Les hommes s’approprient chacun en particulier les biens de la terre, au lieu de les posséder et d’en jouir en commun

Les hommes s’approprient chacun en particulier les biens de la terre, au lieu de les posséder et d’en jouir en commun

le 17 janvier, 2016 dans Lecture du dimanche par

Un autre abus encore, et qui est presque universellement reçu et autorisé dans le monde, est l’appropriation particulière que les hommes se font des biens et des richesses de la terre, au lieu qu’ils devraient tous également les posséder en commun et en jouir aussi également tous en commun.
J’entends tous ceux d’un même endroit et d’un même territoire, en sorte que tous ceux et celles qui sont par exemple d’une même ville, d’un même bourg, d’un même village ou d’une même paroisse et communauté, ne composassent tous ensemble qu’une même famille, se regardant et se considérant tous les uns les autres comme frères et sœurs, et par conséquent, qu’ils devraient vivre paisiblement et en commun ensemble, n’ayant tous qu’une même ou semblable nourriture et étant tous également bien vêtus, également bien logés et bien couchés, et également bien chauffés, mais s’appliquant aussi également tous à la besogne, c’est à dire au travail ou à quelque honnête et utile emploi, chacun suivant sa profession ou suivant ce qui serait le plus nécessaire ou le plus convenable de faire suivant les temps ou les saisons, et suivant le besoin que l’on pourrait avoir de certaines choses ; et tout cela sous la conduite non de ceux qui seraient pour vouloir dominer impérieusement et tyranniquement sur les autres, mais seulement sous la conduite et direction de ceux qui seraient les plus sages et les mieux intentionnés pour l’avancement et pour le maintien du bien public, toutes les villes et autres communautés voisines les unes des autres ayant aussi chacune de leur part grand soin de faire alliance entre elles et de garder inviolablement la paix et la bonne union entre elles, afin de s’aider et de se secourir mutuellement les unes les autres dans le besoin. Sans quoi le bien public ne peut nullement subsister, et il faut nécessairement que la plupart des hommes soient misérables et malheureux.
Car premièrement : qu’arrive-t-il de cette division particulière des biens et des richesses de la terre pour en jouir par les particuliers, chacun séparément les uns des autres, comme bon leur semble ? Il arrive de là que chacun s’empresse d’en avoir le plus qu’il peut par toutes sortes de voies, bonnes ou mauvaises, car la cupidité – qui est insatiable et qui est, comme on sait, la racine de tous les vices et de tous les maux – voyant pour ainsi dire par là une espèce de porte ouverte à l’accomplissement de ses désirs, elle ne manque pas de profiter de l’occasion et fait faire aux hommes tout ce qu’ils peuvent pour avoir abondance de biens et de richesses afin de se mettre à couvert de toute indigence, afin d’avoir par ce moyen-là le plaisir et le contentement de jouir de tout ce qu’ils souhaitent. D’où il arrive que ceux qui sont les plus fort, les plus rusés, les plus subtils, et souvent même aussi les plus méchants et les plus indignes, sont les mieux partagés dans les biens de la terre et les mieux pourvus de toutes les commodités de la vie.
Il arrive de là que les uns en ont plus, les autres moins, et souvent même que les uns prennent tout et ne laissent rien ou presque rien aux autres, et par conséquent, que les uns sont riches et les autres pauvres, que les uns sont bien nourris, bien vêtus, bien logés, bien meublés, bien couchés et bien chauffés, pendant que les autres sont mal nourris, mal vêtus, mal logés, mal couchés, et mal chauffés, et pendant même que plusieurs n’auraient point de lieu pour se retirer, qu’ils languiraient de faim et qu’ils seraient tous transis et morfondus de froid !
Il arrive de là que les uns se saoulent et se crèvent de boire et manger en faisant bonne chère, pendant que les autres meurent de faim.
Il arrive de là que les uns sont presque toujours dans la joie et dans les réjouissances pendant que les autres sont continuellement dans le deuil et dans la tristesse.
Il arrive de là que les uns sont dans les honneurs et dans la gloire pendant que les autres sont toujours dans le mépris et dans la crasse ; car les riches sont toujours assez honorés et considérés dans le monde, mais on ne fait ordinairement que du mépris des pauvres.
