L’art contemporain est un impérialisme

L’art contemporain est un impérialisme

le 03 avril, 2015 dans Asservissement moderne, illusion artistique et sportive par

Cela ne vous aura sûrement pas échappé, la majorité de ce qui trône dans les musées d’art contemporain relève de l’art conceptuel. Vous savez, cette création dont la forme interroge, laisse pantois, voire repousse, et qui, sans discours, aurait bien du mal à justifier ses aisances formelles… Abstraction, art minimal, ready-made, partout le concept y est roi. Sans parler de tous ces écrits théoriques soutenant à bout de bras cet art que l’on nous présente comme témoin de notre temps ! Pourquoi une telle hégémonie ? Surtout que l’art contemporain n’est pas celui que l’on croit ; il pourrait même résulter d’une idéologie…

Les Etats-Unis, en grand vainqueur de la Seconde Guerre mondiale et de la Guerre froide, surent imposer en toute logique leur économie, leur morale, leur culture de masse et leur art. Tentons de faire la lumière sur ce véritable trafic d’influence.

En 1948, le plan Marshall, voté par le Congrès, entame la manœuvre d’un remodelage de l’Europe à la sauce états-unienne. Celui-ci comporte, entre autres et dans une optique anticommuniste, tout un pan culturel destiné à s’appliquer de manière diffuse et indolore. Cette stratégie compte notamment l’instrumentalisation d’une nouvelle école artistique : l’expressionnisme abstrait, avec Jackson Pollock en chef de file. S’inscrivant en rupture avec les normes picturales alors existantes, ce courant fait l’éloge du geste créateur dans une confrontation avec le support. La sublimation de l’inflexible subjectivité aura alors travesti toute revendication politique. Je m’explique : l’art américain serait « libre » dans son contenu, là où celui de l’URSS ne serait, de par son réalisme, que propagande socialiste. Et de fait, le figuralisme sous Staline permettait de transmettre sans difficulté un message : la peinture et la sculpture représentaient des paysans, des ouvriers, des militaires, mais aussi Staline en bon petit père du peuple, œuvrant héroïquement à la construction de la nation prolétarienne. Les USA appliquèrent alors la «gestion des contraires», l’abstraction et la démarche subjective de l’artiste devinrent les alibis parfaits, démontrant à eux seuls, l’affranchissement de la domination de l’Etat sur les arts. La manœuvre permit donc à l’Oncle Sam de s’afficher en tant que combattant pour la liberté et la démocratie ! Mais ne nous égarons pas ! La liberté promue par la première puissance mondiale demeure à l’image d’une toile de Pollock, abstraite et formelle. Rappelons aussi que l’individualisme forcené n’est en rien un gage de pouvoir égalitaire !

Récupération et instrumentalisation du génie français

La récupération de l’avant-garde française fut un facteur de plus dans la domination artistique américaine. Les Etats-Unis devaient devenir le nouveau centre de l’Avant-garde artistique, et voler ainsi la vedette au vieux continent. Exilés lors de la deuxième guerre mondiale, des pointures tels que Marcel Duchamp ont été accueillies à bras ouvert outre Atlantique. S’approprier les innovations désinvoltes du célèbre anartiste faisaient donc parti du plan. L’appellation du nouveau concept artistique duchampien est d’ailleurs un anglicisme signifiant « déjà prêt ».  Le ready-made est selon André Breton, un objet usuel promu à la dignité d’objet d’art par le simple choix de l’artiste (Dictionnaire abrégé du surréalisme). Ajoutons pour parfaire la définition, que cet objet est détourné de sa fonction originelle pour se décliner en diverses installations préfigurant une idée, un concept. Quoi de mieux pour encenser la société de consommation, alors en expansion, qu’un art à sa mesure faisant l’éloge de l’objet ?

Et, puisque l’art contemporain possède là son point d’ancrage – par ailleurs indépassé – revenons à la révolution esthétique de 1917. Duchamp entreprit alors un véritable coup d’état en présentant à la Society for Indépendant artist, sorte de salon des refusés américain, un urinoir, baptisé « Fountain ». Geste incompris en son temps, ce ready-made fut réhabilité dans les années 60 par une philosophie postmoderniste opportuniste. Rappelons que la modernité s’est caractérisée par des révolutions plastiques en cascades au niveau technique : la peinture s’est peu à peu affranchie de la vraisemblance, elle a révolutionné la couleur, la forme, le mouvement. Mais, que reste-t-il lorsqu’on a tout expérimenté ? Là vient le virement sémantique, la « dé-définition » ou absence de définition, de l’art, tout est remis à plat : l’art est à la fois tout et rien, tout se vaut, relativisme postmoderniste oblige. Et, dès qu’un objet artistique plaît à une subjectivité, s’applique alors le critère kantien de satisfaction universelle. Cette posture intellectuelle permettra en outre l’incarnation du précepte subjectif initié par Duchamp : l’artiste a ainsi le pouvoir d’élever un simple objet manufacturé au rang d’œuvre d’art, apportant là son volet esthétique à la société de consommation.

