Les philosophes et l’esclavage

Les philosophes et l’esclavage

le 07 décembre, 2014 dans Lecture du dimanche par

Détecter la parole philosophique au cours de siècles pendant lesquels la théologie dit la totalité du vrai n’est pas chose facile. Répétons-nous. Quelle que soit la profondeur des contaminations du langage des philosophes par celui des théologiens, il est admis qu’on range du coté de la respiration philosophique ce qui, dans la formulation des questions fondamentales et des réponses qu’il convient d’y apporter, ne mobilise pas directement la parole « révélée » et chemine selon des critères d’adéquation au fonctionnement même de la raison, et non à la logique de tel ou tel récit fondateur qu’elle aurait reçu tout fait et adapté après coup à ses propres exigences.

Or voici qu’à l’orée de la philosophie l’esclavage est donné comme allant de soi. La philosophie, telle que nous la connaissons et vénérons, naît dans une société esclavagiste, dans laquelle les hommes libres ne se posent qu’en passant le problème de la situation des « esclaves ». Il y a des esclaves, point provisoirement final. Platon ne s’en inquiète pas plus que Socrate, qui ne s’en inquiète point. Il lui suffit de faire valoir, au plan éthico-politique, que si le maître a bel et bien pouvoir d’user et d’abuser de ses esclaves, il doit faire en sorte de ne les utiliser qu’en vue de ce qui ne contrarie pas le bien, entendant cette fois sous cette notion le bel intérêt du maître ou l’intérêt supérieur de la cité, forcément beau.

C’est avec Aristote que la réflexion s’affine à ce propos. Contrairement à une thèse répandue en son temps, il théorise, lui, l’existence d’un esclavage naturel, à ne pas confondre avec celui dont les causes légitimes sont les impondérables des guerres et des razzias. En établissant une équation entre « homme » et « citoyen », Aristote autorise une lecture de sa philosophie politique en termes d’attribution de la rationalité à la cité grecque et à ses citoyens ; puis de distribution de cette même denrée très rare en qualités décroissantes aux agglomérats humains selon leur distance matérielle ou leur degré culturel d’éloignement du foyer même de toute sagesse. Farouchement ethnocentriste, la cité aristotélicienne distribue autour d’elle des labels de civilisation et d’humanité, de barbarie ou d’esclavage naturel et d’animalité avec une arrogance et une sérénité à vous couper le souffle. Aucun obstacle dans ce système, à la prise en compte d’une circulation possible d’esclaves chez les citoyens, de citoyens chez les barbares : elle est historiquement donnée, il suffit de le constater. Et aucun obstacle théorique à l’hypothèse des diversités d’origine de tel ou tel agglomérat de barbares, tant les effets de l’équation « homme-citoyen » sont conduits en amont et en aval jusqu’à leurs dernières manifestations, et premières explications, économiques et juridiques, cultuelles et culturelles. L’esclave par nature, mis en présence du citoyen, n’est pour lui qu’un objet en vue de la production de quelque effet. Un outil, voilà tout. «  Il est évident, dit Aristote, qu’il y a par nature des gens qui sont libres, d’autres qui sont esclaves ». Et il est clair que la condition de l’esclavage convient aux barbares comme celle de la liberté convient aux Grecs, et que la domination actuelle et souhaitée du peuple hellène sur les barbares constitue une situation avantageuse pour les uns et les autres. L’animalité des barbares a tout à gagner à être contrôlée, contenue par la raison grecque, raison qui, grâce aux cieux, peut s’instrumentaliser à merveille par l’emploi intelligent qu’elle fait de la barbarie.

L’ethnocentrisme de type aristotélicien s’élargira plus tard jusqu’à perdre sa raison d’être pour laisser place à l’universalisme de type stoïcien. Au plan philosophique, sinon encore au plan juridique, on parlera avec les stoïciens d’égalité naturelle. On tiendra compte de l’esclavage « par transactions » ou par faits de guerre ou d’occupation, mais on saura attribuer à l’issue fatale des combats ce qu’Aristote incluait dans la nature de l’ennemi combattu. Plus d’esclavage naturel.

Le christianisme trouve dans le stoïcisme un terrain propice à recevoir sa propre thématique. Gratien, Rufin, Raymond de Penyafort, Thomas d’Aquin proposeront en leurs temps des éléments de synthèse entre la politique aristotélicienne (avec l’héritage difficile à exploiter, difficile à éjecter, de l’ «  esclavage par nature ») et l’universalisme égalitaire de facture stoïcienne qu’ils confronteront aux impératifs éthiques et monogénétiques imposés par la révélation vétéro- et néo-testamentaire.

Comme la théologie, la philosophie raisonnait pour le monde gréco-romain. On peut s’amuser à considérer, si on est à ce point désoeuvré, qu’avec la Renaissance la philosophie se dégage de la tutelle de la théologie. Il est amusant en effet que la pensée philosophique de ce nouveau genre ne bouscule pas trop ni la patristique ni la théologie sur ces histoires d’esclaves ; elle ne leur accorde pas d’intérêt particulier pour le présent, les litiges occasionnés par le servage trouvant à son avis des solutions adéquates dans la souche canonique des lois civiles de chaque région et de chaque saison. La philosophie s’émancipe comme elle peut.

