Entre tragédie et chaos

Entre tragédie et chaos

le 30 novembre, 2015 dans Asservissement moderne, Provoquer le débat par

« Il n’y a pas d’innocents ! » rétorqua Emile Henry au juge lui reprochant de s’en être pris aux habitués du Terminus dans la soirée du 12 février 1894. Le jeune terroriste avait patiemment attendu que l’éminent café de Saint Lazare soit bien peuplé pour lancer sa marmite pleine d’explosifs. Il n’y a pas d’innocents donc, une formule désormais relativement célèbre et alléguant une dimension tragique au crime du benjamin de l’anarchie – même si ce dernier ne visait essentiellement que des bourgeois…

Dans un monde de pure nécessité, où personne ne peut échapper à la toute puissance du fatum, la mort arrive inévitablement quand elle doit arriver, par delà tout espoir, tout projet, toute appréhension, tout mérite ou toute justice. C’est ainsi, il ne peut en être autrement. Un fatalisme total, donc, qu’on ne peut infléchir et déterminant notre réel. Un réel alors cruel parce qu’il est la seule chose à laquelle on ne peut se dérober – sinon par la mort. Etre tragique c’est ainsi accepter ce sort inéluctable ; c’est s’accommoder à son règne souverain et contraignant en sachant que toute volonté rebelle à ce consentement n’est que chimère et vanité. En effet, l’homme qui prétend agir à l’encontre de ses déterminismes – par delà son réel donc -, l’homme qui pense pouvoir choisir les voies de sa destinée et décider de sa providence, est un présomptueux s’imaginant être libre dès l’instant où il se trouve en réussite. Il n’est, de fait, qu’un aveugle, esclave de ses passions et condamné à éprouver ce réel qui l’attriste d’autant plus chaque fois qu’il diffère de la vie telle qu’il voudrait qu’elle soit… Une réalité, en définitif implacable et éphémère, vécue comme une tragédie par ceux qui s’en affligent, et subie tel un chaos par ceux ne la comprenant pas. Une réalité intolérable, que l’on préfère alors fuir ou nier pour préserver son existence – persévérer dans son être -, sans sombrer dans la démence. Alors on se raconte des histoires, on se réfugie dans des fictions et on s’attache à un réel en dehors du réel. Rien de mieux que les religions pour convaincre la multitude qu’avoir à mourir est autre chose que mourir. L’homme a fabriqué à son image hypostasiée des dieux afin de supporter son sort, afin d’oublier qu’il n’est qu’un carnassier idéaliste, un conquistador se croyant monde à lui tout seul, un infatué qui, s’il prenait la juste mesure du réel  comme il se présente, réaliserait l’insignifiance de son existence ; il constaterait que sa vie importe aussi peu qu’un brin d’herbe en regard des centaines de milliards de galaxies de notre univers…
Devant cette insupportable conscience du réel, cette impossibilité à se soustraire de l’instant-même, et cette incapacité à faire que ce qui a eu lieu ne puisse pas avoir eu lieu, il est salutaire d’invoquer cette transcendance dont le premier soin est d’essayer d’établir que ce réel n’est pas réel, que ce réel dont on souffre doit être au mieux désavoué, au pire exorcisé. Il suffit pour cela de conjurer notre raison, de l’empêcher d’appréhender notre existence et de laisser, au contraire, nos émotions l’animer – et donc la subir. Autrement dit se laisser déborder par nos passions jusqu’à juguler notre rationalité trop à même de nous dévoiler ce monde exclusivement de matière, immortelle dans son être, mortelle dans ses agencements ; ce monde où le bon et mauvais se disent en regard de l’utile, où le corps n’est qu’une machine parcourue d’énergie obéissant à la conformation de sa nature ; un monde où toute morale est vaine puisque ni le barbare ni ses victimes ne décident de leur sort ; un monde, en définitif, où il n’y a pas d’innocents.

