Il est élu

Il est élu

le 13 décembre, 2015 dans Lecture du dimanche par

Bonnes Gens de la Ville,
Electeurs,
Ecoutez l’édifiante histoire d’un joli petit âne blanc, candidat dans la capitale. C’est une histoire véridique pour les vieux gosses qui votent encore :

Un bourriquet briguait au jeu électoral un mandat de chef législateur. Le jour des élections venu, ce bourriquet, candidat-type, répondant au nom clair de Nul, fit une manoeuvre de la dernière heure.

Par le chaud dimanche de mai où le peuple courait aux urnes, l’âne blanc, le candidat Nul, juché sur un char de triomphe et traîné par des électeurs, traversa Paris, sa bonne ville.

D’aplomb sur pattes, oreilles au vent, émergeant, fier, du véhicule bariolé de ses manifestes – du véhicule en forme d’urne ! la tête haute entre le verre d’eau et la sonnette présidentielle, il passa parmi des colères et des bravos et des lazzis…

L’Ane vit Paris qui le regardait.

Paris ! Le Paris qui vote, la cohue, le peuple souverain tous les cinq ans… Le peuple suffisamment nigaud pour croire que la souveraîneté consiste à se nommer des maîtres.

Comme parqués devant les mairies, c’était des troupeaux d’électeurs, des hébétés, des fétichistes qui tenaient le petit bulletin par lequel ils disent : J’abdique.

Monsieur Un Tel les représentera. Il les représentera d’autant mieux qu’il ne représente aucune idée. Et ça ira ! On fera des lois, on balancera des budgets. Les lois seront des chaînes de plus ; les budgets, des impôts nouveaux…

Lentement l’Ane parcourait les rues.

Sur son passage, les murailles se couvraient d’affiches que placardaient des membres de son comité, tandis que d’autres distribuaient ses proclamations à la foule :

« Réfléchissez, chers citoyens. Vous savez que vos élus vous trompent, vous ont trompés, vous tromperont – et pourtant vous allez voter… Votez donc pour moi ! Nommez l’Ane !… On n’est pas plus bête que vous. »

Cette franchise un peu brutale, n’était pas du goût de tout le monde.
– On nous insulte, hurlaient les uns.
– On ridiculise le suffrage universel, s’écriaient d’autres plus justement.
Quelqu’un tendit son poing vers l’âne, rageuseument, et dit :
– Sale Juif !
Mais un rire fusait, sonore. On acclamait le candidat. Bravement l’électeur se moquait et de lui-même et de se élus. Les chapeaux s’agitaient, les cannes. Des femmes ont jeté des fleurs…

L’Ane passait…

L’Ane arrivait devant le Sénat. Il longea le Palais d’où le poste sortit en bousculade ; il suivit extérieurement, hélas ! les jardins trop verts. Puis ce fut le boulevard Saint-Michel. A la terrasse des cafés, des jeunes gens battaient des mains. La foule sans cesse grossissante s’arrachait les proclamations. Des étudiants s’attelaient au char, un professeur poussait aux roues…

Or, comme trois heures sonnaient, apparurent des gens de police.

Depuis dix heures du matin, de poste en commissariat, le télégraphe et le téléphone signalaient le passage étrange de l’animal subversif; L’ordre d’amener était lancé : Arrêtez l’Ane ! Et, maintenant, les sergens du guet barraient la route au candidat.

Près de la place Saint-Michel, le fidèle comité de Nul fut sommé par la force armée de reconduire son client au plus proche commissariat. Naturellement le Comité passa outre – il passa la Seine. Et bientôt le char faisait halte devant le Palais de Justice.

Plus nombreux, les sergents de la ville cernaient l’âne blanc, impassible. Le Candidat était arrêté à la porte de ce Palais de Justice d’où les députés, les chéquards, tous les grands voleurs sortent libres.