L’affaire redevient d’actualité, et avec quelle intensité, lorsque le monde des européens s’élargit tout à coup jusqu’à l’Hispaniola, puis jusqu’aux côtes orientales du Pacifique, et lorsque l’Afrique, qui fournissait déjà des esclaves aux Blancs, sera brutalement transplantée sur le Nouveau Continent. C’est l’Espagne qui est d’abord sollicitée. Et c’est en elle, par l’ardente polémique de Las Casas, que le rejet d’Aristote se fera de la façon la plus radicale : « Au diable Aristote ! Ce n’était qu’un païen et sa parole ne vaut rien lorsqu’elle contredit le contenu de l’Ecriture » ». Mais la néo-scolastique avec Vitoria, Banez, Molina, de Soto et Suarez se montra plus « raisonnable » et réussit à mener ensemble la théorisation de la sauvegarde du droit des Indiens à la souveraineté, et la reconduction de l’aristotélisme. Elle tira argument, justement, de l’équation « homme-citoyen ». Elle remodela le vieux thème du droit des gens. Elle le poussa jusqu’à l’absolue égalité entre la légitimité du droit des Indiens à être maîtres chez eux et le droit des nations européennes à l’être chez elles. En revanche, elle ne corrigea pas le récit biblique dans le passage capital de la malédiction liminaire sur Cham.(…) L’Indien, non prévu au programme biblique, échappe au destin « politique » de Canaan et se voit octroyer les trois souverainetés (monastique, domestique, politique).

Homme néanmoins (on a tardé à s’en convaincre, mais on y est parvenu), il n’échappe pas à la condamnation par démonolâtrie, pas davantage aux conséquences déplaisantes de cette attitude culturelle.
Homme, il s’accroche à la souche adamite de l’humanité : on ne sait trop par quelles racines ou quels greffages, mais on ne veut pas sérieusement en douter.

Le Noir, lui, ne trouve pas si facilement grâce aux yeux de la néo-scolastique. Seul Las Casas, encore lui, pleurera toutes les larmes de son corps pour avoir cru un temps à la légende de l’incroyable robustesse des Africains et pour avoir plaidé l’emploi des Noirs aux travaux qui terrassaient les Indiens. Avait-il cru, aussi, à la légendaire impassibilité des Noirs ? Il constate que la canaillerie espagnole achevait les Noirs aussi facilement qu’elle faisait succomber les Indiens. Pas la peine d’insister sur l’inutilité historique du repentir de celui qui se hâtait, après son erreur dont le zèle pour arrêter le massacre des Indiens était la seule cause, de crier aux quatre vents qu’il n’y avait pas plus de justice dans la réduction à l’esclavage du Noir libre et souverain comme chacun, qu’il n’y en avait dans l’asservissement et le massacre de l’Indien. Pire. L’image de Las Casas sera ternie ici et là par la légende souvent colportée faisant de l’intrépide avocat des Indiens l’initiateur de l’esclavage noir sur le continent américain.

La France hérite, du XVIème au XVIIIème siècle, du legs théorique de ces débats outre-Pyrénées, dont le ton et la motivation se veulent juridiques et philosophiques, dont les postulats sont empruntés aux lois canoniques et à la théologie. Il est inutile d’insister ici sur ce point. Qu’il suffise de rappeler le poids colossal dont la pensée castillane pèsera sur la contre-réforme, l’influence de la contre-réforme sur la pensée française, celle du système de Suarez sur l’idéologie des siècles XVIIè et XVIIIè en France et en Europe catholique et réformée. Au XVIIè siècle, la France est pratiquement muette sur le thème de l’esclavage des Noirs. Ce n’est pas son affaire. L’Indien, encore une fois, posait problème. Le Noir n’en posait aucun. S’il existait, son statut était réglé depuis toujours depuis la série définitive d’ « à-peu-près » que l’on sait. Lorsqu’il y aura débat, ce sera entre une monogenèse orthodoxe et une polygenèse sentant la fronde anti-théologienne. On retrouvera la possibilité d’un recours à l’aristotélisme et on dépoussiérera le thème de l’esclavage naturel. On insistera jusqu’à l’écoeurement sur l’ethnocentrisme blanco-chrétien. On remettra à la mode le « monstruaire » des Grecs », des Romains et des médiévaux pour charger le continent, naturellement, de toutes les calamités et lui réserver, évidemment, quelques curiosités amusantes. On moquera le récit noachique au bénéfice d’une série d’explications scientifiques des perversions diverses des races diverses. On bestialisera à outrance. Et on reviendra encore et toujours à Aristote pendant la longue saison de la traite pour bien faire savoir que, somme toute et trêve de scrupules, les Noirs se razziant et se vendant les uns les autres aux négriers, ceux-ci n’achetaient, forcément, que des esclaves, c’est-à-dire des biens meubles ; et que, pour un esclave, le changement de maître était fatalement avantageux quand un maître noir et païen s’en dépossédait au bénéfice d’un maître blanc et chrétien. »

   Louis Sala-Molins (Le Code Noir ou le calvaire de Canaan)

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