La résolution du Pétropavlosk

La résolution du Pétropavlosk

le 28 juin, 2015 dans Lecture du dimanche par

Le 1er mars une réunion publique eut lieu sur la place de l’Ancre. Elle fut convoquée officiellement par la première et la seconde escadres de la flotte baltique. L’annonce parut dans l’organe du Soviet de Kronstadt.

Le même jour, le président de l’Exécutif central panrusse Kalinine, et le Commissaire de la flotte baltique Kouzmine, arrivèrent à Cronstadt. Kalinine fut reçu avec les honneurs militaires, avec musique et bannières déployées.

16.000 marins, soldats rouges et travailleurs assistèrent à la réunion. Elle fut présidée par le président du Comité exécutif du Soviet de Cronstadt, le communiste Vassilieff. Kalinine et Kouzmine étaient présents.

Les délégués des commissions envoyées à Pétrograd firent leurs rapports au meeting. Vivement indignée, la réunion exprima sa désapprobation des méthodes employées par les communistes pour étouffer les légitimes aspirations des ouvriers de Pétrograd. La résolution adoptée la veille par le Pétropavlovsk fut alors présentée à l’assemblée. A la discussion, le président Kalinine et le Commissaire Kouzmine attaquèrent avec une extrême violence la résolution, les grévistes de Pétrograd et les marins de Cronstadt. Mais leurs discours n’eurent aucun effet. La résolution du Pétropavlovsk, mise aux voix par un matelot, Pétritchenko, fut adoptée à l’unanimité.

« La résolution fut adoptée par la majorité écrasante de la garnison de Cronstadt. Elle fut lue au meeting général de la ville le 1er mars, en présence de près de 16.000 citoyens, et adoptée à l’unanimité. Le président du Comité exécutif de Cronstadt, Vassilieff, et le camarade Kalinine votèrent contre la résolution. » C’est dans les termes ci-dessus que le Commissaire Kouzmine nota l’événement.

Voici le texte intégral de ce document historique :

Résolution de la réunion générale de la 1re et de la 2e escadres de la flotte de la Baltique, tenue le 1er mars 1921. Après avoir entendu les rapports des représentants envoyés à Pétrograd par la réunion générale des équipages pour y examiner la situation, L’assemblée décide qu’il faut :

Etant donné que les Soviets actuels n’expriment pas la volonté des ouvriers et des paysans,

1° Procéder immédiatement à la réélection des Soviets au moyen du vote secret. La campagne électorale parmi les ouvriers et les paysans devra se dérouler en pleine liberté de parole et d’action ;

2° Etablir la liberté de parole et de presse pour tous les ouvriers et paysans, pour les anarchistes et pour les partis socialistes de gauche ;

3° Accorder la liberté de réunion aux syndicats et aux organisations paysannes ;

4° Convoquer en dehors des partis politiques une Conférence des ouvriers, soldats rouges et marins de Pétrograd, de Cronstadt et de la province de Pétrograd pour le 10 mars 1921 au plus tard ;

5° Elargir tous les prisonniers politiques socialistes et aussi tous les ouvriers, paysans soldats rouges et marins, emprisonnés à la suite des mouvements ouvriers et paysans ;

6° Elire une commission aux fins d’examiner les cas de ceux qui se trouvent dans les prisons et les camps de concentration ;

7° Abolir les « offices politiques », car aucun parti politique ne doit avoir des privilèges pour la propagande de ses idées, ni recevoir de l’État des moyens pécuniaires dans ce but. Il faut instituer à leur place des commissions d’éducation et de culture, élues dans chaque localité et financées par le gouvernement ;

8° Abolir immédiatement tous les barrages ;

9° Uniformiser les rations pour tous les travailleurs, excepté pour ceux qui exercent des professions dangereuses pour la santé ;

10° Abolir les détachements communistes de choc dans toutes les unités de l’armée ; de même pour la garde communiste dans les fabriques et usines. En cas de besoin ces corps de garde pourront être désignés dans l’armée par les compagnies et dans les usines et fabriques par les ouvriers eux-mêmes ;

11° Donner aux paysans la pleine liberté d’action en ce qui concerne leurs terres et aussi le droit de posséder du bétail, à condition qu’ils s’acquittent de leur tâche eux-mêmes, c’est-à-dire sans avoir recours au travail salarié ;

12° Désigner une commission ambulante de contrôle ;

13° Autoriser le libre exercice de l’artisanat, sans emploi d’un travail salarié ;

14° Nous demandons à toutes les unités de l’armée et aussi aux camarades « koursanti » militaires de se joindre à notre résolution ;

15° Nous exigeons que toutes nos résolutions soient largement publiées par la presse.

La résolution est adoptée à l’unanimité par la réunion des équipages de l’escadre. Deux personnes se sont abstenues.

Signé : Pétritchenko, président de la réunion ; Pérépelkine secrétaire.