La vie valdingue entre tragédie et chaos ; même les plus sages d’entre nous ne parviennent pas à pénétrer la quintessence tragique de leur existence. N’est pas Marc Aurèle qui veut. Personne n’est maître de son destin ; trop difficile de consentir à nos tropismes ; plus avantageux de s’en remettre à une volonté supérieure, omnipotente, que d’affronter la nature intrinsèquement insignifiante et fugace de nos vies. Ou comment donner un sens et une issue à notre destinée, qui pourtant n’en a pas. Même ces frondeurs clamant la mort de dieu ne sont parvenus à apprivoiser le néant ; ils s’obstinent, d’autant plus aujourd’hui, dans leur déontologie truffée de responsabilités et de devoirs, de compassions et de culpabilités, de piétés et de punitions ; leur intelligence est peu mise à profit laissant la part belle à l’irrationnel, à une relative pensée magique donc, justifiant opportunément tout ce qu’ils ne parviennent à déchiffrer : ils préfèrent ainsi se plaindre de leur malheur que discerner les causes les y ayant menés ; ils accordent du crédit à une âme qu’ils persistent à dématérialiser et s’imaginent que par leur seule bonne volonté ils réussiront là où les autres – les résignés donc – ont tous échoués. Ainsi ils se figurent, à l’instar des bigots qu’ils fustigent, que la force de leur prétendue vertu et de leur amour chatoyant vaincra le mal et la haine gangrenant la planète. Cette planète où le Christ a supplanté Œdipe et Mahomet terrassé Sisyphe, cette planète où l’humanité attise désormais sa tragédie dans un chaos infernal.

A l’image de ce vendredi 13 novembre. Un vendredi comme un autre en somme, avec son lot de douleur et de joie… Ici le rock batacle en scène, la jeunesse cancanent en terrasse, le foot détone en périphérie ; là on mitraille, on déflagre, on martyrise, on trépasse, on syrise. On se divertit comme on peut à boboland.
C’était en effet la moyenne bourgeoisie qui était visée, non pour des raisons idéologiques comme au temps de la terreur noire, mais, cette fois-ci, pour d’obscures motivations mystiques, qui vont, à l’évidence favoriser de nouvelles tensions religieuses, voire civilisationnelles. Aussi, nous pouvons en convenir, désormais ce n’est plus le prolétariat qui fait l’histoire.
Cela aurait pu être nous d’ailleurs, là-bas, dans l’est parisien, nous les insolents de Diktacratie.com, à catharsiser nos névroses et à chopiner nos amours-propres… mais cela ne l’a pas été. Certes, dans ces quartiers familiers, toutes ces détonations et ce bal des sirènes, ça a résonné fort ! Mais, plus qu’une mise à l’épreuve, estimons ces événements comme un rappel à l’ordre des choses telles qu’elles sont et non telles qu’on voudrait qu’elles soient ; rappel qu’il n’y a pas plus qu’ailleurs dans notre prestigieuse capitale de mérite ou d’innocence.

Malheureusement personne n’a été capable de saisir cet écho tragique ; la tragédie a donc viré très vite en mascarade dévotieuse : contagion compassionnelle, chorale  neurasthénique, union sacrée, ripostes symboliques… Les voies du Seigneur sont tout autant impénétrables que nos desseins tragiques. Pourtant, qui pour ne pas avoir vu les nombreux germes de ce chaos ?
Guerre impériale aux relents évangéliques ; croisades pétrolifère ; chasse aux souverains prétendument dictateurs ; massacre de populations à Bagdad, Benghazi ou Bosra ; macédoine de colère et de vengeance ; foi déclinée radicalement – à sa racine donc – ; variations multiples sur un même dieu ; Islam drastique ou perverti s’étiolant sur une terre originellement promise au Grand Israël, qui lui tirera en fin de compte et à coup sûr profit de cet apocalyptique désordre ; Islam, illégitime aux yeux des plus modérés, exprimant donc son Jihad dans nos contrées décadentes ; châtiments générant prières et pleurniches en attendant quelques représailles martiales inspirées des virilités slaves quelque peu orthodoxes… Au final, une fricassée plus que frémissante, un peu comme dans une marmite. Une marmite prête à exploser.

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