L’amour de la Patrie

L’amour de la Patrie

le 18 août, 2014 dans Lecture de vacances par

Si l’on se met à punir les délits d’opinion, où s’arrêtera-t-on ? Il faudrait pourtant bien voir ce que l’on veut, et ce que l’on obtiendra.

Ce que l’on veut ce n’est assurément pas inspirer la peur et restaurer le culte de l’hypocrisie. Par exemple, ce que nous appelons patriotisme, ce n’est pas un discours mensonger, inspiré par la crainte du gendarme ou du policier, c’est un sentiment sincère. Il importe à la République que le citoyen se tienne à lui même justement les discours qu’il tient aux autres.

Or, il ne faut pas croire que, parce les objections ne s’étaleront plus sur les murs, elles ne s’éleveront plus dans le secret des consciences. Il y a beaucoup de gens, je le crois, qui servent la Patrie comme il paient l’impôt, tout simplement parce qu’ils comparent l’avantage qu’ils trouveraient à se révolter aux inconvénients qui résulteraient de la révolte, et que le profit ne leur paraît pas suffisant. Ceux là se conduisent avec l’Etat comme avec un bandit redoutable qui les rançonnerait. Non seulement ils paient, mais pour plus de sûreté, ils tirent leur bonnet au bandit, et l’appellent « Excellence ! » tout en disant au fond d’eux-mêmes : « Va-t-en à tous les diables. »

Je n’invente pas ; je consulte l’expérience. Les boulangers ne sont pas satisfaits d’une loi ou de l’application qu’on en fait : ils déclarent la guerre à la loi et à la Patrie. Les catholiques n’admettent pas qu’on fasse l’inventaire des biens d’Eglise : ils déclarent la guerre à la loi et la Patrie. Les riches sont menacés par l’impôt sur le revenu ; aussitôt ils publient qu’ils ont l’intention d’emporter leur fortune en Suisse ou en Angleterre : eux aussi ils déclarent la guerre à la loi et à la Patrie. Cela me fait voir que beaucoup de citoyens n’hésitent pas une minute entre l’amour de la Patrie et l’amour d’eux-mêmes.

Donc, la question est posée dans les coeurs. Qu’elle soit posée aussi sur les murs, cela m’inquiète beaucoup moins ; cela me rassurerait plutôt. Qu’on en parle, du dévouement à la Patrie ; qu’on en discute librement. N’oublions pas ce qui est arrivé à l’Eglise : elle a interdit de discuter sur le dogme, si bien qu’on a pris l’habitude de ne plus y penser. Ne laissons pas croire que la Patrie est un mystère dans le genre de la Trinité. »

                                                Alain  (Propos -1er mai 1907)

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