Le fantastique : un remède homéopathique face à l’aliénation de la société marchande

Le fantastique : un remède homéopathique face à l’aliénation de la société marchande

le 30 décembre, 2014 dans Provoquer le débat par

Avant toute chose, je tiens à faire remarquer que j’ai été, et suis encore un grand « consommateur » de fantastique : littérature, cinéma, jeux de rôles, jeux vidéos… bref, l’échappée belle en terre donjon-et-dragon-esque ou en terre du milieu, sous toutes ses formes, est une pratique à laquelle je me suis adonné et m’adonne encore régulièrement.

Ayant constaté que le vecteur de la culture geek a entraîné dans son sillage un certain intérêt du public et des médias (toujours aussi mal informés) sur le sujet, je me suis intéressé à l’origine de cet engouement relatif. Il m’a suffit pour cela de partir d’un constat très simple. Cet intérêt est aujourd’hui partagé par une grande partie d’ une classe d’âge au sein d’un milieu socio-culturel assez bien défini, dans certains pays. Il ne peut pas s’agir d’une coïncidence, nous sommes dans un phénomène qui dépasse l’effet de mode, et inutile de vous attendre à une quelconque forme de complaisance de ma part sur le sujet, sous prétexte que je baigne dedans.

En effet, des panégyriques sur la fantasy, pour dire à quel point c’est formidable, que ça ouvre l’esprit, que ça rend fort, beau et intelligent, il y en a déjà à la pelle, passée un court interlude de victimisation par la gérontocratie ploutocrate à l’époque de la polémique donjon-et-dragon (ou comment trouver un bouc émissaire quand la jeunesse pète les plombs), bien vite effacée au profit de celle sur les jeux vidéos (et tout aussi peu étayée). Il ne s’agira pas non plus pour moi de me défendre en réaction vis à vis de certains comportements, dont tous les amateurs de virée en terre elfique ont déjà été victimes au moins une fois dans leur vie, du genre « c’est n’importe quoi, ça n’existe pas » ou « c’est pour les enfants », ou encore « je connais un très bon thérapeute si tu veux ».

Une opportunité de s’évader

Au sein de notre société énucléée, désolidarisée, balayée par l’assourdissant impératif du moi-je exacerbé par le marketing, laissant nos âmes arides errer en mal d’absolu et de sacré dans des métropoles s’étendant comme autant de tumeurs cancéreuses sur la face de notre vieille Gaïa, un nouveau type de lien a émergé entre les individus. Afin de remédier à la désaffection de la citoyenneté, appartenance fantasmatique à une république dévoyée, la logique des réseaux à pris le relais de la vieille camaraderie solidaire, qu’elle soit de famille, de classe, de corporation ou de concitoyens.

La logique du réseau fait écho à celle de la bande : logique pratique commune aux dirigeants économiques, médiatiques, politiques, et aux caïds. Pour la plèbe trop honnête pour renoncer aux joies du salariat, et trop pauvres ou mal-nés pour accéder aux sphères éphémères de la notoriété mal-acquise, la logique de réseau va permettre, sur des bases sociologico-culturelles, de partager ce qu’il reste à partager à des individus dont le système a consciencieusement broyé tous les repères : des codes. Quand le signifiant se justifie lui-même, devient sa propre finalité. Ni plus, ni moins. Et quels codes, lorsqu’il s’agit de « fantastique » !

Le fantastique (j’emploie ici ce terme de manière générique, le considérant sous toutes ses formes, sur tous supports), est un formidable exutoire, cela même les fanatiques du genre l’admettent sans trop de gêne. Castré par l’école, castré par l’entreprise, on se retrouve une paire de burnes le temps d’une soirée à se la jouer Conan le barbare, en se gavant de chips et en buvant des sodas.

Entre les émeutiers du lumpenprolétariat brûlant des voitures, en colère d’un ennui existentiel et d’une vacuité lancinante, et les gestionnaires du capital, représentants de la société marchande ne dirigeant plus grand chose que leur propre carrière, il se trouve au sein d’une sous-catégorie relativement lettrée, bien élevée et pas encore trop déclassées de nombreux « amateurs de fantastiques ».

Abandonnant la rue, dédaignant les spotlights sous lesquels leurs silhouettes souvent peu apolliniennes ne se dandineront jamais, on se recrée du « lien » entre « potes ».
On jalouse une liberté perdue à travers des archétypes cristallisant tout ce qu’on a pas osé être.On se projette dans un monde où l’on redevient acteur, où l’on a plus à demander avant de prendre, où l’on a pas à ramper pour être reconnu, et où l’on a plus besoin de jouer à être quelqu’un.
Étonnant paradoxe, on mime ou on admire un personnage qui dans son essence n’a pas à en mimer un autre pour feindre d’exister, tel un double négatif (ou positif en l’occurrence) de nous-même.

Ce monde est laid. Sans cela, le fantastique n’aurait pas pu prospérer. Il émerge avec la société industrielle sous sa forme moderne, pour devenir phénomène culturel dépassant le cadre confidentiel de quelques amoureux de littérature exotique à l’époque du capitalisme triomphant. Il n’y a pas de hasard. Cette société pue les effluves de ses marchandises qu’elle nous déverse dessus à grand coup de matraquage publicitaire. Les jeunes filles aguicheuses resteront des icônes sur des affiches, la réalité ne laisse que peu d’échappatoire à l’aliénation du salariat, sorti des anxiolytiques, de la soumission, ou de l’abrutissement volontaire. Sur ce dernier point on pourra noter que bien loin de vouloir se « vider la tête » devant les sbires du divertissement subventionné, le rôliste va se la remplir à coup de bouquins de règles de trois-cent pages, juste pour le plaisir de maîtriser enfin quelque chose dans sa vie et d’avoir l’opportunité de s’évader. S’évader de où ? De quoi ? Il va de soi qu’on ne cherche pas à s’évader du paradis…

Jouer au schizophrène ?

