L’enfer de Lance

L’enfer de Lance

le 16 septembre, 2015 dans illusion artistique et sportive, Provoquer le débat par

Beaucoup connaissent désormais notre maxime : Il n’y a pas d’innocents, soit on sauve personne, soit on sauve tout le monde. Il semblerait que Stephen Frears, le réalisateur de The program ne la partage pas. Ainsi, il profite du grand écran pour déshonorer un homme ayant pourtant déjà fait son mea culpa, et pour cracher, avec indécence, sur l’un des sports les plus populaires en France : le cyclisme. Ce réalisateur s’imagine sans doute qu’en oeuvrant ainsi il passera pour un bon samaritain…
Toujours est-il que c’est pour nous, à Diktacratie.com, l’occasion de représenter cette réflexion originale sur la rédemption d’Armstrong, publiée la première fois en février 2013, et d’en rappeler les quelques modestes leçons à en tirer dans notre monde littéralement corrompu :

Je me souviens d’un gars plutôt sympa, coureur moyen et champion du monde… opportuniste. Un américain. Il y avait eu Greg Lemond et Andy Hampsten juste avant lui. Des cyclistes américains aussi, plus doués certes, mais tout aussi cools et abordables. C’était le début des années 90…

 Persévérer dans son être

Mais voilà qu’un putain de cancer tomba sur notre jeune coureur en pleine force de l’âge : un cancer du testicule métastasé qui se propagea aux poumons et au cerveau. Difficile, dans ces conditions, de parier sur l’avenir glorieux de notre malade. D’ailleurs la firme nordiste Cofidis, alors sponsor du coureur, ne crut pas à un possible come back. C’est la dure loi du marché, elle ne fait bon ménage avec personne à l’heure de mourir.

Et pourtant c’est bien la mort qu’il a vaincue. Et ça, ça peut rapporter gros ! En effet Armstrong s’est d’abord battu pour rester en vie. Un combat dont on ne peut soupçonner l’alchimie surhumaine qu’il faille empoigner pour en sortir vivant. Repousser la mort pour persévérer dans son être, la formule est simple, l’acte déterminant… Tout ce qui ne nous tue pas nous fortifie écrivait le philosophe de la volonté de puissance. Lance allait en donner une preuve historique.

Miracle ou vengeance ?

Malheureusement l’histoire était trop belle. Non parce qu’elle tenait du miracle, mais parce qu’elle relevait avant tout d’une vengeance.
La vengeance ! De l’Iliade à L’Impitoyable, c’est toujours ce même ressort tragique qui anime toutes les forces des grands héros de notre histoire. Ressort d’autant plus cruel que c’est lui qui nous excite le plus…

Lance était un coureur relativement moyen, qui a failli y passer, c’est à peine si on ne l’a pas poussé dans la fosse. Ecarté puis oublié des pelotons, il y est revenu plus fort, plus terrible. Son retour se transforma alors en crime parfait. Sa rage de guérir et de survivre s’était sublimée en rage de vaincre. Comme ressuscité, il savait désormais que pour rester en vie, il fallait tuer la mort. Ainsi, vivre c’était gagner, et gagner c’était tuer les autres. Il devint alors un vainqueur impitoyable, inaccessible, implacable et arrogant. Sept Tours de France où l’âme guerrière du vélo perdit toute sa beauté chevaleresque. Sept Tours de France fruit d’une préparation absolue, minutieuse, mécanique et d’une stratégie souvent judicieuse. Mais sept Tours de France où l’humanité avait comme disparu…

Avant mon diagnostic, j’étais un compétiteur, mais pas acharné. Et dans une tournure des évènements étrange, ce processus m’a transformé en quelqu’un qui voulait gagner à tout prix. J’aurais tout fait pour vaincre le cancer, et c’est quelque chose de bien. Et j’ai amené cela, cette attitude de gagner à tout prix, dans le cyclisme. Et ça c’est mauvais. »

Le spectacle du Tour éveilla en moi alors une haine rarement ressentie. Avec un ami, nous étions même prêts à soudoyer le premier spectateur zélé qui pourrait bousculer l’américain au bord d’une route. Alors, on peut imaginer qu’aujourd’hui ses aveux de dopage télévisés ne pouvaient que réjouir mes vieilles rancoeurs, car comment peut-on estimer celui qui a éveillé un jour en vous les plus vils sentiments ? Et pourtant…

Pourtant la confession d’Armstrong m’a à la fois interpellé et ému.
Même arrangé à la virgule près, ce mea culpa a démontré un pragmatisme éthique trop rarement rencontré dans les médias dominants. Qui peut se targuer d’avoir publiquement confessé sa nature criminelle sans en relativiser les causes et les effets ?

Tricheur ou salaud ?

