Kronstadt : la démocratie ou la mort

Kronstadt : la démocratie ou la mort

le 27 juin, 2015 dans Démocratie par

Pour repenser les rouages d’une véritable démocratie, beaucoup s’inspirent exclusivement d’Athènes. À l’inverse, nous pensons qu’il existe un autre modèle majeur de pouvoir mieux partagé : celui amorcé par Kronstadt, en 1921.

Kronstadt est une ville russe, située sur l’île de Kotline, en mer Baltique, dans le golfe de Finlande, à une vingtaine de kilomètres de Saint-Pétersbourg – alors dénommée Pétrograd. En ce début de l’année 1921, elle était à la fois une base navale et une forteresse protégeant près de 50 000 habitants. Mais elle fut surtout le terrain d’une révolte contre le bolchévisme de Lénine comme de Trotsky, et une tentative populaire d’élaborer un pouvoir radicalement démocratique, c’est-à-dire autonome.

Avant de rentrer dans le vif du sujet, il incombe néanmoins de revenir brièvement sur Athènes, où les citoyens grecs qui siégeaient sur l’Ecclesia (assemblée du peuple), acteurs de la démocratie athénienne, provenaient de toute l’Attique, aussi bien de la partie polis (zone urbaine), que paralia (bord de mer) et mesogeia (terre du milieu).

Ainsi, toutes les régions d’Athènes étaient-elles représentées. Autour de la cité, chaque dème (village) sélectionnait son intermédiaire et l’envoyait défendre ses intérêts dans l’assemblée. Mais ce représentant, bien que facilement révocable, ne pouvait pas répondre impartialement des voix de tous les absents.

La synthèse de substituts, quand bien même équitablement sélectionnés, ne fait pas la démocratie. Seule compte vraiment l’addition de petites et réelles démocraties directes via une logique fédérative, où chaque commune décide de son sort, tout en restant liée aux cités voisines de par la langue, le commerce, la culture, l’échange…

Et c’est précisément là que Kronstadt fait toute la différence !

Tout commença fin février 1921, à Pétrograd, alors affaiblie par les trop nombreux sacrifices de la révolution bolchévique. Dans cette contrée nordique, une longue pénurie de vivres et de combustibles devenait rapidement fatale. Inutile de discuter avec le gouvernement : il réprimait systématiquement la moindre contestation. Malgré tout, les grèves et assemblées générales se multiplièrent, au point d’engendrer de sérieux troubles dans toute la ville.

Il est d’ailleurs à noter que Moscou et d’autres grandes agglomérations étaient également sous le coup de pareils ébranlements. Ouvriers et paysans n’avaient pour seule revendication que de décider eux-mêmes de leur destin, et de cesser de se soumettre aux prescriptions toujours plus dictatoriales du régime bolchévique.

Les matelots de Kronstadt ont toujours été d’enthousiastes militants. Quatre ans plus tôt, sous la plume de Trotsky, ils incarnaient « l’orgueil et la gloire de la Révolution russe »… C’est que les petits gars de la marine savaient se montrer convaincants, comme ce 28 février 1917, quand ils exécutèrent sur le champ 200 officiers supérieurs ! La preuve, n’en déplaise aux révolutionnaires de confort agrémentés par le système, que l’on ne déclenche pas la lutte finale avec des émois et des atermoiements.

Même si, dans le cas des guerriers de Kronstadt, la lutte est restée inachevée. Au point que quatre ans plus tard, en février 1921, les germes de la révolte subsistaient, tenaces et coriaces.

Radicalement solidaires des revendications hurlées par les malheureux de Pétrograd, les hommes de Kronstadt proposèrent crânement une résolution pour pallier aux abus de pouvoir des bolchéviques.

Ainsi, le 1er mars, c’est une réunion publique historique qui se tint sur la Place de l’Ancre avec près de 16 000 marins, soldats rouges et travailleurs qui adoptèrent alors à l’unanimité la résolution dite du Pétropavlovsk (du nom du navire sur lequel elle fut esquissée). Nous retiendrons l’emblématique article 7 : « Abolir les offices politiques, car aucun parti politique ne doit avoir des privilèges pour la propagande de ses idées, ni recevoir de l’Etat des moyens pécuniaires dans ce but ».

Le gouvernement de Lénine n’avait, en définitive, qu’une seule ambition alimentée sur le dos du peuple : conserver le pouvoir, sans jamais chercher à le partager. Sous couvert de slogans qui n’engagent que les pauvres hères qui les propagent, comme « pouvoir prolétarien », le régime supprima toute forme d’auto-administration qui de près ou de loin pouvait s’apparenter au soviet, pour installer en lieu et place une organisation étatiste assurée par des fonctionnaires. Refusant aux masses ouvrières et paysannes de s’approprier et d’élargir leur activité de manière propre et autonome, les nouveaux dirigeants russes instituèrent un pouvoir centralisé et dictatorial.

