L’art du politiquement stérile

L’art du politiquement stérile

le 22 novembre, 2014 dans illusion artistique et sportive par

Je les entends toujours autant pavoiser tous ces bouffons, qu’on appelle artistes, fiers de choquer le bourgeois. Quand il y a choc il y a rencontre : il s’agit de heurter l’esthète et par conséquent de le convier à regarder, écouter, toucher, s’interroger même. Sachant qu’il est le seul éduqué à une telle contemplation il est potentiellement le seul à pouvoir, du même coup, la financer.
L’important c’est le scandale. Il est le meilleur promoteur pour une œuvre, tant son tapage fait office de révolte, alors qu’il n’en est qu’un écho artificiel, un reflet esthétisé. Provoquer ne signifie t-il- pas étymologiquement « inviter à » ? 

Cette invite à l’extase, aussi excentrique soit-elle, n’en demeure pas moins politiquement stérile. Car toute création qui revendique son engagement ne bouleverse que des sensibilités et n’ébranle aucun pouvoir. A quoi sert Guernica si ce n’est à la gloire de Picasso ? Ce tableau qui symbolise en particulier la violence de la répression franquiste et l’horreur de la guerre en général, n’était, à l’origine, qu’une commande des républicains espagnols en 1937 pour l’Exposition Universelle à Paris (coïncidence heureuse, Picasso réside, pendant le conflit civil espagnol, dans la capitale française). Toujours est-il que l’impact de l’œuvre sur Franco fut tel que le dictateur se maintiendra au pouvoir jusqu’à sa mort en… 1975, postérieur de deux ans à celle du peintre espagnol !

Aussi séditieuse soit cette peinture, elle ne se contente que d’exprimer la rage singulière du peintre. Elle ne sera jamais un étendard dans une base militaire. C’est pourtant là-bas que s’organise la barbarie en grande pompe, toujours en accord avec un pouvoir en place ou à prendre.

Même vanité chez Jimi Hendrix, qui, avec sa guitare dans son Machine Gun, pour protester contre la guerre du Viet Nam, réussit sans pareil à évoquer, dans un déluge sonore de bombes et de cris rythmé par des rafales de mitraillettes, toute l’atrocité de la guerre. A l’issue de ce cataclysme inouï, le guitariste grommelle « voilà ce qu’on ne veut plus entendre ! ». Deux ans plus tard, cette guerre de plus de dix ans, prendra fin, laissant un traumatisme sans précédent chez des vétérans peu mélomanes qui, aujourd’hui scrutent sur leurs écrans les apocalypses du Proche Orient où les échos hendrixiens jouissent d’une clarté haute définition.

Toute désapprobation par voie artistique, aussi virulente et juste soit-elle, n’en demeure pas moins systématiquement sans conséquence. C’est à croire que les artistes soient plus inspirés par les guerres, qu’ils n’inspirent à ne plus les faire.

Il y a plus de dix ans, j’ai moi-même œuvré sur toile une Sonate pour Bagdad, croyant ainsi absoudre, par mon indignation esthétique, la capitale irakienne de ses attentats quotidiens. Mais mon entreprise artistique dissonait dans l’orgueil tant mon opprobre formatée n’était en vérité destinée qu’à conforter une conscience asservie à un désir narcissique de mieux paraître. Et pourtant je connaissais déjà la maxime de La Rochefoucauld« Quelque prétexte que nous donnions à nos afflictions, ce n’est souvent que l’intérêt et la vanité qui les causent ». Au final, et comme beaucoup, j’avais visé une gloire convenue, histoire d’obtenir une place quelque peu dorée dans un monde nous considérant qu’après nous avoir décoré de médailles.

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12 Commentaries

  • sanihan dit :

    Encore une fois impressionée par les talents d’écriture et la clarté du propos. bagdada sonata était quand même la matérialisation d’une révolte. oui elle n’a eu aucun impact sur la classe dirrigeante mais elle temoigne d’ une prise de conscience. n’est ce pas là le début de tout ton engagement? Je pense que l’art sincère joue un rôle pour faire évoluer les mentalités, oui l’échelle est petite mais c’est quand même une passerelle vers un réel engagement quand il n’y a pas récupération politique.