Armstrong a évoqué sans détour le coté obscur de sa force, celui pour lequel il a menti puis écrasé tous ceux qui ont tenté de lui barrer la route. D’un point de vue sportif il n’a pas triché, car, comme il le souligne salutairement, tricher signifie : gagner un avantage sur un rival ou adversaire auquel ils n’ont pas accès. Et dans un monde sportif où l’endurance prime parce qu’elle finit toujours par faire la différence, aucun sportif ne peut prétendre lutter dans la cour des grands s’il n’a pas recours au dopage…
D’un point de vue déontologique, il fut un redoutable salaud et un éloquent menteur. L’entreprise fut herculéenne : sept maillots jaunes sur sept ans d’affilés. Quelques failles surgirent régulièrement, mais il sut toujours les colmater : à coup de pression, de dollars et de réseaux. Notre vainqueur fut longtemps craint partout. Il tenait là encore sa vengeance…
Mais la persistance de coups de canifs d’anciens porteurs d’eau désabusés ont fini par altérer l’invincible empire de l’américain. Sa fortune ne suffit ainsi plus à faire taire la justice et préserver le mensonge…

Nous voilà il y a trois semaines. Eculé, notre déchu réagit en choisissant l’épreuve du tribunal médiatique façon soap-Oprah. Il aurait pu mentir encore plus, trouver des excuses ou des circonstances atténuantes, il aurait pu balancer les autres – c’est à dire tout le monde ! Mais non. Notre damné assume froidement tout, et surtout le pire : d’avoir abuser des plus pernicieux moyens pour paraître un vainqueur. Gagner à tout prix quitte à se perdre soi-même.

Mais reconnaître de la sorte son crime n’a apparemment pas satisfait tout le monde, en particulier les sponsors, les hautes instances du cyclisme et du sport, les journalistes… Tous complices, ils en ont profité pour aboyer encore plus fort, histoire de plus se couvrir : la repentance de l’ancien champion leur semblait insuffisante, illusoire, insincère. Pour eux, Armstrong était toujours dans le froid calcul d’un avenir salvateur. Ils déclarèrent même qu’expier ses fautes n’était pas chose si difficile ! Troublant aussi de voir qu’une majorité du public partageait la même analyse sommaire. En même temps c’est la nature de la masse, quand elle paresse ou n’a pas d’opinion, elle perroquète.

A quand le grand déballage de l’Empire ?

Est-il si facile de déballer publiquement et sans détour sa nature corrompue ? D’avouer que jusqu’à présent notre existence s’est construite sur un mensonge ? Mensonge à ses enfants, à ses supporters, aux malades du cancer, au peuple américain !
Que reste t-il d’ailleurs de notre orgueil, quand notre honneur est anéanti ?

A l’heure où les fonctionnaires du pouvoir, les BHL, les Caroline Fourest, les Jean Michel Apathie mentent, enchérissent et intoxiquent nos médias pour légitimer les pouvoirs en place; à l’heure où les spéculateurs de la mondialisation, les Blythe Masters, les Alan Greenspan, les Ben Bernanke, les DSK, les Christine Lagarde extorquent, et endettent les hommes pour accroître la richesse des riches ; à l’heure ou les criminels de guerre, les Bush, les Sarko, les Obama, les Netanyahu, les Hollande, les Fabius mentent puis ordonnent de tuer et de piller sur les terres des damnés pour préserver leur hégémonie ; à l’heure, donc, où le crime orchestre le monde sans en avoir l’air, j’aurais aimé entendre certains de leurs principaux acteurs passer aux aveux. Expliquer, par exemple, qu’ils sont tous les gardiens d’un système corrompu prêt à tout pour subsister. J’aurais aimé les voir confesser que, pour réussir dans ce monde, il faut se débarrasser de toute morale tout en prétendant détenir la meilleure d’entre elle.

Ainsi, dans ce monde où la morale des vainqueurs semble régner, ce genre d’aveu aurait le mérite de réveiller nos instincts les plus révolutionnaires.

Texte extrait du livre CHRONIQUES EN DIKTACRATIE

Partager

1 Commentaire

  • Zoku dit :

    Ca me rappelle l’histoire de Jashugan, dans le manga Gunnm (grand classique du cyberpunk, à lire) qui a vécu un peu la même chose : dans son cas, un accident sur le terrain qui l’a amené à subir une reconstruction cérébrale. Ca a fait de lui le champion incontesté du Motorball (sorte de sport local entre roller, rugby et combat de gladiateurs) tout en mettant sa vie en péril, faisant de lui un home promis à la mort, une âme damnée des jeux du cirque. Comme quoi, on peut critiquer la science-fiction, mais les auteurs finissent (malheureusement) par avoir une longueur d’avance.

    En ce moment je lis « Jack Barron et l’éternité » de Spinrad. Si comme moi les déclarations prométhéennes de Mélenchon sur l’immortalité vous ont choqué, je vous le recommande chaudement (c’est aussi un livre assez visionnaire sur l’évolution de la télévision).

Réagissez à cet article :