L’art au service de l’objet et vice versa

Et de la même manière que les artistes d’antan louaient Dieu en déclinant leur art en d’autant d’icônes que leur offrait la religion, nos créateurs sont à la fois Dieu et disciple du dogme artistique faisant foi aujourd’hui. S’en référant à l’expérimentation duchampienne, ils offrent un autel à la divinité de notre temps : l’objet. L’instrumentalisation du génie précoce d’un Duchamp aura permis de faire d’une pierre deux coups : d’une, elle glorifie le gadget, cher à la propagande consumériste, telle une nouvelle idole ; de deux, elle permet de s’affranchir du génie technique pour créer de la valeur pécuniaire à partir de rien ou presque.

Mieux encore, prenez Andy Warhol, à quoi tient donc son succès foudroyant ? Il n’est pas à chercher dans quelques dénonciations des excès de la société de consommation, ou de sa banalisation, mais plutôt dans son esthétisation. Warhol sut révéler le potentiel artistique des biens de consommation courante. Inversement, il a, bon gré mal gré, exalté le pouvoir mercantile de l’art, dont les motifs permettront de vendre quantité d’artefacts tous plus inutiles les uns que les autres. Les formes esthétiques devinrent alors des logos et les artistes virèrent entrepreneurs. A ce sujet, quoi de plus révélateur que la déclaration d’Andy Warhol à propos de la marque de luxe Bulgari : « Pour moi entrer chez Bulgari, c’est comme si je visitais la meilleur exposition d’art contemporain.» L’exemple de la création warholienne cristallise donc le principe totalitaire du marché : il assimile tout.

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9 Commentaries

  • Aude de Kerros a décrit cela; il ya longtemps dans « L’art caché »…

  • queteur dit :

    Je trouve cet article tout simplement génial.

    Je me demandais, depuis longtemps pourquoi l’art qu’on dit moderne faisait ressortir aussi intensément la valeur des objets. Oui, en comparant avec des œuvres artistiques anciennes, on s’aperçoit, tel que souligné dans cet excellent article, qu’il y a eu une espèce d’évolution qui a en quelque sortie perverti ce qu’était sensé exprimer l’art.

    Je n’ai jamais su comment exprimer l’idée que je me faisais de ce qu’est devenu l’art, cet article est venu, finalement, pour y remédier.

  • manuel valls dit :

    Il y a un article sur ragemag sur l’art contemporain qui complete parfaitement le tien

  • Blanc-bec dit :

    Un jour je me suis posé cette question: contemporain, contemporain… ça veut dire quoi? Tous les mouvement artistiques ont pour moi un sens très précis sauf l’art contemporain. D’ailleurs quelle idée absolument stupide de qualifier un mouvement artistique par un mot qui se rapporte à la notion de temps. Et l’art moderne? L’histoire de l’art se divise en deux à mon avis. L’art de la Renaissance à Cézanne et l’art de Cézanne à aujourd’hui que je qualifie d’art moderne. Art contemporain… qui a inventé cette saloperie? Les américains je les emmerde. Qu’ils paient leurs dettes et on discutera après. L’Europe ça vous dit quelque chose? Avez-vous été à l’école et d’étudier l’Histoire? Ça me rend fou de colère ces histoires. Salutations!

  • Mouais dit :

    L’analyse faite dans cet article me semble en effet assez vraie et intéressante cependant le mensonge de ce même article se situe dans son titre péremptoire qui aurait pour volonté de séfinir l’art contemporain dans sa globalité.
    Il n’y a évidemment pas un art mais des arts, des artistes et des discours extremement différents. Dans son article, l’auteur ne mentionne que des artistes modernes pour parler d’art contemporain. l’artiste le plus récent cité est Andy Warhol alors que c’est l’artiste d’un mouvement à la limite entre le moderne et le contemporain : le pop art qui, pour ce mouvement précis est en effet une mise en avant du consumerisme.
    Il existe un art contemporain au service d’un impérialisme mais l’art contemporain n’est pas impérialiste. Ca a autant de sens de dire ça que de rejeter en bloc la litterature ou la poésie actuelle.
    Les gens rejetaient dans les siècles passés avec autant de véhémences ce qui semblait à leurs yeux un art dégénéré sans aucun intêrets. Seulement ce que vous voyez dans les musées aujourd’hui est une proposition de l’ensemble de ce qui ce fait en ce moment, et le temps seul décidera quels sont les oeuvres et les artistes que nous retiendrons de notre siècle. Sûrement beaucoup seront oubliés mais d’autres resteront

  • Kelly dit :

    Ta remarque est tout à fait pertinente et me permet alors d’apporter de la nuance à mon propos. Seulement, il ne t’aura pas échappé que je parle de l’art contemporain qui se retrouve le plus souvent dans les institutions, c’est à dire de celui qui est subventionné, et à dessein. En effet, l’art censé représenter la création contemporaine et que les différentes instances ont baptisé « contemporain », n’est qu’une infime partie de la création d’aujourd’hui, qui, elle, regroupent plusieurs mouvements, picturaux notamment. La subvention est alors déterminante dans ce qui est de la visibilité et de la reconnaissance de tel ou tel art, et sur le modèle américain, l’Etat a le plus souvent tendance à soutenir ce qui lui apportera du crédit au niveau de la liberté d’expression ou bien ce qui sera vecteur de propagande pour défendre ses intérêts. En effet, on remarque que ce qui fait foi aujourd’hui, ce sont des créations de plus en plus déroutantes, aux références bien éloignées de toute réalité sociale, en témoigne les œuvres de Damien Hirst par exemple.