  • kelly dit :

    Superbe ! Tout est dit ! En effet, bien que les voix esthétiques témoignent de quelques prises de consciences d’une époque, elles n’en restent pas moins inoffensives, de par leur nature incitant la seule contemplation. Et puis, dans un état doté d’un ministère de la culture, l’ingérence se fait fatalement, dans la subvention ou plus simplement par son absence (là où on parlait de censure autrefois), histoire d’être sûr qu’on ne réfléchisse pas dans le bon sens… Et c’est là où je te rejoint Sanihan, car pour ceux qui ont les codes, l’artistique peut être un « médiateur » politique, bien qu’il ne se suffise jamais à lui même, je pense par exemple à Dieudo, dans mon cas qui a été l’un des déclencheurs d’un « réveil ».

    • Tambour dit :

      Eh oui il existe des artistes comme Dieudo qui par leurs prises de positions font bouger les lignes mais cela reste un cas malheureusement isolé. Et surtout le Net sans qui l’information Anti prnsée unique ne pourrait prospérer. Car celui qui cherche trouve !!

  • pat dit :

    Cédric, c’est magnifique! Une sincérité doublée d’une rage, une colère à vous couper le souffle. Picasso disait: « L’art est un mensonge qui nous permet d’approcher la vérité ». A méditer…A répondre…

  • Nuclear Nymph dit :

    L’artiste dans sa cave qui n’a aucun pouvoir ni influence politique évidente et en qui brûle une rage incontrôlable de vouloir bouger les choses, enchaîné de ne pas pouvoir arriver à les changer va utiliser cette énergie pour créer et extirper ce torrent démentiel sur sa toile, marquant ainsi les époques traversées par la conscience collective… C’est au-travers des toiles qu’ont parsemé les artistes dans l’histoire que nous nous empreignons de l’ambiance d’une période marquante ou simple, que l’émotion et les sentiments des gens se ressentent au-travers du temps…Les angoisses du temps, les joies d’une ère… Bref, tout ce qui n’est pas forcément raconté dans les livres d’histoire, et je pense que cela est plus qu’intéressant que de connaître les émotions, les moeurs de chacun… La voix du peuple entre autres… Impossible à déformer/détourner par les dires de l’histoire… L’art laisse donc une trace indélébile de ce qu’il s’est passé dans les consciences d’en bas… Il sert aussi à montrer un autre regard sur la vie, le système, tout…D’un autre oeil, peut amener à réveiller des consciences…Peut appeler, interpeller… L’art parle dans toutes les langues, l’art contient une puissance communicative, l’art parle à l’âme de chacun…

  • Julien dit :

    Sans blague !

  • kelly dit :

    Seulement il ne faut pas oublier que l’histoire de l’art est une fiction, nous ne pouvons nous imprégner que de ce qui aurait été retenu et validé par les instances officielles, souvent à dessein (n’oublions pas que les artistes passent historiquement de la tutelle du roi et de l’Eglise à celle aujourd’hui de l’économie et des marchés)je pense que plus que la représentation c’est « l’histoire » de l’oeuvre artistique qui en dit long, ce qui n’empêche pas la délectations que l’on peut ressentir. Et puis l’art ne parle pas à tout le monde, ses codes restent l’apanage d’une caste dominante, l’art servant alors de « marqueurs » de classe. Et que dire aujourd’hui de l’art contemporain? Les artistes, sous prétexte de « liberté » du créateur , ne tiennent plus compte des représentations et des codes du profane, ils cherchent à alors provoquer, à se démarquer avant tout pour obtenir les faveurs des critiques et des marchés de l’art.
    Je ne sais pas alors, si l’on peut dire que l’art témoigne des « consciences d’en bas », il faudrait alors qu’il fut fait par ces mêmes consciences…

  • Nuclear Nymph dit :

