La déportation de Noirs

La déportation de Noirs

le 24 avril, 2015 dans Lecture de vacances par

Lors d’une table ronde sur la traite des noirs et l’esclavage, en octobre 1998, j’avais traité le thème de « la déportation massive d’Africains, un crime contre l’humanité ». De retour vers Paris, un historien, professeur à l’université d’Orléans, m’a suggéré d’une façon très amicale de « ne pas employer le mot déportation s’agissant de la traite car il vaut mieux éviter les malentendus ». Comme je le regardais sans rien comprendre, il ajouta que si, toutefois je tenais absolument à employer le mot déportation à l’écrit, mieux valait l’utiliser entre guillemets et faire, en bas de page, une note précisant qu’il est question de la traite. Pour justifier sa position il précisa : « A l’époque de la traite, on n’a jamais employé le mot déportation. Aucun manuel d’histoire, aucun historien n’emploie ce mot pour parler de la traite. Parfois on parlera d’importation ou de transport. Le mot déportation renvoie aux déportations ayant eu lieu en Europe sous la domination nazie et, en conséquence, il est intellectuellement malhonnête d’en faire un emploi abusif. »

J’ignorais que même le droit d’appeler par son nom la déportation d’êtres humains la plus gigantesque que l’histoire de l’humanité ait connue pouvait nous être contesté. Et cela, pour la raison que les négriers, leurs descendants et leurs historiens, ni à l’époque ni après, n’ont employé ni autorisé l’emploi du mot déportation pour qualifier leur pratique. Ainsi, parce que les auteurs de ces actes barbares privilégièrent l’emploi d’euphémismes comme « traite », nous serions priés de nous en tenir là ? Le monopole des mots et des définitions n’est pas anodin. Il fait partie de la manipulation de l’histoire et du contrôle de son interprétation. C’est là que les enjeux d’une qualification juridique apparaissent dans toute leur ampleur saisissante.

Lorsqu’ils font des recherches sur le phénomène nazi, les historiens occidentaux – les seuls qui, des siècles durant, ont eu le pouvoir d’écrire et leur histoire et la nôtre – font de leur mieux pour ne pas comprendre qu’Hitler ne fut que le révélateur d’une sauvagerie raciste installée et remontant bien avant le XXème siècle, une sauvagerie raciste, un système d’anéantissement de l’homme dont, jusqu’alors, seuls les peuples colonisés avaient fait l’expérience.

Quant aux philosophes, occidentaux bien entendu, ils s’appliquèrent, après 1945, à nous convaincre que le nazisme, l’Allemagne hitlérienne et les génocides hitlériens ne pouvaient pas être compris avec les principes ou les critères traditionnels de la philosophie occidentale. Ces messieurs, si cartésiens et épris de logique, ne comprirent pas que, du fait du génocide des indigènes d’Amérique, du fait de la déportation massive des Africains et de leur mise en esclavage, Auschwitz ne peut pas être perçu partout et par tous comme il l’est en Europe et par les européens. En sorte que, là où un philosophe européen se pose la question de savoir si, après Auschwitz, il est « possible de penser », un descendant d’Africains déportés, pas philosophe pour deux sous, peut lui expliquer : la « pensée philosophique » ne fut en rien ébranlée après Gorée et, pire encore, après Saint-Domingue, et ne sera donc guère bouleversée par des atrocités dont elle s’était accomodée aussi longtemps que les victimes appartenaient à d’autres latitudes que la « philosophie ».

Il est temps et il est nécessaire qu’au moins les Noirs sachent que la différence fondatrice du décalage entre le génocide afro-américain et les génocides hitlériens relève non pas des faits, mais de leur qualification juridique, ainsi que de la qualité des victimes. Une fois cela admis, chacun, s’il le veut, pourra comprendre qu’en histoire la définition et la qualification des faits, ainsi que leur dimension historique, sont affaires de pouvoir. »

                     Rosa Amelia Plumelle-Uribe (La Férocité Blanche)

22 Commentaries

  • REMI VANDANGEON dit :

    1- A ce professeur d’Orléans , vous auriez pu répondre du tac ou tac ; « il ne faut pas alors employer les mots camps d’extermination pour désigner certains camps de concentration , car ce mot a été inventé par les alliés après la guerre …  »

    Certaines lectures vous ferraient du bien …

    cordialement

  • r_wora dit :

    Très intéressant post.

    « Aucun manuel d’histoire, aucun historien n’emploie ce mot pour parler de la traite. », aurait déclaré ce professeur d’Histoire à Orléans.

