La plume puis le fusil

La plume puis le fusil

le 15 juillet, 2015 dans Lecture de vacances par

Va-t-il falloir attendre que les hommes se trouvent complètement nus, complètement désarmés devant l’aggravation de leur destin, au point qu’ils n’aient plus rien à faire qu’à se laisser mourir, qu’à accepter les coups ? Il faudra d’ici là, patiemment si nous avons le loisir cruel de la patience, sinon, tout le temps qui nous restera, il faudra les préparer à ces menaces. Il faudra bien leur donner les armes que la bourgeoisie leur refuse, et les moyens d’y voir clair, et les moyens de savoir que les catastrophes bourgeoises annonceront la venue de leur heure, et les moyens de savoir où ils iront alors et comment ils iront. Il faudra bien les mettre en position de résister aux derniers assauts bourgeois.

Sans doute, nous sentons bien que notre colère et que notre impatience et que la vision de notre avenir ne se traduisent en mots et ne se déguisent sous des feuilles d’impression que faute de mieux. Sans doute nous serait-il plus précieux d’abattre que de réfuter, de nous battre que de persuader, de combattre que de gagner des combattants futurs, nous connaîtrions une joie plus vaste et plus virile de nous asseoir dans nos maisons un soir de victoire que d’avoir travaillé la matière du langage. Le vent de cette victoire soulèverait toute la poussière de nos réfutations et nous délivrerait de nos tas de discours et de nos tas de livres et nous nettoierait de notre rhétorique. Mais l’heure n’est pas encore venue, il n’est pas encore temps. La puissance et l’effusion de cette victoire, il nous faut les préparer et les nourrir patiemment et sordidement. Qu’il faut d’épures, de dessins bleus, de marchandages, de rendez-vous, de discussions, de persuasions et de contacts avant de voir le premier train d’une ligne nouvellement ouverte franchir un pont nouvellement lancé.

Que de problèmes, que de plans, avant le moindre achèvement humain.

Nous devons aujourd’hui savoir qu’il n’est pas de tâche trop basse si de loin seulement, elle est capable d’apporter un atome d’espoir à la victoire qui viendra. Aucune dénonciation n’est inutile : tout est à dénoncer. Ayons cette patience des tâches humiliantes. Elles mériteront un juste oubli le jour où sera pris le pouvoir pour lequel se sera déroulée la lutte.

Voici ce que dit le révolutionnaire : « Aujourd’hui nous travaillons à la machine à écrire, mais nous devons savoir que demain, cette machine peut se changer en mitrailleuse. Aujourd’hui nous sommes les soldats de la plume, demain, ou après-demain, nous combattrons avec le fusil. Mais nous ne devons pas oublier qu’avant ce fusil, nous ne servirons bien la révolution que si, dès aujourd’hui, nous mettons franchement et catégoriquement au service du front révolutionnaire notre arme présente, la plume

Marx enseigne ici le secret du courage ; le ressort de la patience : « Il est évident que l’arme de la critique ne saurait remplacer la critique des armes. La force matérielle ne peut être abattue que par la force matérielle, mais la théorie se change elle aussi en force matérielle dès qu’elle pénètre les masses. »

Paul Nizan (Les chiens de garde)

Partager

2 Commentaries

Réagissez à cet article :