    Comme je l’ai écrit dans cet article, tout est lié et l’art majoritairement subventionné aujourd’hui, est issu d’une idéologie américaine, même si je te l’accorde d’autres formes de création existent, mais à la marge. Pour préciser un peu, la re-définition de l’art renvoie à une philosophie analytique américaine, portée par Arthur Danto et George Dickie. Dickie proposa en 1969 une nouvelle définition de l’art qui va s’étendre à toute l’Europe : « Est de l’art tout artefact auquel une ou plusieurs personnes agissant au nom d’un certaine institution sociale ont conféré le statut de candidat à l’appréciation. » Dès lors, la voie est libre au tout et au n’importe quoi, il suffit simplement que les « mondes de l’art » s’entendent sur l’appellation ou non d’un objet, quel qu’il soit. Une fois l’objet exposé, il devient automatiquement objet d’art, pas de débat possible là-dessus. Et comme le dis Aude de Kerros, dans son excellent « L’art caché, les dissidents de l’art contemporain » : « […] la nouvelle formule (celle de la philosophie analytique de Dickie) annonce le prochain triomphe du mercantilisme et l’apothéose du marchand à qui il suffira de nommer la valeur pour quelle soir ! » (p.71) Puis elle poursuit, « L’AC (art contemporain) est une utopie faîte chair. La théorie analytique qui en est le cadre philosophique n’exclut pas, ne juge pas ; c’est sa force. L’art est une marchandise – il en faut pour tous les goûts, et les porte-monnaie. »
    Dans sa conquête du monde, il était essentiel pour les Etats-Unis de faire table rase des critères européens de l’art, de balayer une certaine métaphysique du beau afin d’imposer leur critères mercantiles.
    Quand à Andy Warhol, je ne pouvais pas ne pas le mentionner, tant il aura donné ses couleurs à l’art contemporain.

    Pour finir, je ne rejette pas en bloc la création actuelle, loin de là! J’essaie seulement de séparer le bon grain de l’ivraie, ou pour reprendre Aude de Kerros, de faire la distinction entre l’AC (résultante d’une idéologie américaine) et l’art actuel,
    mais ce n’est pas chose aisée, lorsqu’il devient si difficile et surtout mal vu, de juger l’art d’aujourd’hui.

  • Christine dit :

    Je ne vois pas le ready-made comme un appel à la consommation de masse; au contraire, il banalise encore plus l’objet quotidien, et peut-être, ainsi, accentue un certain ennui… Duchamp disait même qu’il choisissait ses objets tout faits justement parce qu’il y voyait un désintéressement.

    D’ailleurs, toujours d’après ses propos, avoir en tête que quelque part, tel ou tel ready-made existe, même si je ne le vois pas, (il parle alors de la perception rétinienne qui n’y est plus dans ce cas-là), suffit.

    Un bon livre à lire (ou continuer à lire) je pense, est, « Postproduction » de Nicolas Bourriaud. L’écrivain parle de pratiques artistiques dont la matière, le matériau sont, justement, les produits de l’industrie. (et parfois même à partir d’autres oeuvres d’art, d’autres artistes… ).

    Que nous, consommateurs, sommes le dernier maillon de la chaîne de production.

    Et là, ce n’est pas un éloge de la société de consommation, mais bien au contraire, une remise en question de notre activité de consommateur.

    Qu’est-ce que l’art, aujourd’hui… ?
    Une réponse pourrait être que « l’art redéfinit l’art »…

    Et c’est bien cela qui est excitant; travailler avec l’incertitude.

    Et si ce n’est pas de l’art, nous pourrions nous poser la question, est-ce que c’est grave ?

  • Kelly dit :

    Christine, oui le ready-made suscite un certain ennui surtout depuis que les artistes en usent et en abusent ces cent dernières années… L’instrumentalisation qui en a été faite, glorifie à mon sens l’objet manufacturé, car il est bien difficile de porter une jugement critique quand au ready-made, puisqu’élevé au rang d’art au sein des temples de la culture. L’art contemporain prospère sur cette pseudo critique de la société de consommation, l’ambivalence règne, les artistes se cachent derrière le soi-disant subversif et les institutions jouissent de concert avec la société de consommation.
    Et si ce n’est pas de l’art, est-ce grave ? Je dirais à la fois oui et non, oui car ces œuvres sont canonisées en tant que représentantes de la culture contemporaine, en tant que valeur esthétique refuge, et non car effectivement l’art est à trouver en dehors des cimaises immaculées, là où la liberté de création ne rencontre pas les aléas des cotes et du marché. Et puis, dans le monde de l’art contemporain, pas de place pour l’incertitude, on surfe sur une révolution de cent ans d’âge, qui a fait ses preuves et que l’on peut exploiter à outrance.

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