Houellebecq : une imposture littéraire

Houellebecq : une imposture littéraire

le 03 novembre, 2015 dans Provoquer le débat par

Privilège du pamphlétaire il est le premier à donner des coups ; la politesse veut qu’ensuite on lui rende au centuple. Tout ça est de bonne guerre. A moi donc l’honneur de dézinguer le dernier roman de Michel Houellebecq, Soumission, avant de recevoir les salves de ses dilettantes. De toute façon, quelle littérature peut se targuer d’une adhésion unanime ? Même le Voyage de Céline trouve ses détracteurs…
Déjà, comment est-il possible que cet ouvrage si prosaïquement écrit puisse séduire autant de lecteurs ? Peut-être se reconnaissent-ils dans ce flegme morose, cette humeur désinvolte, tiède et finalement servile ? Ou, peut-être que cette sensualité molle suintant dans chacune de ses phrases les conforte dans leur frivole apathie sociale ? Mais ne tergiversons plus ! Cette plume est bien conforme à ceux qu’elle séduit : elle dépeint à merveille notre société en déliquescence, dans laquelle nous survivons tels des mollusques libidineux. Toute comparaison avec notre Président de la République serait d’ailleurs ici fortuite, quoique, dans nos « démocraties représentatives », ne jouissons-nous pas d’un homme d’Etat à l’image de ses électeurs ?

Revenons à notre écrivain : dans son premier roman, Extension du domaine de la lutte, son narrateur s’abîmait dans un pessimisme sauce schopenhauerienne : « J’ai si peu vécu que j’ai tendance à m’imaginer que je ne vais pas mourir ; il paraît invraisemblable qu’une vie humaine se réduise à si peu de chose ; on s’imagine malgré soi que quelque chose va, tôt ou tard, advenir. Profonde erreur. Une vie peut fort bien être à la fois vide et brève. Les journées s’écoulent pauvrement, sans laisser de trace ni de souvenir ; et puis, d’un seul coup, elles s’arrêtent. Parfois aussi, j’ai eu l’impression que je parviendrais à m’installer durablement dans une vie absente. Que l’ennui, relativement indolore, me permettrait de continuer à accomplir les gestes usuels de la vie. Nouvelle erreur. L’ennui prolongé n’est pas une position tenable : il se transforme tôt ou tard en perceptions nettement plus douloureuses, d’une douleur positive. » Houellebecq constatait de plus que « l’amour ne pouvait s’épanouir que dans des conditions mentales spéciales rarement réunies ; en tous points opposées à la liberté des mœurs qui caractérise l’époque moderne ». Il justifiait alors son désarroi par une relative perversion libérale, autrement dit par la généralisation de la sauvagerie du marché au domaine des rapports amoureux : « Comme le libéralisme économique sans frein, et pour des raisons analogues, le libéralisme sexuel produit des phénomènes de paupérisation absolue. »
Malgré un style, à l’époque, plus âpre et donc moins complaisant, notre romancier tentait déjà d’affubler ses errances sexuelles d’un certain chatoiement littéraire. Rien de nouveau dans les mystifications de trouvères ! En effet, ces failles plutôt triviales, que notre auteur aime à décliner sous forme de misanthropie inspirée – voire conditionnée -, se retrouvent, par exemple, dans l’œuvre de Molière : n’est-ce pas parce que Célimène refuse une relation amoureuse exclusive avec Alceste que ce dernier cherche sur la terre un endroit écarté, où d’être homme d’honneur, il aurait la liberté. On attribuera toujours plus de prestige à un poète impuissant qu’à une canaille surexcitée. Toujours est-il que Houellebecq ne semble trouver aucune issue à ses frustrations sexuelles sinon dans un ennui particulièrement funeste et s’entête à les transcrire au sein de variations romancées toujours sur le même thème : celui d’un petit bourgeois névrosé s’efforçant de consentir plus ou moins à sa libido décadente. Ou comment déférer la catharsis d’un éjaculateur précoce.
De nouveau dans Extension du domaine de la lutte, le romancier avait, malgré tout, entrevu une solution pour résorber ses démons : « Dans un système sexuel où l’adultère est prohibé, chacun réussit plus ou moins à trouver son compagnon de lit ». Aussi, pas étonnant que, vingt ans plus tard, il se risque à dépeindre dans Soumission une France islamisée dans laquelle « la famille, cellule de base de notre société, retrouve toute sa place et sa dignité » et, surtout, dans laquelle il envisage d’en finir avec ses errements libidinaux. (Il profite d’ailleurs de ce dernier roman pour corroborer ses nouvelles aspirations en relatant l’appréhension progressive du narrateur quant au parcours de l’écrivain Joris-Karl Huysmans se dénouant dans sa conversion au catholicisme.)