    Colossale erreur de notre professeur d’histoire.

    Il se trouve simplement qu’en Droit International et en Droit des Peuples, on parle de déportation (sans guillemets) chaque fois que des sujets sont extirpés de leur pays de naissance, par la contrainte, pour être expédiés ailleurs… C’est bien ce même terme que l’on emploie pour caractériser les déplacements massifs pratiqués par Staline entre les pays baltes et la Sibérie, par exemple. Le terme ne doit rien aux historiens mais est une émanation du Droit des peuples. Il est parfaitement adapté à la situation des Nègres, à moins que l’on essaie de nous expliquer que les Africains ont traversé l’Atlantique de leur plein gré !

    Et par voie de conséquence, ce qui se passe actuellement entre l’Afrique et les Canaries ou l’île italienne de Lampedusa n’a rien d’une déportation…

    Quant à l’internaute qui évoque l’expression « camp d’extermination » inventée par les alliés après la guerre, cette expression ne figure nulle part dans les minutes du Tribunal de Nuremberg, de même qu’on n’en trouve pas la moindre trace dans les archives allemandes (nazies)! Elle n’a pas été inventée par les alliés après la guerre mais beaucoup plus tard, lorsqu’un certain lobby, comprenant des historiens, pas toujours professionnels d’ailleurs (cf. Raul Hillberg), a entrepris de réécrire l’histoire de la Seconde Guerre Mondiale pour en faire un face-à-face entre Hitler et un seul groupe (à croire qu’Hitler n’en voulait qu’aux gens de la synagogue mais pas du tout aux communistes, ni aux socialistes, ni aux syndicats, ni aux francs-maçons…).

    Le fait est que Dachau (le camp de concentration) est construit en 1933, l’année même de l’arrivée aux affaires d’Hitler ; et les premiers pensionnaires de Dachau sont des socialistes et des communistes allemands. En tant que dirigeant d’extrême-droite, Hitler identifie très vite ses ennemis jurés : la Gauche allemande ! La Gauche, pas les Juifs ! Les lois de Nuremberg visant les Juifs n’apparaîtront que bien plus tard, soit en 1938. Quant à ce que d’aucuns appellent la Shoah, tous les traités relatifs à la chose la datent de… 1942, soit neuf longues années APRÈS l’arrivée aux affaires d’Hitler.

    • kem-ur dit :

      super tu as tout dit rien à rajouter

    • Carl dit :

      Insinuez-vous que tous les détenus des camps  » d’exterminations « , à travers l’Europe, ce seraient mis d’accord pour que leurs témoignages soient similaires ?
      Ils auraient menti, tous ?

      • Leatherface dit :

        Cherchez-vous malhonnêtement à faire dire des choses interdites par la loi à votre interlocuteur pour le balancer par la suite ? On ne voit pas du tout le coup arriver…

    • Kadige dit :

      Maximum respect ! Merci pour votre réponse

    • omboulou dibama dit :

      Si, juste une chose.
      1942, c’est en pleine guerre. Bombardements, rationnements, production réduite de denrées alimentaires du fait des hommes au front, moins de nourriture pour les camps, tout va aux armées.

    • jj dit :

      28 millions (!!!!!!) de soviétiques sont mort en combattant le nazisme, les américains environ 250 milles (!!!!)

      les vraies victimes du nazisme sont les soviétiques……

      le camp d’Auschwitz a été libéré par les soviétiques qui ont des archives importantes sur ce camps (notamment des photos).
      Poutine a déclaré vouloir mettre ces archives à la disposition du public, on pourra donc savoir ce qu’il s’est réellement passé dans ce camps………
      un mythe va s’effondrer !!!!

      • Jim dit :

        Poutine a beaucoup de choses a révéler…mais il ne le fait pas! Etrange, non?
        Il pourrait aussi nous parler des conditions de vie dans ses prisons, et des milliers de gens qui ont péri en Tchétchénie sous son règne, et de l’annexion de la Crimée.

  • Lullaby dit :

    Je suis tombée un peu par hasard sur ton site, et je dois avouer que je suis totalement bluffée! Il est d’une précision incroyable tous les articles sont clairement explicités. Je tire mon chapeau, dorénavant je serai une fervente et fidèle lectrice!

