Généalogie d’une crise

Généalogie d’une crise

le 17 novembre, 2014 dans Dictature de l'économie par

Depuis quelques années, une banque est devenue très influente aux Etats-Unis : la JP Morgan-Chase. Quoique le mot influence est inadéquat ici, car cette banque a provoqué la ruine du monde…Le journaliste et analyste financier Pierre Jovanovic en fait une généalogie originale. Attardons-nous aujourd’hui sur son examen.

Tout a commencé en 1989 avec la marée noire sur la cote de l’Alaska provoquée par le pétrolier Exxon-Valdez. Coût du nettoyage : 4 milliards de dollars. La JP Morgan était alors la banque du pétrolier. Logique quand on connait les liens familiaux suivants :

JD. Rockefeller (1839-1937), premier du nom, détenteur d’une fortune inestimable construite sur l’industrie pétrolière, fondateur en 1870 de la Standard Oil (qui deviendra Esso, puis Exxon Mobil en 1972), fut le grand père de David, actionnaire de la société familiale, co-fondateur du Groupe Bilderberg, et président de 1969 à 1981 de la… Chase Manhattan Bank !

Malgré cette troublante filiation, certains frileux de la JP Morgan ont craint un défaut de remboursement. Même si le risque, nous venons d’en exposer une des raisons, restait en définitif faible. Et vous le savez désormais, le temps où la banque prêtait une somme dont elle avait son équivalent en réserve est révolu. Alors comment se protéger de la banqueroute, si tant est qu’elle soit dans ce cas précis très peu probable ?

Pour se protéger de la banqueroute, la JP Morgan eut l’idée géniale de rebondir sur cette faible probabilité de non remboursement pour tenter la bonne affaire : ainsi la banque reporta sur quelqu’un d’autre ce défaut de paiement en l’assurant. Comment ? En utilisant une partie de l’intérêt du remboursement, elle se paie une assurance auprès, par exemple, d’un éminent fonds de pension (ou fonds d’investissement,  fonds de retraite) disposé à partager certains bénéfices. C’est ce qu’on appelle les CDS ou credit default swap, entendez couverture de défaillance, ou permutation de l’impayé, voire crédits dérivés. Mais quel fonds de pension sera assez intéressé pour assurer un crédit non encore remboursé. Et rappelons ici qu’il s’agissait de 4 milliards de dollars…

C’est là qu’intervient cette banquière anglaise de la JP Morgan : Blythe Masters.

Retenez bien ce nom. C’est elle qui dénicha le premier CDS d’envergure auprès de la BERD (EBRD en anglais), la Banque Européenne pour la Reconstruction et le Développement. Et c’est précisément le français Jacques de Larosière, alors directeur de cette banque, successeur de Jacques Attali, ancien directeur du FMI (1978-1987) et ancien gouverneur de la Banque de France (1987-1993), qui valida, pourtant juste promu, cet assurance-crédit de 4 milliards de dollars ! Il cautionna ainsi la formule lucrative de Blythe masters. Cocorico ! Nous rappelons qu’il y avait peu de risque de la part d’un géant pétrolier comme Exxon de ne pas rembourser. Et donc la BERD ne pouvait que tirer profit de cette transaction avantageuse.

C’est évidemment ce coté gagnant à tous les coups, où la peur de l’impayé a disparu – rédhibitoire pour un banquier – qui a séduit la planète finance. Et comment ne pas s’aligner sur cette assurance tout risque, quand celle-ci est protégée et encouragée par Alan Greenspan ou Ben Shalom Bernanke, les derniers présidents de la Réserve Fédérale Américaine. Une formule prônée aussi par Mark Brickell, référence  absolu et spécialiste mondial des swaps (ce qui définit le caractère dérivé ou permutable d’un produit financier, l’essence même du CDS) depuis 1988, au point d’en avoir rédigé – en nègre – la bible avec 30 des plus grands économistes du XXème siècle (club dénommé Group of Thirty ou G30), comme Paul  Volcker, ancien gouverneur de la Fed (1979 à 1987) et actuel conseiller d’Obama, ou Jacob A. Frenkel, Président et membre du comité exécutif de la JP Morgan depuis décembre 2009, ex gouverneur de la Banque d’Israël (1991-2000) et ancien vice président d’AIG (2000-2004). Il a été aussi conseiller au FMI (1987-1991) et à la BERD (1999-2000)…