« Tout le pouvoir aux soviets locaux ! »

C’est, assez logiquement, le mot d’ordre qui s’imposa à Kronstadt. A leurs yeux, chaque organisme ouvrier et paysan devait être maître chez lui, puis coordonner son activité avec celle d’autres organisations sur une base fédérative. Une authentique audace démocratique qui incarnait, de fait, une vraie menace à l’encontre de la dictature des communistes. La laisser se propager aurait signé l’arrêt de mort du bolchévisme, en provoquant une nouvelle révolution qui n’aurait pas été animée par des petit-bourgeois lettrés.

Hors de question pour Moscou de régler le conflit par une négociation fraternelle. Trotsky, jamais en reste pour profaner la colère populaire, accepta même de prendre la responsabilité de la répression. Il savait pertinemment que « le succès d’une révolution n’était possible que si elle trouvait un appui ». Il fallait donc, au préalable, affaiblir les marins de Kronstadt et ainsi stopper la contagion démocratique. D’où la mise en place d’une propagande acharnée et dévastatrice, dont le gouvernement avait naturellement le monopole, comme tout pouvoir dominant qui se respecte.

Une campagne formidablement orchestrée et nourrie de mensonges fut mise en place, histoire de tromper définitivement l’opinion, et de justifier le sang versé promis aux rebelles. Tous les moyens furent mis en œuvre :

Ordres militaires, proclamations, tracts, affiches, articles de presse ou appels radiophoniques, tout ce qui pouvait permettre de propager les contre-vérités bolchéviques fut employé. On pouvait y entendre ou y lire que les communistes étaient torturés à Kronstadt, que la révolte des matelots était animée par des espions français, des blanc-gardistes, des généraux tzaristes, des menchéviks, des banquiers de Finlande… Bref un condensé guère digeste de toute la panoplie des épouvantails anticommunistes de l’époque. Noyée sous la propagande, chaque ville susceptible de s’associer avec la résistance entamée à Kronstadt s’est refermée sur elle-même, inhibée par ses louvoiements.

C’est le 7 mars 1921 que débuta le bombardement de Kronstadt. De nombreux obus percèrent la glace entourant la citadelle, ce qui eu d’abord pour effet de promettre à la noyade une bonne partie des assiégeants. Une dizaine de jours plus tard, les hommes de Toukhatchevsky, un jeune officier commandité par Trotsky – celui-là même qui quelques mois plus tard bombardera à l’arme chimique les populations des campagnes de Tambov pour mater leur révolte -, massacrèrent les insoumis de la forteresse.

Moins de deux semaines auront été nécessaires pour anéantir les fondements d’une démocratie au potentiel révolutionnaire. Les raisons permettant d’expliquer la rapidité de la chute de Kronstadt sont riches de sens. Quelques jours supplémentaires et la forteresse devenait imprenable, car une fois la glace fondue, c’est par voie d’eau qu’il aurait fallu combattre la meilleure flotte du pays ! Il fallait empêcher à tout prix qu’un pouvoir indépendant, autonome et égalitaire soit capable de résister à l’imposture bolchévique.

Tout pouvoir, s’il n’est pas partagé par tous, n’est qu’abus de pouvoir. Il corrompt et devient forcément diktacratique. La puissance réelle d’une organisation démocratique se révèle à la force et à la vitesse avec lesquelles on cherche à la faire taire. Tant qu’on laisse agir et s’exprimer un adversaire, c’est que dans les faits il n’est pas nuisible. Nous voici revenus à Athènes : il y a pléthore d’idéalistes consumés à toutes les sauces pour bavarder à foison sur le modèle antique, mais assez curieusement, les velléités démocratiques de Kronstadt demeurent la chasse gardée d’une poignée d’autoproclamés historiens de l’anarchie…

La dangerosité d’un contre pouvoir, quel qu’il soit, se mesure donc à l’aune des moyens mis en œuvre par le système pour s’en débarrasser. Avec, systématiquement, les mêmes recettes qui ont déjà fait leurs preuves, entre mensonges, manipulations et approximations. L’objectif ne change pas, il convient d’affaiblir l’opinion au point qu’elle s’indigne, se soumette puis encourage toutes guerres et crimes humanitaires nécessaires au bon rétablissement des droits de l’homme-esclave qui se croit libre.

[Texte extrait du livre Démocratie radicale contre diktacratie]

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