Marche ou crève

Marche ou crève

le 13 janvier, 2016 dans Asservissement moderne par

Enfin une éclaircie, un rayon rasant mes espoirs en déclin, un instant où derrière mes paupières closes, un soleil givré pénètre mon crâne et l’irradie d’un orange acrylique incandescent.
Respirer. Ralentir la cadence… Quelques secondes. Ressentir chaque pulsation… Juguler la pression de ce quotidien toujours plus hostile…

« T’aurais pas une p’tite pièce ?… Un peu de tabac ? » Dans un français balbutiant selon le degré d’alcool dans le sang, un des polonais, de la rue où je travaille, cherche, clopinant, des munitions pour enrayer les tremblements qui l’assaillent depuis la dernière nuit passée sur une grille d’extraction d’air… Dur ! Très dur même de survivre au ras des pavés de la cité des lumières, à l’ombre de ses promesses, de ses prestiges insolents, jonché là comme un déchet de la surconsommation. Je gratte mes fonds de poches et roule une clope à notre ami sacrifié par l’ordre libéral, ce père exilé dont la famille ne reverra sans doute jamais le corps, lui tends avec du feu, puis parachève pudiquement ma prière païenne en fermant une dernière fois les yeux face à l’éternel.
« Courage Arthur ! » que je conclus en serrant sa paluche virile et sale. « Bon courage et merci » répond-il d’un accent slave toujours rieur. C’est maigre comme du papier à cigarette, mais ces quelques mots valent toujours mieux que la défiance des bobos du coin, trop mal à l’aise pour être honnêtes et donc trop lâches pour seulement effleurer la misère sans crainte.
Pour être tout à fait franc, des jours aussi je glisse de trottoir, déterminé d’un pas pressé à me détourner de mon impuissance. Je fixe mes godasses. Je fais comme si j’allais de l’avant en ravalant ma honte. Et pourtant au bout cette rue y a qu’une impasse… Et tous les jours je m’engouffre dedans.
D’ailleurs, faut que j’y retourne ! Que j’aille pointer mon smic horaire. Me plier en quatre, en huit, en douze ! voire m’aplatir au besoin. Vaut mieux être souple en ces temps, sinon gare aux ruptures ! Voyez Arthur ! lui, dès l’aurore, c’est à grande flopée de vinasse qu’il délie les raideurs de sa nuit. Quant aux fractures de sa vie ? Allez savoir…
En tout cas, comme pour des bataillons de sans grade, moi c’est l’inverse : toute la journée à m’adapter aux intransigeances lunatiques de petits chefs sans envergures ; à rattraper leurs incompétences ordinaires sans rien leur dire. Vu qu’on n’a pas signé pour l’ouvrir, qu’on n’est payé qu’à obéir, contrarier ceux qu’ont renoncé à réfléchir pour mieux monter d’échelon ça n’arrange jamais rien. Mais heureusement y a les collègues pour se dérider un peu. Quoi que, certains sont vraiment vaches, hypocrites et insidieux… La langue mielleuse toujours en face et bavante d’aigreur sur tous les dos, ils te regarderaient t’époumoner pendant des heures si un coup de trique ne venait pas les redresser dans leur paresse ! C’est malheureux… Incapables qu’on est de s’organiser sans sommation. Un vrai fardeau pour quiconque aspire à un peu d’intelligence collective. Mais que voulez-vous, on ne se respecte pas. On préfère compter, faire des croix jour après jour jusqu’au week-end, semaine après semaine jusqu’aux vacances, et ainsi de suite jusqu’à la retraite ! L’angoisse… Y a pas d’issue au bout de ce décompte. Même pas un début d’explosion. On est piégé, comme des ratés !
Alors ce soir, façon Arthur, à mon tour je me rincerai le crâne, le ferai bouillir. J’enfièvrerai mes neurones pour qu’elles transpirent et fassent valser mes renoncements. Enfin j’en verrai des couleurs. Fini le béton ! Je dirai adieu à toute cette foutue gangrène…

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1 Commentaire

  • Jean dit :

    Merci l’ami! Brusquement j’ai le sentiment de ne plus être tout à fait seul face à ce désastre que représente notre société bien pensante.

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