Le partage du pouvoir

Le partage du pouvoir

le 07 avril, 2015 dans Démocratie, Provoquer le débat par

Aujourd’hui, la hiérarchisation verticale des rôles et des statuts est telle que l’on renonce sciemment à tout son bon sens sitôt que le chef en décide autrement. Aussi, il semble plus aisé de se soumettre à cette autorité totalitaire, que d’y opposer velléités et arguments – privilèges des décideurs !
Et même si, lors de réunions d’équipe, l’on vous donne la parole, c’est trop souvent l’illusion démocratique qui s’y rejoue. Car en définitive, après quelques bavardages et une fausse délibération, la décision finale sera toujours celle de la plus haute autorité.

Alors comment donner à tous ceux qui sont concernés, une chance d’exprimer leur compétence et donc de partager leur pouvoir ?
Une hiérarchisation horizontale, résultant par exemple du tirage au sort – si cher à Etienne Chouard -, pourrait être la clé de cette égalité. Une égalité alors fruit d’un hasard absolu, abrogeant au passage toute potentialité despotique en chacun de nous. De par son essence incorruptible, elle permettrait ainsi de créer un cercle vertueux gouverné-gouvernant absolument nécessaire à l’épanouissement des hommes entre eux.

Posons un cas pratique. Une école élémentaire, 10 classes, 10 instituteurs, un directeur. Pour rappel, un directeur est un ancien instituteur qui a bénéficié d’une formation administrative complémentaire  relative à la cohésion des membres de la communauté éducative.
Supposons un instant que tous les enseignants profitent de cette même formation lors de leur apprentissage. Ce ne sont donc plus 10 enseignants sous l’autorité d’un homme, mais 11 instituteurs tous susceptibles de pouvoir revêtir la casquette de directeur. Alternativement, dans un ordre de passage tiré au sort, chaque membre volontaire du corps enseignant coordonnerait ainsi l’action éducative. Cette mécanique aurait pour effet de dissuader tout pouvoir déraisonnable. Car comme le dit si justement Bernard Manin dans son Principes du gouvernement représentatif : « dans la mesure où ceux qui commandent un jour ont obéi auparavant, ils ont la possibilité de prendre en compte, dans leurs décisions, le point de vue de ceux à qui ces décisions s’imposent »…

Mais dans cette optique de hiérarchisation horizontale, c’est à dire sans autorité supérieure, comment se résoudrait un conflit d’intérêt ? (Comme dans ces cas où les avis sont particulièrement partagés, où chacun campent sur ses positions et où les partis semblent irréconciliables…)
Dans nos structures hiérarchiques actuelles c’est le directeur qui tranchera, avec plus ou moins de justesse, plus ou moins d’impartialité, privilégiant son intérêt personnel ou bien l’intérêt général suivant le profit qu’il peut en tirer. La décision prise ne sera donc pas le fruit d’une concertation collective mais d’un abus de pouvoir, l’autorité réelle ne s’incarnant que dans ses excès. Nul besoin de préciser que la sentence sera potentiellement vecteur de frustrations, de rancoeurs ou sinon d’injustices…
Dans notre établissement hybride, où tous les enseignants auront bénéficié de la formation complémentaire au rôle de directeur, et où chacun, alternativement, après tirage au sort, exercera ce pouvoir, ce même conflit devrait se régler tout autrement.
De nouveau Bernard Manin nous éclaire : « Les gouvernants ont une incitation à tenir compte du point de vue des gouvernés : celui qui commande un jour est dissuadé de tyranniser ses subordonnés, parce qu’il sait qu’il devra, un autre jour, leur obéir. »
D’ailleurs, la rotation des charges favorise l’esprit d’équipe. De par une contribution individuelle plus égalitaire, et donc un investissement plus sincère, le dialogue servira une meilleure cohésion du groupe. Autrement dit les délibérations seraient à la mesure de l’intérêt commun et non plus à la solde d’un chef, dont le statut a, jusqu’à présent, été légitimé par nos structures hiérarchiques. En effet celles-ci ont toujours défini et délimité le pouvoir. Elles entravent ainsi toute autorité, pourtant plus légitime, dégagée du consensus majoritaire, voire unanime.

Désormais la faculté de cohabiter avec nos pairs reposerait plus sur notre capacité à les convaincre par la discussion du bien-fondé de nos propositions, que sur l’obligation de se soumettre à une directive parce qu’elle proviendrait de l’autorité instituée.
Par ce respect des structures hiérarchiques c’est l’essence même de la démocratie qui est abolit.
Notre force collective ne devrait plus s’annuler au profit de pouvoirs hiérarchisés, qui jusqu’alors ont justifié toutes nos oligarchies. Le pouvoir d’un seul doit disparaître au profit du pouvoir de tous.