 Prêter plus pour gagner plus

C’est au milieu des années 90, que Blythe Masters standardisa le théorème du « prêter plus pour gagner plus ». Elle combina d’abord les CDS et les CDO (ou Collateralised debt obligation soit en français littéral « obligations adossées à des actifs ») : désormais il suffisait de rassembler différents prêts, qu’ils soient gros crédits de multinationales ou simples crédits immobiliers, voitures ou « à la consommation », dans un même chapeau. Tout simplement pour mutualiser le risque de non remboursement de certains avec d’autres qui continueraient assurément à payer, sans même savoir qu’ils étaient imbriqués avec des payeurs moins fiables. Vous connaissiez les poupées russes, voilà maintenant les poupées américaines. Les risques d’impayé des clients sont ainsi dilués dans un pot commun pour mieux être assurer à un tiers.

Le vendeur de crédit n’a plus à puiser dans ses fonds – qu’il n’a pas d’ailleurs – pour pallier aux défauts de paiement. Son remboursement est assuré ! L’assureur est quant à lui sûr de toucher sa commission issue du taux d’intérêt des prêts interconnectés. Tout le monde sort gagnant de l’affaire !
Tout le monde ? En tout cas c’est ce qu’ont cru les autres banquiers et institutions financières, qui copieront la recette à l’échelle industrielleQui résisterait à l’arnaque du siècle ?

Mais plus cupides que matheux, ils achèteront surtout, par millions, des CDO constitués en trop grande majorité de prêts immobiliers (les fameux subprimes) de pauvres clients, parfois même sans justificatif de revenus, donc ne pouvant s’acheter de maison. Enfin, du moment que le crédit était signé, l’assurance du remboursement était garantie. Et puis de par sa nature dérivée, d’autres allaient payer pour eux.

Ces autres, pourtant, devinrent vite insignifiants tellement les crédits étaient distribués à tout va, sans précaution. Et quand la majorité faillit, ça pèse lourd, trop lourd. Et ça dégringole…

Dès 1999 AIG (pour rappel : American International Group, leader mondial de l’assurance et des services financiers) émit des assurances sur des paquets de CDO pour la J.P. Morgan. (D’autres garants comme Lehman Brothers, Bear Sterns, l’Union des Banques Suisses ou la Société générale ont aussi abusé de ces crédits dérivés. Mais le cas d’AIG reste le plus intéressant, car ce dernier alla jusqu’à assurer la moitié du système financier occidental !)

Un an avant, Blythe Masters convainquit Joseph Cassano – dit « le cupide »-, alors directeur d’AIG, de se porter caution pour quelques crédits. L’affaire débuta en fanfare et… finira dix ans plus tard avec la nationalisation soudaine du grand assureur américain par l’administration Bush. AIG avait sombré dans une faillite de 182 milliards de dollars. Rien de tel qu’un bon CDO pour noyer le poisson et pour que l’assureur n’y voit que du feu ! Du Canada à l’Angleterre, en passant par l’Allemagne, la Hollande ou la France (avec la BNP, Calyon, Dexia et la Société Générale), l’établissement de Cassano avait donc assuré pour plusieurs milliards des CDO de banque du monde entier. De par ces imbrications internationales, on comprend mieux la gravité de ce cataclysme financier, que certains continuent d’appeler « crise », sans doute pour relativiser le crime…

Revenons un instant sur cette nationalisation d’AIG : le gouvernement américain a assumé les milliards de perte d’une entreprise privée. Donc, réellement qui paie ? Les contribuables. Et pas seulement les américains. Le transfert de risque s’est fait au final sur nous. Inutile d’être doué aux dominos pour comprendre le cheminement de la kyrielle… Quand je vous disais que c’était le casse du siècle.

C’est plus qu’un scandale, c’est du vol de haut calibre : de fait, le risque n’a pas été transféré sur une banque ou une grosse institution financière mais en toute légalité, sur le dos de l’ensemble des populations, qui sera dépouillé de toutes ses économies. Economies qui reposaient bien au chaud dans les coffres vides des banques !!!