  • DSK dit :

    Concours de pleurniche entre juifs et noirs… Sans intérêt

    • nesta dit :

      Et comme tu n es ni l un ni l autre ,….mais juste un abruti inculte et blanc – blanc de race supérieure , il n’ est pas étonnant que le racisme se porte aussi bien dans ce monde avec des leucodermes de ton niveau ….

  • JP dit :

    D’accord sur l’utilisation des mots, c’est important.
    Et les noirs ont bien été déporté :

    définition : La déportation est l’action d’obliger quelqu’un, le plus souvent un groupe de personnes, de quitter son habitat (territoire ou pays), soit pour l’obliger à s’installer ailleurs (déplacement forcé, regroupement forcé ou « purification ethnique »), soit pour le détenir dans des camps de travail forcé.

    Par contre le terme génocide ne me paraît pas approprié. Le génocide est la planification d’une extermination de masse visant a anéantir de la planète un groupe d’individu (souvent défini par la « race »). A moins que je sois mal informé, il ne me semble pas qu’il y ait eu planification de génocide, les noirs n’étaient pas déportés pour être exterminés de la Terre. Ils l’étaient pour être esclaves.

    • Amegan dit :

      « Le génocide est la planification d’une extermination de masse visant a anéantir de la planète un groupe d’individu (souvent défini par la « race »). » A moins que je sois mal informé, il ne me semble pas qu’il y ait eu planification de génocide, les noirs étaient déportés pour être soumis à l’esclavage ou à être exterminés de la Terre en cas de rebellion. C’est ce que démontrent les faits historiques.

      Les 120 millions d’Africains déportés étaient confrontés à un choix qui n’en était pas un en réalité : subir l’esclavage ou être assassiné. Leur esclavage et leur assassinat étant froidement planifiés par les esclavagistes, et vu qu’il eut environ 80 millions de Noirs exterminés pendant la déportation sans compter ceux qui ont été froidement assassinés pendant l’esclavage, nous sommes bel et bien face à un génocide qui d’ailleurs continue sous d’autres formes pour vider le Continent noir de ses Nègres. Mais comme ceux qui ont défini le sens juridique de génocide sont des esclavagistes…

  • terry dit :

    La traite, transport de marchandises d’un pays à l’autre

    par extension: terme appliqué au commerce et au transport de populations soumises à l’esclavage : la traite dite négrière, la traite des blanches, la traite des êtres humains

    traite negriere signifie deportation dans un but commercial

  • « Hitler ne fut que le révélateur d’une sauvagerie raciste installée et remontant bien avant le XXème siècle »
    Tout à fait exact !
    Il y a un livre qui montre ça très bien, et en détail, c’est le livre de Sven Lindqvist « exterminez toutes ces brutes ». Je recommande.

  • Dumbo Rambo dit :

    Je me pose aussi la question de savoir quel est le rapport entre déportation des africains et la prostitution. Je pense que la prostitution était au XIXème, début XXème divisée en deux parties. Les prostituées… blanches et sales pour le peuple et les prostituées noires et propres pour les nantis, les aristos, les bourgeois. Pensez syphilis! Comment éviter la syphilis dans certains pays d’Europe? Ben, y a qu’à avoir sa propre négresse (négro = noir). La déportation des noirs parce que politiquement cela arrangeait certains pays d’Afrique et que socialement c’était sympa d’avoir son esclave à la maison pour exécuter les tâches prétendument ingrates ou s’occuper de la frétillante et insatiable queue de Monsieur. L’invention du train pour transporter des personnes mais surtout des marchandises. Je pense que A. Hitler n’a rien inventé. Il s’est inspiré du XIXème siècle et de son époque en Europe. http://sexodoc.fr/pages/histprostitutin.html

  • Abe Meyer dit :

    Le mot déportation est d’avantage associé aux acadiens (francophones) qui ont été envoyé en Louisianne entre 1755 et 1762 par les britanniques. Dans nos livres d’histoire ont l’appelle « La Grande Déportation ». On parle du 18 eme siècle, bien avant la « déportation » des juifs. Les juifs ont monopolisé le terme sémite au dépend des arabes, et déportation au dépend des acadiens… Alors c’est aux juifs de trouver un autre terme, ou d’accepter que tous les déportés puisse le revendiquer.

  • Karel Leermans dit :

    N’oublions pas que la plus grande déportation d’humains qui a été effectué est celle des Allemands d’Europe vers l’Allemagne après la deuxième guerre mondiale: 12 millions. Plusieurs centaines de milliers sont mort de famine dans des camps de concentration en attendant leur affectation défintive en 1945-46.

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