Il arrive de là que les uns n’ont rien [d’]autre chose à faire dans la vie que de se reposer, que de boire et manger tout leur saoul, et s’engraisser ainsi dans une douce et molle oisiveté, pendant que les autres s’épuisent de travailler, qu’ils n’ont point de repos ni jours ni nuits, et qu’ils suent sang et eau pour obtenir les choses nécessaires à la vie.
Il arrive de là que les riches trouvent dans leur maladies et dans tous leurs autres besoins, tous les secours, toutes les assistances, toutes les douceurs, toutes les consolations et tous les remèdes qui se peuvent humainement trouver, pendant que les pauvres demeurent abandonnés dans leur maladies et dans leurs misères, et qu’ils y meurent faute de secours et de remèdes, sans douceurs et sans consolations dans leurs afflictions et dans leurs maux.
Et enfin il arrive de là que les uns sont toujours dans la prospérité, dans l’abondance de tous biens, dans les plaisirs et la joie, comme dans une espèce de paradis, pendant que les autres sont au contraire toujours dans les peines, dans les souffrances, dans les afflictions et dans toutes les misères de la pauvreté, comme dans une espèce d’enfer.
Et ce qui encore plus particulier à cet égard, est que souvent il n’y a qu’un très petit intervalle entre ce paradis et cet enfer, car souvent il n’y a que le travers d’une rue ou l’épaisseur d’une muraille ou d’une paroi entre les deux, puisque fort souvent les maisons ou les demeures des riches, où se trouve l’abondance de tous biens et où sont les joies et les délices d’un paradis, sont tout proches des maisons ou des demeures des pauvres, où se trouve l’indigence de tous biens et où sont toutes les peines et toutes les misères d’un véritable enfer.
Et ce qui est encore en cela plus indigne et de plus odieux et que très souvent ceux qui mériteraient le plus de jouir des douceurs et des plaisirs de ce paradis sont ceux-là même qui souffrent les peines et les supplices de l’enfer, et que ceux au contraire qui mériteraient le plus de souffrir les peines et les misères de cet enfer sont ceux qui jouissent le plus tranquillement des douceurs et des plaisirs de ce paradis.
En un mot, les gens de bien souffrent très souvent dans ce monde-ci les peines que devraient souffrir les méchants, et les méchants y jouissent ordinairement des biens, des honneurs et des contentements qui ne devraient être que pour les gens de bien. Car l’honneur et la gloire ne devraient appartenir qu’aux gens de bien, comme la honte, la confusion et le mépris ne devraient appartenir qu’aux méchants et aux vicieux. ([Epitre de saint Paul] aux Romains II-7,10). Cependant, le contraire arrive ordinairement dans le monde, ce qui est manifestement un très grand abus et une injustice tout à faite criante ; et c’est sans doute ce qui a donné lieu à La Bruyère de dire que ces choses sont renversées par la malice des hommes ou que Dieu n’est pas Dieu. Car il n’est pas croyable qu’un Dieu tout-puissant, infiniment bon et infiniment sage, voudrait souffrir un tel renversement de justice.
Ce n’est pas tout.
Il arrive encore de cet abus dont je parle, que les biens étant si mal partagés entre les hommes, les uns ayant presque tout ou ayant beaucoup plus qu’il ne leur en faudrait pour leur juste portion et les autres au contraire n’ayant rien ou presque rien et manquant de la plupart des choses qui leur seraient nécessaires ou utiles – il arrive de là, dis-je, que naissent d’abord les haines et les envies entre les hommes.
De là naissent ensuite les murmures, les plaintes , les troubles, les séditions,les révoltes et les guerres, qui causent une infinité de maux parmi les hommes.
De là naissent aussi mille et mille milliers de méchants ou de mauvais procès que les particuliers sont obligés d’avoir les uns contre les autres pour défendre leurs biens ou pour maintenir leurs droits, comme ils le prétendent ; lesquels procès leur donnent encore mille et mille peines du corps et mille et mille inquiétudes d’esprit, et causent assez souvent la ruine entière des uns et des autres.
De là il arrive aussi que ceux qui n’ont rien ou qui n’ont pas tout le nécessaire qu’il leur faudrait, sont comme contraints et obligés d’user de quantité de méchants moyens pour avoir de quoi subsister ou pour avoir de quoi soutenir leur état ; et de là viennent les fraudes, les tromperies, les fourberies, les injustices, les vexations, les rapines, les vols, les larcins, les brigandages, les meurtres et les assassinats, qui causent encore une infinité de maux parmi les hommes. »

Jean Meslier (Mémoire des pensées et des sentiments de Jean Meslier, prêtre, curé d’Etrépigny et de Balaives)

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