombe ; rue de la Fontaine au Roi, Eugène Varlin, Théophile Ferré et Jean-Baptiste Clément défendent l’ultime barricade.
Ainsi s’achève la semaine sanglante : près de 30 000 victimes du coté communard, 847 chez les Versaillais. La curée froide fait son office : les jardins du Luxembourg, Châtelet, la caserne Lobeau, le parc Monceau et les gares virent abattoirs. Déportation et bagne pour les rescapés, qu’ils soient hommes, femmes ou enfants. Printemps pourpre, Paris patriote, drapeau sang, Seine rouge, cité en abîme, la Commune ou la mort, elle a été vaincue.
Bismarck contemple alors avec malice les ruines de la capitale décapitée…par le gouvernement français lui-même.

- Société, tout est rétabli : – les orgies
Pleurent leur ancien râle aux anciens lupanars
Et les gaz en délire, aux murailles rougies,
Flambent sinistrement vers les azurs blafards ! » – Arthur Rimbaud

L’hégémonie bourgeoise ne pourra plus se cacher sous un uniforme national. Une domination de classe, sans frontières, internationale, en bonne et due forme, révèle désormais que les nombreuses causes du malheur des nations ne sont plus à chercher ailleurs que dans la conspiration cosmopolite du Capital. Autrement dit : le pouvoir de l’argent a supplanté celui des hommes, et il faudra bien plus qu’une nouvelle révolution, bien plus qu’une terrible guerre, pour restituer au peuple la souveraineté et la liberté qui lui sont dues.
Toute démocratie procède d’un pouvoir exclusivement orchestré par le peuple et agencé pour lui. Les citoyens pourraient se délecter d’une telle symphonie, mais l’homme est belliqueux et vaniteux ; il aspire trop souvent à d’autres suprématies. C’est un conquérant plus qu’un démocrate. Il préfère faire étalage de sa force que de se concilier avec ses congénères. Il pense ainsi échapper à sa condition de larbin en devenant à son tour un potentat.
Les marxistes se méprennent quand ils estiment que la Commune aurait mieux fait de marcher sur Versailles, dès les premiers jours de l’insurrection, pour mettre le gouvernement Thiers hors d’état de nuire – au lieu de s’en tenir à leur position strictement défensive. C’est un paradoxe majeur et une faille fatale intrinsèques à toute matrice démocratique : dans un monde nombriliste de conquête et de domination, il devient périlleux pour tout pouvoir collectif et égalitaire de s’y épanouir, si ce n’est en s’altérant jusqu’à devenir une diktacratie.

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