    La vague d’un certain type d’art contemporain tend effectivement à faire la chasse à « ce qui n’a jamais été fait encore », sans vraiment se soucier ni de l’esthétique ni du sens, en arts plastiques j’ai souvent vu des gens chercher un sens à leurs « oeuvres » après l’avoir conçue, comme une sorte d’excuse, prétendant bien sûr l’avoir pensé avant de l’avoir fait quand ils l’expliquent aux autres. Je n’exclus pas le fait qu’on puisse inconsciemment faire passer un message quand nous sommes en connection avec le divin de la « création », un message qui nous aparaît après coup, mais je doute fort que ce soit le cas pour toute oeuvre dont l’artiste prétend. Je m’attendais fortement à ce que quelqu’un soulève le côté « caste » qui comprend l’art vs monsieur lambda qui n’arrive pas à comprendre « LE » dit message. A mon sens, il n’y a pas UN SEUL message UNIQUE à comprendre et rien d’autre, tel quel, à comprendre exactement dans ce sens et surtout pas dans un autre, sans nuances etc…L’art est libre, et une partie du tableau c’est le spectateur qui la complète. L’art est visuel : on peut bien sûr interpréter les couleurs différemment selon notre culture (je ne parle pas de « culture intellectuelle » mais bien de culture d’un pays, d’une civilisation etc) malgré que les connaissances y jouent aussi mais elle est loin d’être l’unique composant qui fera que « oui » ou « non » on comprendra tout ou rien. Chacun interprète une oeuvre à sa manière, heureusement sinon l’art n’aurait pas cet aspect de liberté, de spiritualité. La sensibilité visuelle est propre à l’humain, elle est en chacun de nous. Nous réagirons tous différemment selon nos paramètres. Mais nous réagirons tous. A des degrés différents. Mais personne ne sera à zéro pointé indifférent, comme un robot. Seul un robot ne peut effectivement pas réagir du tout. Seul un robot n’aura pas d’intrigue, d’énigme, de questions, de réflexion qui va lui monter à la tête en étant face à une oeuvre dont il n’a pas la notice jointe. Si l’humain ne comprend pas, et c’est dans sa nature, il va se poser des questions. Il va chercher à comprendre. On peut même supposer. On peut y trouver NOTRE solution, notre propre réflexion, notre propre avis subjectif. Nous sommes subjectifs, puisque nous voyons au-travers des yeux de notre conscience. Quelqu’un qui se fiche complètement de l’art (je maintiens que le degré zéro est inateignable en matière humaine) va simplement arrêter de regarder. S’il maintient son regard ne serait-ce qu’un court instant, après l’analyse de son cerveau il va forcément y avoir une réaction, qu’elle soit positive, négative ou presque neutre. Je ne dis pas qu’il aura compris « LE » sens de l’oeuvre (ce n’est pas un mot écrit noir sur blanc, quoi que même un mot simple pourrait amener à la réflexion, encore faut-il parler la langue du dit mot, c’est en ce sens que je décris l’art comme étant universel : un mot écrit dans une langue étrangère avec des caractères indéchiffrables, ne ressemblant à rien de ce qu’il se fait dans la nature (pas de forme d’oeil, d’oiseau ou autre, juste des traits agencés en caractères) sera indéniablement abstrait pour le non connaisseur de cette langue. Là oui, c’est totalement ininterprétable. Après, l’art abstrait minimaliste est pour moi un courant vraiment sectaire en rapport aux autres styles (un point rouge sur fond bleu par exemple). Là, difficile d’apparenter cela à une forme de la nature, la réflexion est beaucoup plus abstraite. Mais il y a trop d’imposteurs dans ce milieu. Et pour ma part, je suis totalement alergique à ce genre de -censure-. Si certains sont contents, tant mieux. Mais des personnages visibles en attitude, ça, tout le monde comprend bien ce que la personne peinte est en train de faire. (un peu comme une photo) un paysage, orageux, lumineux etc., un visage torturé baignant dans un rouge écarlate, je pense que de n’importe quel pays qu’on vienne, de n’importe quel niveau culturel qu’on soit, tout le monde peut avoir une sensibilité vis-à-vis de ça. A moins que d’être un robot. Heureusement que « l’art » ne se résume pas à ces *** de carrés oranges sur fond blanc !!!