Il est regrettable que le texte traduit de la résolution n’en reflète pas la tournure populaire, le style « rustique », le parfum candide : une preuve de plus que le mouvement se trouvait entièrement entre les mains des travailleurs eux-mêmes, qu’il exprimait bien leurs véritables idées et aspirations, sans être « poussé » ou  « monté » par qui que ce fut.

Puisque la validité des mandats du Soviet de Cronstadt allait expirer, la réunion décida de convoquer une conférence de délégués des navires, de la garnison, des ateliers, des syndicats et des différentes institutions soviétiques, pour le 2 mars, afin de discuter les modalités des nouvelles élections. Cette décision était parfaitement conforme à la Constitution soviétique. La Conférence fut officiellement et régulièrement annoncée dans les Izvestia, organe officiel du Soviet. »

    Voline (La révolution inconnue)

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6 Commentaries

  • François dit :

    Ils conservaient l’élection. Je ne vois donc pas vraiment de germe démocratique dans ce texte, si ce n’est l’équivalent d’une constitution soumise à référendum… Une constitution aristocratique validée de manière démocratique en quelque sorte. Je me trompe ?

    • Cédric dit :

      Francois je t’invite à lire notre texte sur Kronstadt (bas de page : Kronstadt : la démocratie ou la mort ) pour mieux saisir notre vision de la démocratie directe. Nous avons développé le sujet sur des textes comme le vétché ou le mir. Là je suis au boulot. Je pourrais débattre plus précisément ce soir, en particulier sur l’importance ou non de l’élection.

      • François dit :

        Merci Cédric, j’ai déjà lu cet article dont tu parles, ainsi qu’une grande partie du contenu de Diktacratie que je suis régulièrement depuis environ un an.

        J’ai cru remarquer que vous ne concentrez pas forcément votre argumentation sur les principes démocratiques directs mais que vous restez assez ouverts aux « chefs altruistes » comme Chavez.

        Il n’empêche qu’il me semble que l’élection ne favorise pas vraiment l’émergence de ce genre de personnage. Pour ma part, je pense même qu’il n’est pas bon que la gouvernance d’un peuple repose sur une seule personne, aussi « bonne » soit-elle, car le pouvoir corrompt, et dans le meilleur des cas, personne ne vit éternellement. Comment alors envisager la poursuite d’un idéal lorsqu’il est personnifié ?

        J’attends ta réponse avec impatience. =]

        • Beaucoup de choses à répondre, donc.

          François, nous considérons avant tout comment la résolution Pétropavlosk fut démocratiquement adoptée. 16 000 personnes sur la place de l’Ancre qui unanimement s’accordent sur les principes révolutionnaires présentés dans cette résolution, n’est ce pas là symptomatique d’une démocratie directe ? De facto, cette approbation collective s’apparente à un « soviet » géant.
          Le contenu de cette résolution (et l’article 6 et 12 en particulier) proposent de pallier au plus vite aux dysfonctionnements de plus en plus néfastes pour les ouvriers et paysans russes du « voisinage » : ainsi les comités ou élections de représentants pour controler la bonne répartition des biens et des droits. La matrice démocratique s’agence légitimement avec ce type de déclinaison.
          Il est vrai, par contre, que le vétché ou le mir proposent un modèle plus radical de démocratie directe, banissant du même coup toute forme d’élection et de subtitut. Kronstadt fut issu de cette culture et tradition égalitaire, et tolèra pourtant la mise en place de certains intermédiaires dans la gestion du pouvoir. Pour des raisons pratiques et dans un labs de temps extrémement réduit je comprends ces concessions et je crois sincérement qu’elles n’interfèrent en rien la plénitude de cette expérience foncièrement démocratique.

          Pour ce qui est de Chavez, c’est une tout autre optique, et nous nous sommes justifiés sur plusieurs textes, en particulier ceux titrés « L’empire du moindre mal » et « Nous voulons la loi du plus grand nombre ». Par exemple, dans ce dernier nous écrivions :  » Nous critiquons l’Etat en tant qu’instrument d’asservissement au service du capital et de l’Empire, mais quand il assure l’être et la durée des formules démocratiques – au sens véritable du terme – nous n’hésitons jamais à en faire la promotion. Vous comprenez désormais pourquoi Thomas Sankara et Hugo Chavez sont des figures emblématiques de Diktacratie.com. »

          Nous pensons, par ailleurs comme toi, que tout pouvoir corrompt et que tant qu’il n’est pas partagé par tous, il n’est qu’abus de pouvoir. Chavez est l’exception qui confirme la règle, même si je pense qu’il s’est fatalement senti investi d’une mission philanthropique, dont son peuple a pu tirer un maximum de bénéfices… et ce, dans le fond, par delà ses choix électoraux !

          • François dit :

            Merci pour cette réponse très complète, je crois que nos opinions convergent complètement. =)

          • François dit :

            Et encore une fois bravo pour vos articles (vous, ensemble des rédacteurs du site). Je continuerai à vous suivre assidûment.

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