Nous voilà donc en 2022 avec Mohamed Ben Abbes comme Président de la « République » et François Bayrou comme premier ministre – seule issue électorale pour les libéraux de droite comme de gauche ne voulant voir les « identitaires » s’emparer du pouvoir. Se dévoile alors au fil des pages un gloubi-boulga d’Islam, dans lequel l’Europe se « méditerranéise », l’économie se « distributivise », l’enseignement secondaire et supérieur se privatise (Nietzsche s’y évangélise d’ailleurs  tel un philosophe « au flair de vieille pétasse »), toutes les femmes déambulent en pantalon, l’alcool est toléré, le djihad absent, la polygamie encouragée, la conversion accommodante, la prière secondaire ; les victimes de l’épisodique guerre civile s’enjambent dans la plus froide indifférence ; géopolitiquement parlant Israël, la Russie, la Chine et même les Etats-Unis n’interfèrent à aucun moment sur l’hégémonie musulmane qui, alimentée par toutes les monarchies pétrolières, n’aspire qu’à devenir l’équivalent de ce que fut l’antique Empire romain ! En somme, une vision littéralement fantasmagorique, oscillant entre le burlesque et l’absurde, à la mesure des obsessions de son auteur, ici, donc, plus enclin à se psychanalyser qu’à narrer les symptômes de notre société décadente face à l’évolution de la civilisation musulmane.

Imaginez le même sujet sous la plume d’un Alain Soral (qui pourtant a fait l’éloge du livre de Houellebecq) et nous aurions obtenu un roman d’anticipation à la hauteur d’un Huxley ou d’un Orwell : ses analyses auraient souligné les vrais rouages tétanisant notre humanité en pleine querelle civilisationnelle ; son style tranchant aurait même été plus adéquat pour traduire toute la sournoise violence de ce chaos contemporain que trop peu parviennent à déchiffrer. Bref nous aurions décroché un livre réellement sulfureux, en discordance idéale avec notre époque de plus en plus frileuse, abrutie et lâche.

Le pire, c’est qu’après la lecture de cette diatribe à l’encontre du dernier ouvrage de Houellebecq, certains seront plus tentés de se le procurer plutôt que de s’aventurer dans la lecture de vrais pamphlets dissidents…comme ceux dans Chroniques en diktacratie !

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1 Commentaire

  • jjbnaïr dit :

    Je n’ai pas lu le bouquin, donc il ne serait pas correct d’en parler.
    Je me souviens avoir lu Les Particules… et quelques bribes de Plateforme. Aucun souvenir intéressant. Ni émotionnel, ni intellectuel.
    J’ai vu, lu et entendu Houelbecq quelques fois à travers ses interventions médiatiques. Il m’a paru être un petit bourgeois, parvenu et craintif. Une sorte de pitre à la Gainsbourg qui comme lui, prend la pause pour professer des vacuités (j’aurai pu aussi dire »des vanités »).
    Il n’y a rien chez lui qui me fait percevoir une once de vécu, de réalité forte. Le peuple lui est absent. La sensualité de la vraie vie aussi. Il est dans l’idéologie.
    Ce n’est ni Celine, ni Hemingway, ni Faulkner, ni Dos Passos, Steinbeck ou Melville. Pas moins Bukowsky ou Carver.
    Il n’a pas le talent délicat de Proust. Quand à celui de Flaubert ou Dostoïevsky n’en parlons même pas.
    L’histoire l’oubliera. Et ce que sa position dominante dans les médias lui donne le droit d’insulter et critiquer sans cesse, cela restera.

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