Le vétché

Le vétché

le 24 juin, 2015 dans Démocratie par

L’Histoire est peu soucieuse de rappeler l’âge d’or d’un pays, surtout quand celui-ci fut le fruit de l’intelligence collective.
Aujourd’hui, par exemple, une majorité de chroniqueurs s’acharnent à énumérer les dynasties régnantes de Russie sans même jamais évoquer les traditions démocratiques antérieures pourtant foisonnantes. Forme de révisionnisme oligarchique légitimant encore et toujours les pouvoirs en place. On connaît la manigance, elle est universelle.
Un cas plus déroutant reste celui d’Emmanuel Todd qui, fidèle à sa méthode sociologique et historique, justifie le totalitarisme communisme russe par une longue tradition et culture autoritaire, patrilinéaire, persécutrice de l’individu, et étrangère à toute expérience démocratique jusqu’en…1917 ! Entre propagande et pure invention, il devient difficile, sans travailler sérieusement, de retrouver les vrais chemins menant aux révolutions…

C’est Alexandre Skirda qui, dans son remarquable livre Les anarchistes russes, les soviets et la révolution de 1917, présente cette moyenâgeuse coutume foncièrement démocratique au sein des peuples slaves. Il expose sur de nombreuses pages la généalogie de ce pouvoir autonome et égalitaire qui se déclinera avec plus ou moins de succès jusqu’à sa variation ultime lors de la Révolution des soviets en 1917.

Tout a débuté donc fin Xème, début du XIème siècle. A l’époque, on ne dénombrait pas moins de 150 tribus slaves disséminées sur les actuelles terres de Russie, Biélorussie et Ukraine. Un tiers fonctionnaient sur la base politique du vétché.

Une assemblée souveraine

Le vétché – de véchtchats : parler – désignait l’assemblée souveraine des républiques russes du moyen âge qui élisait ou révoquait l’ensemble des responsabilités politiques ou fonctions sociales importantes de la cité. Ainsi l’on instituait ou destituait un prince ou un évêque.
A titre d’exemple, via ce protocole trente monarques se succédèrent au XIIème siècle dans la cité de Novgorod. Quant à la province de Viatka, elle alla même jusqu’à se passer de souverain pendant 278 années…

Tous les hommes libres – et certaines femmes également, en particulier les veuves – pouvaient participer au vétché. Toutes les classes sociales étaient présentes et le droit y était égal pour tous. On le sollicitait communément au moyen d’une cloche. Il n’y avait pas de délégué, pas de président des débats, celui qui le convoquait prenait la parole. L’assemblée se faisait à ciel ouvert, le plus souvent sur la grande place de la ville, parfois sur des bancs, parfois à cheval comme à Kiev, la plus importante cité du vétché qu’il eût existée.

Le vétché était une réunion du peuple pour discuter des affaires politiques. Les décisions se tranchaient à très forte majorité, voire à l’unanimité. De la même manière elles s’abrogeaient. Cette entreprise collective planifiait les questions de guerre et de paix autant que les lois réglementant la ville. Elle influait radicalement sur les actes des notables féodaux. Ainsi, pour ne pas interférer ou influencer la prise de décision, les candidats au titre princier comme tous les hauts responsables issus de l’armée, de l’administration, de la justice, de la fiscalité ou encore du commerce, ne pouvaient prendre part aux votes.
Précisons par ailleurs que tous les membres de la cité étaient armés et donc le rapport de force, au-delà de toute servitude volontaire, était, de fait, du coté de la majorité. Les verdicts du vétché ne se prenaient donc jamais à la légère… Ainsi celui qui avait le plus à craindre demeurait le prince qui, s’il refusait sa destitution, se faisait confisquer ses biens ou pouvait être condamné à mort ! Et pourtant les slaves ne se leurraient pas quant à la nature corruptible de l’homme ivre d’autorité : pour que leur monarque puisse se départir plus facilement du trône, ils le faisaient venir d’une contrée extérieure : tout prince se présentait en tant qu’invité de la ville !

Le peuple était vraiment souverain ; chaque citoyen avait au même titre voix égale au gouvernement du pays et ni le prince régnant ni aucun autre fonctionnaire public n’avait de contrôle sur l’assemblée populaire. »

Faire taire le vétché

Le pouvoir est grisant, et il en faut peu pour qu’on veuille en abuser…
Il eut donc suffit de quelques invasions pour faire progressivement disparaître l’organe démocratique slave. En effet, du XIIIème au XVème siècle, les princes de la Rouss (Ukraine et Russie Centrale actuelles) profitèrent de quelques débordements tartares à l’Est, puis allemands et scandinaves par l’Ouest, pour renouveler leur statut jusqu’alors trop périssable… C’est ainsi, que sous la férule et la tutelle de ces envahisseurs – cherchant de nobles intermédiaires pour administrer leurs nouveaux empires -, les princes proscrivirent le vétché. Symbole d’une clarté draconienne : dès l’instant où la cloche fut confisquée, la concertation populaire s’éclipsa…

Désormais là où était la force était le pouvoir. Comme l’illustre parfaitement le cas retentissant du prince de Moscou : protégé par les Tartares en échange d’impôts collectés, il devint rapidement si puissant, qu’il put se débarrasser de la tutelle de ses maîtres (peu à l’aise sur ces terres boisées et froides), et exercer un pouvoir absolu et indépendant… S’ensuit une domination sur les autres principautés du territoire avec l’aide de l’Eglise qui voyait alors dans un prince unique l’incarnation idéale de son dessein monothéiste.