Les univers fantastiques, alternatives colorées à nos grises quotidiennetés, nous plaisent à mesure qu’ils diffèrent du nôtre. Quand bien même ils sont dangereux, au moins y-sommes-nous libres d’affronter ses périls. Et c’est pour la même raison, leur différence radicale, leur étrangeté, qu’ils rebutent beaucoup de nos contemporains.
En effet, certains ne sont même plus à même de fournir cet effort d’imagination émancipateur. Car bien entendu, tout cela reste de l’ordre du virtuel, même quand on se retrouve tous déguisés pour se foutre sur la tronche à coup d’épées en mousse.
Ceux qui sont capables de cet effort d’imagination et qui auront cette appétence pour les univers fantastiques, – qu’on se plaît à appeler réalités alternatives pour faire plus sérieux -, se croiseront par le biais des vases communicants émaillant ce réseau. Tel amateur de jeu de rôle se trouvera des affinités avec un fan de heavy-metal. Tel cinéphile fétichiste de Star-Wars rencontrera sa princesse Leïla dans un salon de jeux vidéos, etc. … Autant de supports pour le même réseau, et pour la même finalité : échapper à la névrose, quitte à jouer au schizophrène un soir par semaine entre potes autour d’une table.

Mais cet engouement, pour inoffensif qu’il soit, se mue souvent en aveu d’échec face à un système qui nous supporte tout en nous méprisant. Les armes factices dont on se sert sont autant d’armes véritables déposées aux pieds du veau d’or. Pour faire simple, on brandit les armes qu’on n’est plus capable de prendre. On se retrouve une cause à défendre, un monde à aimer.
Pour ce qui est de l’augmentation du nombre de gens sensibles au genre, l’attrait pour le fantastique ne peut de toute façon qu’augmenter à mesure que la classe moyenne augmente, que la société marchande s’étend, que la conscience politique diminue. Cela ne veut pas dire que les amateurs de fantastique n’ont aucune conscience politique, juste qu’il ne faut pas s’attendre à voir les fils et filles de la petite bourgeoisie, aux corps souvent bien nourris et ciselés par de longues heures de lectures, à se précipiter sur les barricades quand elles se dresseront. Simple constat sociologique, étayé par des siècles de jacquerie, de révolutions et autres exemples communards.

Pour autant, le fantastique ne participe, en tant que loisir toléré par le système, que très indirectement au « tittytainement« , (bien moins que d’autres domaines récréatifs à vrai dire, car il n’émane pas du système), mais a émergé en réaction à la société moderne, et en constitue un échappatoire temporaire.

Mimer la violence et non la faire

Les grands idéaux véhiculés dans ce qui constitue le socle de la littérature fantastique et des univers qui en découlent transpirent la force martiale, la virilité, le manichéisme. Ses antagonismes sont autant d’injures au cosmopolitisme in-différenciateur. Ses modèles sont des modèles archaïques, qui puisent dans nos légendes, dans des racines recréées et revivifiées pour l’occasion.
Surtout, le fantastique n’est pas un mouvement de balancier s’opposant à la disparition du merveilleux. Il est un remède homéopathique face à l’aliénation de la société marchande.

Je me souviens d’un concert, il y a de cela plusieurs années, lors d’un festival dévolu à la fantasy sous toutes ses formes: à mes côtés, dans une salle comble, désignant les gens alentours qui sautaient au son d’une cornemuse, un garçon d’une petite vingtaine d’années dit à son voisin : « tu vois quand je vois ça, je me dis qu’il reste un espoir ».
Je ne pense pas qu’un songe cotonneux, aussi agréable soit-il, puisse être un remède au mal-être d’une génération. Ces remparts sont illusoires, et la conscience du monde réel dans lequel on survit, pour lucide qu’elle soit, reste celle d’un assiégé.
L’histoire, ce sont ceux qui savent se servir de la violence qui la font, pas ceux qui la miment.
Aussi la fantasy ne dérange pas, d’autant plus que comme toute culture marginale, elle a depuis belle lurette été récupérée par le système libéral, qui y a trouvé une nouvelle manne financière doublée d’un nouvel échappatoire au service, in fine, de la paix sociale. Au pire, elle questionne et titille la curiosité des non initiés. Le plus souvent, elle indiffère.

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2 Commentaries

  • Axel dit :

    Super article. J’ai toujours eu de la curiosité a l’égard des adeptes de fantaisy, les codes vestimentaires, leur physique, leur humour sont autant de variables qui permettent effectivement de les classer sociologiquement. L’analyse faite dans cet article répond a certaines de mes questions et a mes suppositions
    Merci !

  • yoshi_120 dit :

    Vous utilisez le terme « Fantastique » alors qu’il faudrait utiliser « Fantasy » où fantaisie. Car le fantastique c’est l’apparition de l’étrange et du surnaturel dans un monde réel.
    Sinon très bon article et de ce besoin d’échapper au morbide de notre monde.

    Vive Final Fantasy et Dragon Quest !

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