Onfray mieux de le lire

Onfray mieux de le lire

le 16 octobre, 2015 dans Provoquer le débat par

Il semblerait qu’en cette rentrée morose tout le monde ait son mot à dire sur Michel Onfray. Cela en est même devenu un show croustillant pour le spectateur lambda n’ayant que faire habituellement de métaphysique. Quoique, même si Onfray propose dans son œuvre une doctrine quelque peu explicite, il n’a jamais été question de philosophie à proprement parler dans ces joutes médiatiques. Non que sa philosophie soit, comme l’ont si sournoisement proclamé le redondant Thomas Clerc et le gloubi-boulguesque Yann Moix, une « philosophie Nutella » ou une « philosophie de bistrot », mais bien plutôt parce que l’intelligence de notre libre penseur a su avec éclat souligner la vacuité et la couardise de ses interlocuteurs tout en dénonçant les forfaitures de nos dirigeants. En effet, qu’il fut bon d’entendre l’auteur des Vertus de la foudre traiter de « crétin » notre premier ministre et de « con » un BHL estompant inlassablement ses crimes par ses larmes de hâbleur ! C’est d’ailleurs à partir de ces camouflets que nos seigneuries sommèrent leurs censeurs de dégurgiter leur salubre propagande : ainsi Laurent Joffrin, l’homme ayant vendu l’âme du socialisme à Rothschild, reprocha au philosophe de faire le jeu du FN ; puis la oiseuse Marcela Iacub l’accabla d’une certaine prostitution dieudonnesque, et discrédita au passage le sérieux d’une œuvre dont elle n’eut pourtant jamais rien lu. Il faut dire que Michel Onfray reconnaît désormais quelques vertus au souverainisme. Et qui aspire en diktacratie au souverainisme se réclame forcément du fascisme. Mieux : celui qui discute avec le fascisme est un fasciste ! Voilà comment clore en vainqueur un débat tout en le refusant.
Toujours est-il que ces polémiques enthousiasmèrent un public en mal de paroles franches, de paroles par delà tout clivage politique et soucieuses d’une misère sociale quelque peu négligée dans notre pays ; un public, donc, ayant besoin qu’on lui rappelle que la gauche ne fut plus la gauche le jour où elle conjugua sa loi politique avec celle du Marché ; un public, enfin, s’étant trop longtemps dévergondé dans la servitude volontaire jusqu’à croire que consommer et voter garantissait sa liberté…

Toute cette virtuosité rhétorique ne présente néanmoins rien de l’ontologie onfrayenne, à savoir : un système athée matérialiste et hédonisto-libertaire. Mais en y regardant d’un peu plus près – il suffit de lire quelques unes de ces oeuvres -, on s’aperçoit qu’il en est peut-être mieux ainsi, car aussi vaste que puisse être sa pensée, elle demeure aujourd’hui presque la seule à rappeler la nature tragique du réel, autrement dit elle dépeint un monde de pure nécessité, agencé inéluctablement de causes en effets et où la toute puissance du fatum exhume aux plus raisonnables l’inexistence d’un libre arbitre. Un système donc par delà toute morale, désapprouvant toute pensée magique, toute transcendance, toute volonté et tout espoir. Ainsi s’anime le cosmos.

Cosmos - Vers une sagesse sans morale

C’est en outre dans son récent ouvrage au titre homonyme qu’on peut retrouver plusieurs illustrations substantielles de cette philosophie impitoyable. Ainsi dans son chapitre Théorie du fumier spirituel issu de sa deuxième partie La vie – la force de la force, Michel Onfray tente de démystifier l’alchimie de la biodynamie instituée dès 1924 par Rudolf Steiner : un système de production agricole reposant sur des principes ésotériques, voire occultes, et dans lequel on peut rencontrer « du fumier ou de la poudre de caillou dans une corne de vache, de l’achillée dans des vessies de cerf, de la camomille dans des boyaux, de l’écorce de chêne dans un crâne d’animal domestique, des pissenlits dans un péritoine, des mulots écorchés, des insectes et des larves incinérés, des cendres répandues, des informations venues des planètes du cosmos transmises par le sous-sol aux plantes et aux arbres, aux fruits et aux légumes ». Notre philosophe invite ainsi dans son réquisitoire, à débroussailler et déchiffrer tout enchantement ou sortilège puis braver et dévitaliser tout processus mystique afin de mieux dompter ce réel nous faisant tant souffrir quand il est dénué de ses atours roboratifs. Regarder le soleil en face sans se brûler les yeux. Un effort intolérable pour la majorité d’entre nous – ce pourquoi nous errons entre servitudes et fantasmes. Partout sur cette terre on implore ses totems, on exige de ses fétiches, on se protège avec ses grigris et, dans un concert d’amulettes, on se bouche les oreilles pour ne pas entendre le tumulte de notre immanence.