De prince à Tsar, le pas fut fait au prix de l’abolition d’une incontestable et authentique aventure démocratique…malheureusement pas assez prestigieuse pour intéresser nos historiens trop aveuglés par les éclats royaux.

[Texte extrait du livre Démocratie radicale contre diktacratie]

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9 Commentaries

  • sanihan dit :

    Des recherches instructives mais j’ai une question: jusqu’à quel point ce système fonctionnait. n’était il pas trop instable pour permettre une évolution de la société.

    • Cédric dit :

      C’est quoi pour toi, Sanihan, « une évolution de la société « ?
      Et peut-on dire d’un système qu’il est instable quand il permet de vivre radicalement en démocratie sur plusieurs siècles ?

  • Sylvie C (FB : Vis Ta Vie) dit :

    Super intéressant ! Auriez-vous des livres, ouvrages à nous conseiller à ce sujet ?

    • Cédric dit :

      Dans bibliographie (colonne de droite) tu trouveras référencé le livre de Skirda …malheureusement le seul en France.Ouvrage magnifique, incontournable.
      Pour le reste j’ai travaillé sur des documents américains et russes traduits.

  • jusepe dit :

    Merci Cédric pour ton travail partagé

  • Marat dit :

    Un descendant du Vetché a existé chez les Cosaques. Surtout les Cosaques Zaporogues d’Ukraine considérés comme les plus farouches et surtout les plus indépendants. Ceux vivant autour de Goulaï-polé pratiquaient encore ces assemblées communautaires au moment de la Révolution de février 1917. Makhno c’est appuyé sur cette pratique d’assemblée pour développer le mouvement libertaire. La Makhnovtchina descend en grande partie de cette spécificité des « paysans libres » dont il décrit en détail le fonctionnement pratique.

  • Catherine dit :

    Vous confirmez pour la Russie ce qu’on savait (ou qu’on devrait savoir) pour l’Europe occidentale. À savoir que le Moyen-Age – haut ou bas – n’a pas été ce qu’un vain peuple pense.

    Vous vous rappellerez sans doute la réflexion de Buonarroti, parlant de la Révolution à son procès de Vendôme : « Je croyais qu’on allait renouer avec les communes du Moyen-Age ».

    Les preuves de leur existence et de leur vitalité abondent, quand on sait les voir.

    Ainsi, Dario Fo a évoqué un épisode rigoureusement historique dans sa « Copromachia di Bologna » ou « Battaglia della merda », malheureusement écrite en dialecte de la vallée du Pô et non traduite, où il raconte le siège de Bologne, en 1334, par la plèbe affamée (disette), les assiégés – noblesse et clergé – pouvant y subsister grâce à une réserve de deux ans de vivres et à une fontaine d’eau pure située à l’intérieur des murs. La bataille raconte l’assaut à la catapulte, avec des excréments en guise de projectiles, et la chute imprévue de la ville, après que les assaillants aient eu l’idée de déverser leur engrais offensif dans l’aqueduc étrusque par lequel la fameuse fontaine était alimentée. C’est une des choses les plus jubilatoires qu’il ait écrites.

    Vous ne connaissez peut-être pas non plus l’origine de la Constitution des Liégeois (1316), la plus démocratique du monde jusqu’en 1789, arrachée au Prince-Évêque, à la noblesse et au clergé, à l’issue d’une bataille en rase campagne, où les manants des « Douze Métiers » avaient battu la noblesse en armure en ne se servant que de leurs instruments de travail (puisque le port d’armes était féodalement interdit au peuple). Cette Constitution imposée par le bas présentait la particularité de ne pouvoir être modifiée sans l’unanimité des trois ordres, ce qui, évidemment, n’arriva jamais et donna lieu à des affrontements sanglants tout au long des siècles suivants, les uns s’acharnant à la violer, les autres à la concrétiser.

    Sur les communes en France et les coutumes observées par le Quatrième État dans le futur Hexagone, il vaut mieux lire Mme Florence Gauthier que Max Gallo ou François Furet…

    Merci pour la réf. Skirda

    • Catherine, tout ce que tu racontes dans ton commentaire est très croustillant. Si tu pouvais en faire un article, nous serions ravis de le publier…
      N’hésite donc pas à nous faire part de ton savoir dans le « contactez-nous ».
      A bientôt !

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