  • monaca dit :

    Article intéressant sous certains points mais que je trouve tout de même un peu extrême sous d’autres. j’aimerai ici cité un passage que je trouve fort juste de Guevara sur l’art :

    « Dans le domaine des activités non productives, il est plus facile de distinguer le nécessité matèrielle
    de la nécessité morale. Depuis longtemps, l’homme essaie de se libérer de l’aliénation par la culture
    et l’art. Il meurt journellement au cours des huit heures pendant lesquelles il remplit son rôle
    de marchandise, pour ressusciter ensuite dans la crétion artistique. Mais ce remède porte les germes
    de la maladie elle-même: celui qui cherche la communion avec la nature est un être solitaire.
    Il défend son individualité opprimée par le milieu et réagit devant les idées esthétiques comme un être
    unique, dont l’aspiration est de rester immaculé. Il ne s’agit que d’une tentative de fuite.
    La loi de la valeur n’est plus le simple reflet des rapports de production; les capitalistes monopolistes
    l’entourent d’un échafaudage compliqué qui en fait une servante docile, même quand les méthodes employées
    sont purement empiriques.
    La superstructure impose un type d’art qui nécessite un travail d’éducation des artistes très poussé.
    Les rebelles sont dominés par la technique et seuls les talents exceptionnels peuvent créer une oeuvre
    personnelle. Les autres deviennent des salariés honteux ou bien ils échouent. On invoque la recherche
    artistique que l’on considère comme la définition de la liberté, mais cette « recherche » a ses limites,
    imperceptibles jusqu’à ce qu’on s’y heurte, c’est à dire jusqu’au moment où l’on se pose les problèmes
    réels de l’homme et de son aliénation. L’angoisse injustifiée ou les passe-temps vulgaires constituent
    de commmodes soupapes pour l’inquiétude humaine; on combat l’art dés qu’il devient une arme de dénonciation.
    Si l’on respecte les règles du jeu, on obtient tous les honneurs, comparables à ceux que pourrait obtenir
    un singe en inventant des pirouettes. La seule condition est de ne pas essayer de s’échapper de la cage
    invisible. »

  • La Giraphe dit :

    Il y a la technique. Le travail acharné sur l’instrument, la dextérité, la capacité à improviser. Ce n’est pas l’art pour l’art, l’abstrait inutile, mais la liberté et la beauté des sons.

    L’artisan crée, le menuisier fabrique finement ses meubles, beauté et savoir faire sans politique. On peut aussi composer sérieusement sans vouloir politiser son œuvre. Et par ailleurs posséder une certaine clairvoyance, et une vision subversive du théâtre politique. Il y aussi d’autre facteur d’intérêt, et la musique c’est avant tout un son et la sensation qu’il procure à l’écoute et en communion. Des tambours de l’armée, au tamtams du bush, en passant par l’opéra, le classique, un morceau d’éléctro avant garde finement ciselé, un bon flow rap sur des banalités et une bonne instru, un stoner rock sans parole mais au touché terriblement subtil.

    La technique ce n’est pas un truc de gland, ça nécessite volonté, travail, déceptions, apprentissage, concentration, patience, relativité, persévérance, amour de son instrument, et la liberté que cela procure vraiment.

    Je comprends bien la provoc’, et malgré mon commentaire je suis plutôt d’accord. Mais, y’en a beaucoup dans la pissidence qui politisent leur son sans rien y comprendre, et qui feraient bien mieux de la fermer et apprendre à maitriser leur séquenceur, leur clavier – ou alors qu’ils retournent au triangle ou à la guimbarde.

  • Sébastien dit :

    C’est vrai donc c’est beau.
    Le rebelle est une invention du capitalisme et de son bras armé, le show-biz.
    Quant à Dieudo, je ne suis pas certain qu’il change quoi que se soit, mais au moins il est un symbole et à la limite, c’est le maximum qu’on puisse demander à l’art.

  • Bono le second.. dit :

    Le mal de tête à lire certains commentaires…pffff…

    Guernica pour certains c’est comme Zeus: un mythe, d’autres un mensonge, et pour le reste c’est une histoire.

    La peinture sert la propagande à travers l’imagerie populaire, les détails c’est du surplus.

    Penchez vous sur les détails, les mathématiques feront le reste.

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