Récapitulons : une hiérarchie horizontale, garantie par une rotation des charges tirée au sort, assurerait une répartition plus égalitaire du pouvoir, en éviterait ses abus et sa monopolisation par une élite.
Ainsi une participation paritaire permettrait à chacun de s’exprimer motivé par l’intérêt commun…le seul à même de résoudre équitablement nos conflits.

[Texte extrait du livre Démocratie radicale contre diktacratie]

5 Commentaries

  • enebre dit :

    Bonjour,
    C’est un très bon rapport que vous avez écrit là, on aimerait que ça puisse être établi prochainement.
    Mais y ayant pensé moi aussi, j’ai rapidement compris que l’idée est simple et s’impose rapidement et d’elle même à tout esprit qui se questionne un temps soi peu, sur ce sujet de la gouvernance d’un état et donc d’une population.
    Je suis néanmoins très content de voir que vous osez aborder, le cas du pouvoir par tirage au sort, ou mieux par un système en boucle, cette alternative au pouvoir corrompu de notre époque, ou devrais-je dire « traditionnellement corrompu » par cette hiérarchie verticale.
    L’idée étant posée, le gouffre se présente, comment sortir de l’impasse ???
    La marche arrière n’est apparemment pas envisageable, qui voudrait revenir au temps du broc, non il nous faut impérativement que ce soi une évolution et non un retour en arrière, d’ailleurs cela n’a (je crois) jamais existé pour l’humanité.
    Donc voilà, Cédric et Yohan, comment aller de l’avant, que faut il faire, quelle est la clé, la pierre angulaire qui permettra le passage à ce nouveau paradigme.
    PS HS: Y aurait-il une newsletter à laquelle il serait possible de s’inscrire ?

  • planck dit :

    Cette solution présente juste un risque : Quel degré de responsabilité se trouve partagé entre tout le monde ?

    Gouverner, c’est prévoir. De ce fait, seul une dictature éclairée permet un résultat, à peu prés acceptable.

    Tous les autres systèmes sont détournés dans la durée, la technologie permettant le maintenir l’illusion encore plus longtemps.

    Les moyens de communication étant parfaitement connus des manipulateurs, ils ne sont que l’outils du malfaisant, c’est un principe invariable, ponctué de cas particuliers, mais sans conséquence.

    L’excès en chaque chose est porteur de chaos. Il est négatif par définition. Tout pouvoir doit être équilibré.

    Notre système politique est notamment défaillant parce que tous les pouvoirs sont poreux. Il n’y a donc pas de contre pouvoir.

    Le seul pouvoir possible, et fiable, c’est l’absence de pouvoir. Le pouvoir est le fait du crétin, qui pense pouvoir agir malgré le libre arbitre, qui est le seul pouvoir dont l’homme dispose, et qui ne s’adresse qu’à lui même.

    C’est d’abord et avant tout de la définition de l’homme, de ce qu’il est et de ce vers quoi il aspire, dont il faut se préoccuper.

    Le pouvoir permet juste d’oublier cet impératif.

  • antoine dit :

    La seule différence de ce système est que nous votons pur nos dirigeants nous les choisissons.Ce qui est bien car comme cela nous savons qu’ils ont les qualifications nécessaires(enfin presque) pour diriger.
    En revanche si les dirigeants étaient élus au hasard à chaque foi. Ils plongeraient sans doute dans des utopies belles et réalisables en apparence mais totalement fausses pour un homme judicieux et surtout averti.

    j attend une réponse de votre part svp !

    • Toutes les réponses, nécessitant d’importants développements, sont réunies dans notre premier livre (Démocratie radicale contre diktacratie), ou éparpillées dans la rubrique « Donner un sens à la démocratie ».

      Pour synthétiser à l’extrême : mieux vaut que nous nous partagions tous le pouvoir, plutôt que d’élire des maîtres ne faisant que parader et lutter pour entretenir notre servitude, – celle consistant, par exemple, à être convaincu de ne pas avoir la compétence d’agir de nous-mêmes.

      Seul celui aspirant à la liberté connaît les paramètres de son émancipation. S’il veut faire du commerce avec autrui, s’il veut lui faire la guerre, s’il préfère la paix, s’il veut construire ou s’il veut communier pourquoi aurait-il besoin de substituts pour orchestrer tout ça ? Nous vivons dans un monde d’assistés, où chaque effort donné, ne l’est, au final, que pour alimenter et satisfaire notre narcissisme. La liberté se résume désormais à un fantasme plein de paillettes, nous illusionnant d’autant plus que nous nous croyons libres dans la meilleure des sociétés…

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