Ou comment dominer le monde en privant de liberté les hommes unis dans la misère et condamnés à payer ce pourquoi ils n’ont pas les moyens. Une forme de démocratie… à crédit ! La dictature d’une poignée de financiers, construite sur la sécurisation de la dette. Qu’elle soit simple crédit ou dette nationale, elle est de toute façon dans un même bateau, celui qui coule…

Probabilités ou statistiques

Le pire n’est pas que ces ploutocrates soient tous des voleurs. Ce sont surtout des criminels, car nous pouvons parler ici d’un véritable crime contre l’humanité. Certains savaient ! Ils ont même agi dans ce but précis : ruiner le monde, quitte à le crever, pour plus s’enrichir.

Ils ont investi sur la misère humaine pour engendrer la misère mondiale.

Tout a été donc planifié. Savez-vous par exemple que de grands mathématiciens ont calculé à quel pourcentage précis un emprunt risque de ne plus être remboursé : en distinguant le client qui pourra tout restituer de celui qui ne pourra plus en fonction de ses aléas sociaux, familiaux ou professionnels : divorce, chômage… Une équation qui transformait la probabilité en statistique.

Méthode amorcée dès 1994 par le mentor de Blythe Masters : Charles Sandford, directeur dans les années 90 de la Bankers Trust, avant qu’elle soit développée, dès l’année suivante au sein même de la J.P.Morgan, par un jeune matheux grec Dimitri Kalafatis puis dans les années 2000 par un chinois, David Xiang Li, déniché par notre banquière anglaise. Ce dernier modélisera si bien la misère humaine que l’agence de notation Moody’s (agence qui valide par une note la fiabilité des emprunteurs qui composent les CDS et CDO ; note qui établit donc la valeur d’une dette en fonction de son potentiel de remboursement) utilisera à son tour, à partir de 2004, cette formule pour valider de son triple A, B ou C les plus grosses institutions économiques et financières de la planète.

Tout cela est incroyable quand on sait qu’en 1998 la Bankers Trust s’effondra à cause des premiers crédits dérivés instaurés par Sandford, et que cette même année – donc dix ans avant notre crise – une femme témoin de la chute de cette banque et présidente de la CFTC (Commodity Futures Trading Commission, une agence fédérale indépendante américaine chargée de la régulation des bourses de commerce), Brooksley Born, tenta de sauver l’économie de son pays en proposant aux sénateurs un appareil législatif de régulation-répression pour stopper la contagion des CDS. Nous rassurons tout le monde : Alan Greenspan (pour rappel : ex gouverneur de la Fed) émit son véto, Born fut destituée l’année suivante pendant que la couverture du Time (du 15 février 1999) fêta le boss de la Fed comme sauveur du monde. En décembre 2000 une loi fut même votée pour que les crédits dérivés ne soient pas réglementés. Blythe Masters eut alors le champ libre pour relancer ses crédits empoisonnés…

En 2011, c’est 55.000 milliards de dollars en crédits dérivés vendus et non payés dans un monde contaminé. Nous sommes désormais asservis par une dette, qui n’est pourtant pas la notre, et définissant de plus en plus notre rapport à la vie… Comme si nous devions rembourser le fait d’exister.

Quant à la J.P.Morgan, elle se portait encore très bien il y a deux ans et, comme Jovanovic l’écrit dans son livre Blythe Masters : « elle s’est même renforcée grâce à la crise (se débarrassant avant les autres de ses crédits toxiques), plus grande et plus puissante que jamais, ce qui a permis à Jamie Damon, le PDG, de devenir le conseiller du président américain pour les affaires bancaires ». Blythe Masters, qui pourrait le remplacer sur le trône de la banque, s’applique actuellement « à mettre la main sur toutes les matières premières indispensables à l’humanité » : pétrole, cuivre, sucre, café, charbon… pour pouvoir les revendre demain à vil prix et parfaire sa suprématie.

Partager

Il n'y a pas de commentaires pour cet article, laissez-en un!

Réagissez à cet article :