…Aujourd’hui si nous en causons c’est pour faire remarquer au peuple, peuple de Paris et des Campagnes, ouvriers, paysans, bourgeois, fiers Citoyens, chers Seigneurs, c’est pour faire assavoir à tous que l’âne blanc Nul est élu. Il est élu à Paris; Il est élu en Province. Additionnez les bulletins blancs et comptez les bulletins nuls, ajoutez-y les abstentions, voix et silences qui normalement se réunissent pour signifier ou le dégoût ou le mépris. Un peu de statistique s’il vous plaît, et vous constaterez facilement que, dans toutes les circoncriptions, le monsieur proclamé frauduleusement Président n’a pas le quart des suffrages. De là, pour les besoins de la cause, cette locution imbécile : majorité relative – autant vaudrait dire que, la nuit, il fait jour relativement.

Aussi bien l’incohérent, le brutal suffrage universel qui ne repose que sur le nombre – et n’a pas même pour lui le nombre – périra dans le ridicule… »

                Zo D’Axa  (mai 1900)

Partager

3 Commentaries

  • Sébastien dit :

    Si ce pouvoir n’a aucune légitimité, pourquoi continuez-vous d’en respecter les lois?

  • echo dit :

    .
    .
    croire que l’on pourrait ‘régler’ des problemes et des vies humaines… par des votes et pire des lois, quel aveuglement! quelle triste naiveté!

    se donner des maitres et des regles? ou plutot découvrir
    – les charmes de l’agir ensemble
    (à pas trop grande echelle, a taille humaine, en prenant,
    avec les concerné/e/s, toutes les decisions utiles…
    (et pas avec 51 oppressant 49 et toutes ces saletés dites
    démocrassies,
    – en allant jusque au bout des souhaits, des possibilités et besoins de chacun/e/s bien sur!,
    – dans une sobre et simple abondance, avec tous les partages et ouvertures qui peuvent faire parfois le sel de vraies vies, et pour les ultras marginaux extremes petits micro domaines ou plus large peut etre utile…ou pour le palisir aussi … en se federant un peu plus large (les joies du spatial si cela tente encore certains ou dela recherche ‘de pointe’???

    et comme le disait ds un autre joli texte (libertad, qques années avant zo d’axa…) « le criminel… c’est l’electeur »

    alors oui, agir (ensemble et chaleureusement!) au lieu d’elire…

    ————–
    en plus des blancs des nuls et des abstenus…
    ne pas oublié pour evaluer correctement l’absence de toute legitimité..
    les jamais inscrits…
    prenon une grande ville moyenne…
    prefecture pas trop loin de paris…
    ex seconde puis quatrieme ville du payx (maintenant ajouter… un zero..) si l’aglo est vaste, le coeur de ville, historique et tres joli… lui, a moins de 100 000 habitants.. plutot vers 70… combien d’inscrits? a peine …30 000! et sur ces 30… abstention …
    plus de 50%… l’actuel maire, (plusieurs fois) passe avec a peine qques voix de majorité au dela du strict 50% des votants… bref élu ds une grande ville avec a peine 8000 voix!! (et cela ne l’empeche pas d’etre bien mediatisé… poulain fidele d’un ex president, futur candidat probable a la presidence… de tout temps donc maire… et deputé… plusieurs fois ministre… certes charmant et souriant…
    ainsi vont les troupeaux des admirateurs d’anes…plutot que de se faire des vies passionnantes… démissionnons démissionnons… laissons d’autres exploiter un peu en ns soulageant de toute vraie vie (et en cautionnant les pires horreurs!)

    gggrrrr…

    pas voter, pas s’inscrire… certes tres bon début…
    mais … important alors.. pas ne faire que le chemin a demi… s’organiser!!
    .

    • Self__Made_Man dit :

      Quid de ce qui se passe au sud du sahara, où pour se faire élire, ajouté à tout ce que vous venez d’évoquer, il faudrait piller les deniers publiques pour acheter la voix des mandants!!!!

Réagissez à cet article :