Mystère des écritures

Mystère des écritures

le 21 juillet, 2015 dans Lecture de vacances par

La sociologie dévore les cultures. Il n’est pas de champ nouveau qui ne subisse l’arpentage des sociométries. Aux premières poussées du végétal jaillissent les sociologues en nuée, les historiens du rien, les doryphores du fait. La sève jeune appelle la sucée des sondeurs et des statisticiens. Toute forme naissante vit sous le risque d’une manducation.

Les arts populaires dans la chrysalide attirent les pédants. C’est un fait constaté depuis le début de siècle. Les inventions des dominés animent la bouche des dominants. Le jazz né de l’ornière s’encombre de verbeux. Le cinéma s’obscurcit de mots. Les arts pop génèrent des enseigneurs aussi mécaniquement que les arts de vieux rang.

Les sociologues ont ensalivé les faits culturels infimes, tout inséminé. Ils n’ont pas mis l’amidon sur l’épiderme des pédaleurs. L’occasion était belle : le Tour de France est un sujet plein, un bocal splendide pour l’anthropologue et le métreur de castes. La langue des sociologies est faible, heureusement. On ne peut dire Coppi dans la schématique des structuraux ; ni proposer Anquetil aux industries lourdes de Bourdieu. L’habitus de la grâce est insusceptible de reproduction.

Le discours médian des sociologues issus du mi-chemin et pensant moyennement pour la classe moyenne dont ils sont issus, cette écriture nauséeuse médiane des demi-penseurs et demi-écrivains, ces discours de fourmis n’ont pas accès aux vérités fortes du vélo. Le cyclisme hésite entre les dires puissants de la poésie et de la philosophie primitive. Il accepte Chany, il accepte Vico. Le cyclisme est le tropique des paroxysmes. Il meurt à l’Equateur tiède ; l’entre-deux le détruit.

Derrière le foirail éprouvant du folklore, la caravane en délire et les écussons de l’équipe folle coloriée par Dubout, le cyclisme est l’envers d’une convention et d’une institution – c’est le lieu convenu, désuet, d’une tératologie : s’y déploient des surnatures, des exemplaires humains.

Le cyclisme n’est corvéable que d’une théorie, celle des exceptions. Les champions cyclistes ne relèvent pas du déterminisme weberien ; ce sont des hommes de décision. Le football est au soutien des pensées massifiées ; les marxiens et les fascistes approchent le stade avec délice ; l’Etat total veut des violences légales inscrites aux calendriers.

Les situationnistes n’ont pas mentionné les bizarres du vélo. Les penseurs de la dérive n’ont pas jugé ces parias comme les modèles fabuleux du spectacle et de l’aliénation. Les cyclistes ne formaient pas le lumpen adéquat. C’eût été pour Debord un morceau de qualité : le cyclisme comme spectacle en farce, les hommes sandwiches en portefaix du patronat et des sous-cultures médiatiques – cette rotation spéculaire de capitaux et de capitans.

Les pédalins cantonnent au nulle part.

Les sociologues ni les situs n’ont énoncé l’univers des aristocrates à guidon courbé. Ni les chantourneurs prolétariens. Les écrivains de gauche ont frôlé le sujet. Céline aurait fait apothéose ; il a cité le géant Faber dans Mort à crédit, c’est tout.

Les angoisseurs de science-fiction n’ont pas relevé. James Graham Ballard et les cyberpunks auraient pu aduler le destroy terrifiant des spécieux du vélo, ces maximalistes de la drogue et de la défonce. Le cyclisme a sa place dans les proses d’anticipation et les hallucinations de Burroughs. Une heure chez le pire soigneur est plus édifiante qu’un week-end chez Cronenberg. Les cyclistes assistés des méphistos et des laborantins modifient leurs organes sans le tapage d’un vernissage. Ils agitent leurs sangs ; ils retournent leurs peaux plus discrètement que les actionnistes viennois et les artistes de la violence sur soi. Ils égalent les artistes autoscapélisés comme Orlan. Ils devraient être vénérés par les théoriciens de la transgression – au lieu de quoi sont traqués comme des malfrats. Leurs corps sont plus recomposés que les hybrides de Matthew Barney. Les plus exagérés coursiers sont les artistes du temps nouveau ; la génétique essaie sur eux. Les dopés téméraires se travaillent en férocité mieux que les cyborgs et les androïdes des films à gros budget.

Les cyclistes des derniers printemps ont une génération d’avance sur les techniques du trans-humain. Ils ne font pas la couverture de Science et Vie ni de Technikart. Il n’y a pas d’Armstrong en plan de coupe dans la revue nature.

[…]

Le cyclisme est demeuré dans l’apprêt du début, comme une poire cachetée ; il garde les tavelures d’origine, le fruit n’a pas molli. Le verger d’Henri Desgranges, les boutures de Barrès ont passés les saisons. Le cyclisme était un art du chemin, un poème gitan ; je me suis toujours étonné qu’il n’ait attiré à l’écrire que les carnes hussardes, les lyriques droitiers. C’est qu’ils venaient là en récréation, gardant leurs pires au retrait, pour l’enfumage des académies.

Le cyclisme a survécu dans les proses de couleur, allant à la cocarde, allant au Front popu, flânant à deux idées. Il s’y pratiquait un français non pollué, hors du temps, fiancé aux tournures acides de l’usine et du champ – un parler suspendu : la sous-parlure télévisuelle la dénaturait. Les journaux sportifs acquiesçant cette dénaturation nourrissent leurs lecteurs de proses diminuées : ils parlent la langue vitrifiée linéaire des télévisions. Ce sont de fervents adeptes de la bloomisation – la réduction de l’humain à sa gastricité. »

Philippe Bordas (Forcenés)

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