Le peuple règne et ne gouverne pas

Le peuple règne et ne gouverne pas

le 17 août, 2015 dans Lecture de vacances par

D’après la théorie du suffrage universel, l’expérience aurait prouvé que la classe moyenne, qui seule exerçait naguère les droits politiques, ne représente pas le Peuple ; loin de là, qu’elle est, avec la monarchie, en réaction constante contre le peuple. On conclut que c’est à la nation, tout entière, à nommer ses représentants.

La démocratie est une aristocratie déguisée

Mais s’il est d’une classe d’hommes que le libre essor de la société, le développement spontané des sciences, des arts, de l’industrie, du commerce ; la nécessité des institutions, le consentement tacite ou l’incapacité notoire des classes inférieures ; d’une classe enfin que ses talents et ses richesses désignaient comme l’élite naturelle du peuple ; qu’attendre d’une représentation qui, sortie de comices plus ou moins complets, plus ou moins éclairés et libres, agissant sous l’influence de passions locales, de préjugés d’état, en haine des personnes et des principes, ne sera, en dernière analyse, qu’une représentation factice, produit du bon plaisir de la cohue électorale ?

Nous aurons une aristocratie de notre choix, je le veux bien, à la place d’une aristocratie de nature ; mais aristocratie pour aristocratie, je préfère celle de la fatalité à celle du bon plaisir : la fatalité ne m’engage pas.

Ou plutôt, nous ne ferons que ramener, par un autre chemin, les mêmes aristocrates ; car, qui voulez-vous qu’ils nomment pour les représenter, ces compagnons, ces journaliers, ces hommes de peine, si ce n’est leurs bourgeois ? A moins que vous ne vouliez qu’ils les tuent !

Bon gré, mal gré, la prépondérance dans le gouvernement appartient donc aux hommes qui ont la prépondérance du talent et de la fortune ; et dès le premier pas, il devient évident que la réforme sociale ne sortira jamais de la réforme politique ; que c’est la réforme politique, au contraire, qui doit sortir de la réforme sociale.

L’illusion de la démocratie provient de ce qu’à l’exemple de la monarchie constitutionnelle, elle prétend organiser le Gouvernement par voie représentative. Ce qu’elle veut c’est toujours l’inégalité des fortunes, toujours la délégation du souverain, toujours le gouvernement des notabilités. Au lieu de dire : Le Roi règne et ne gouverne pas, la démocratie dit : Le Peuple règne et ne gouverne pas, ce qui est nier la Révolution.(…)

Des mécaniques à mensonge

Puisque , suivant l’idéologie des démocrates, le Peuple ne peut se gouverner lui-même, et qu’il est forcé de se donner des représentants qui le gouvernent par délégation et sous bénéfice de révision, on suppose que le Peuple est tout au moins capable de se faire représenter, qu’il peut se faire représenter fidèlement. – Eh bien ! Cette hypothèse est radicalement fausse ; il n’y a point, il ne saurait y avoir jamais de représentation légitime du Peuple. Tous les systèmes électoraux sont des mécaniques à mensonge : il suffit d’en connaître un seul pour prononcer la condamnation de tous.(…)

Quoiqu’on fasse, il y aura toujours, en tout système électoral, des exclusions, des absences, des votes nuls, erronés ou pas libres.(…)

Je veux voir, je veux entendre le Peuple dans sa variété et sa multitude, tous les âges, tous les sexes, toutes les conditions, toutes les vertus, toutes les misères : car tout cela c’est le Peuple.(…)

Tous les citoyens, qui pour diverses raisons, seront forcés de s’abtenir, comment les comptez-vous ? Sera-ce d’après le proverbe : Qui ne dit rien consent ? Mais consent à quoi ? à l’opinion de la majorité, ou bien celle de la minorité ?…

Et ceux qui ne votent pas que par entraînement, par complaisance ou intérêt, sur la foi du comité républicain ou de leur curé : quel cas en faites-vous. C’est une vieille maxime qu’en toute délibération il faut non-seulement compter les suffrages, mais les peser.
Direz-vous que la considération due aux hommes de mérite leur est acquise par l’influence qu’ils exercent sur les électeurs ? Alors les suffrages ne sont pas libres. C’est la voix des capacités que nous entendons, ce n’est pas celle du Peuple.(…)

Je ne discute pas, je le répète, ce coté purement matériel de la question : je m’en tiens au droit. Ce qu’on obtenait auparavant de la vénalité, aujourd’hui on l’arrache à l’impuissance. On dit à l’électeur : Voici nos amis, les amis de la République : choisissez. Et l’électeur qui ne peut apprécier l’idonéité des candidats, vote de confiance ! (…)

Si les représentants doivent représenter, non pas les départements, ni les arrondissements, ni les villes, ni les campagnes, ni l’industrie, ni le commerce, ni l’agriculture, ni les intérêts, – mais seulement la France ! pourquoi a-t-on décidé qu’il y aurait un député par 40.000 habitants ? Pourquoi pas un par 100.000 ou 200.000 ! Quatre-vingt-dix, au lieu de neuf cents, ne suffisent-ils pas ? ne pouviez-vous pas, à Paris , arrêter votre liste, pendant que les légitimistes, les conservateurs, les dynastiques auraient arrêté la leur ? Etait-il plus difficile de voter sur une liste de 90 noms, que sur une de 15 ?

Mais qui ne voit que des députés ainsi élus en dehors de tout intérêt, de toute spécialité, de toute considération de lieux et de personnes, à force de représenter la France, ne représentent absolument rien ; qu’ils ne sont plus des mandataires , mais des sénateurs, et qu’à la place d’une démocratie représentative, nous avons une oligarchie élective, le moyen terme entre la démocratie et la royauté ? »

                                                       Proudhon ( Solution du problème social )

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1 Commentaire

  • Je découvre votre site ce matin. Je trouve vos articles intéressants. Je suis une anarchiste non-violente,philosophe ,férue de nature et de polars entre autre! Vous place dans ma grille de lecture et y retournerai. Je ne fais pas de politique,en revanche nos « représentants »me connaissent car je les interpelle souvent par écrit(Genève) ou verbalement lorsque je les croise dans ma commune . Il me respecte malgré mes questions dérangeantes ! Saluts amicaux,Fabienne Brunet.

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