Paradoxalement dans le chapitre suivant : Fixer les vertiges vitalistes, Michel Onfray relativise ses anathèmes en célébrant un certain génie africain…animiste et totémique ! Sur une vingtaine de pages il n’hésite pas à dénoncer les ravages, les spoliations et autres massacres entrepris, entre autres, par d’illustres ethnologues comme Michel Leiris et Marcel Griaule. Il détaille les sacrilèges et rafles de nos pilleurs, la violence avec laquelle ils dérobent les fétiches « constituant les garanties métaphysiques de l’être des autochtones ». Des fétiches travestis alors en trésors qui enrichiront les musées où dialoguent les cultures. L’auteur de La vitesse des simulacres décèle dans cette façon d’enrégimenter l’art nègre « le mépris le plus cynique du plus intime de l’autre » puis désapprouve que « l’esprit des ancêtres et la vitalité africaine soient invisibles aux nihilistes occidentaux ». Enfin il paraphrase Montaigne en rappelant que « ce que l’homme, dit civilisé, a fait à celui qu’il appelait barbare a été barbarie ».

Thèse, antithèse, synthèse

D’un coté Michel Onfray incite à se délivrer de toute transcendance, de l’autre il la respecte au point de s’en faire l’avocat. Se révèle donc ici une contradiction inhérente à toute compassion philosophique. Difficile d’accorder lutte et sagesse. Surtout quand la lutte procure l’illusion qu’on peut interagir sur le sort du monde. C’est sans doute l’une des objections que l’on pourrait émettre à l’encontre de la dialectique onfrayenne. En effet l’auteur de La politique du rebelle s’étant toujours réclamé de gauche aspire parfois, encore, à changer les choses dans un monde qui pourtant fait que nous ne sommes que ce qu’il veut que nous soyons. Heureusement notre philosophe procède d’une certaine maïeutique : « Un oui, un non, une ligne droite » et au bout de la ligne l’implacable sentence. Ici : Le monde comme volonté et comme prédation. Même si ce chapitre précède, dans la même partie, les deux autres présentés ci-dessus, il n’en demeure pas moins qu’il résorbe leur antinomie.
L’Anguillicoloides crassus, un ver nématode, un parasite, contamine partout sur la planète de nombreux crustacés, poissons et insectes au point de menacer leur survie. Michel Onfray s’applique à en détailler la mécanique parasitaire. Il s’attarde sur un nématode ayant contaminé le ventre d’un grillon. Pour continuer à exister le ver manipule très vite le comportement de l’insecte : « il prend les commandes du cerveau du grillon en modifiant son dispositif cérébral : il programme l’insecte à produire des cellules nerveuses en surnombre, dans des logiques de connexion qui ne sont pas celles du grillon mais les siennes. Ces molécules mimétiques produites par le ver sont reconnus par le système de décodage central de l’insecte. Le cerveau perturbé par les protéines ainsi fabriquées, le grillon agit à rebours de son propre intérêt, dans la perspective du seul bénéfice du ver. » Le grillon brigue alors le moindre cours d’eau – où habituellement il ne se rend jamais – pour s’y jeter puis s’y mettre sur le dos afin de laisser le ver perforer son abdomen et rejoindre le milieu favorable à son accouplement et sa reproduction. Les œufs pondus deviendront larves et s’enkysteront sur d’autres larves, comme par exemple celles de libellules, autrement dit celles que mangeront les grillons. Ainsi le cycle perdurera…
Dans un deuxième temps, notre écrivain relate l’évolution d’un autre parasite nommé toxoplasma gondii. Toxoplasmose. Un protozoaire contaminant les petits rongeurs, puis supprimant leur peur des chats, les conduit malgré eux dans les parages de leur prédateur. Prédateur qui nécessairement les mangera, ce qui permettra leur reproduction…avant que les humains ne soient à leur tour infectés : une griffure, des particules détachées de matières fécales félines, etc… Vigilance extrême pour les femmes enceintes pouvant contaminer sans le savoir leur enfant !
Les organismes de toute la chaîne animale sont suffisamment homogènes pour permettre au parasite d’y circuler facilement. Certes, les hommes veulent à tout prix se distinguer des animaux par leur capacité à choisir – un postulat bien utile pour justifier la responsabilité, donc le mérite ou la faute – ; mais difficile de les détacher du monde bestial quand on considère cette toxoplasmose supprimant, d’un coté, la crainte des souris ou des rats envers les chats et, de l’autre, influençant la nature des humains au point de provoquer chez eux certaines idées suicidaires et nombreuses neuropathologies comme la schizophrénie ou la dépression mentale. Autrement dit la toxoplasmose modifie les agencements neuronaux et perturbe les liaisons à l’origine du plaisir et de la peur autant chez l’animal que chez l’homme. Pour information ce parasite affecte un tiers de la population mondiale.

« Le libre arbitre s’avère alors une fiction, parmi tant d’autres, une fable qui masque la méconnaissance des déterminismes qui nous programment ». Tous nos désirs, toutes nos décisions sont le fruit d’agencements dont on ignore l’ordonnance. Que l’on veuille la paix ou le pouvoir, que l’on se réclame de la démocratie ou de la théocratie, que l’on médite ou que l’on croie, on ne peut être tenu responsable de son destin. « Les individus sont soumis au programme qui les veut pour le profit de l’espèce à laquelle ils sacrifient tout, alors qu’ils croient vouloir quand ils sont voulus ». Les hommes obéissent à leur tropismes et vivent pour se reproduire et mourir. Persévérer dans leur être. Ils se croient libres, mais ils obéissent à la détermination organique des mammifères. Ne reste plus qu’à décoder toutes ces alchimies animales et matérielles orchestrant notre monde pour commencer à y vivre plus sagement…

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