Éloge de la fuite ?

Éloge de la fuite ?

le 14 janvier, 2014 dans Asservissement moderne par

Lorsque l’on sort des sentiers battus par l’oligarchie, que l’on tente de résister au rouleau compresseur du système, il s’opère un point de non-retour. Ce point correspond au moment où nous en savons trop (bien que jamais assez) pour prêter une oreille complaisante aux colporteurs de la propagande de base. Mais la vérité blesse, elle brûle la rétine-même ou elle nous pétrifie, tel celui qui a osé regarder la Méduse. Et de fait, l’on peut comprendre pourquoi tant ferment les yeux ou regardent ailleurs alors qu’ils en savent déjà trop pour ne pas joindre la pensée à la parole. Ce mutisme est certes bien moins éprouvant qu’un débat piquant…

Il suffit pourtant de chercher un tantinet plus loin que dans les infos divertissantes façon TF1 ou dans le prestige d’un « Le Monde ». Pas besoin de bagages universitaires pour cela, une petite mallette de bons tuyaux et quelques minutes par jour suffiront pour démonter la novlangue qui sévit aujourd’hui, briseuse de conscience. Une fois quelques infos glanées et la ferme certitude – pas besoin d’un doctorat en philo – que l’homme est un loup pour l’homme, il faut agir. Et qui veut agir, commence par le verbe.

8h, en route pour Paris, RER. Paris c’est violent et ça commence une fois les portes du wagon franchies. Derrière moi, une mamie discute avec une inconnue. A cet âge-là, on profite souvent des occasions de communiquer : les petits enfants vous délaissent, trop occupés par les jouets que leur distribue l’Empire, vos enfants travaillent trop, obligés de s’agripper à cette bouée de sauvetage pour ne pas sombrer, sans pour autant avoir l’espoir d’atteindre un jour le rivage. Alors, cette petite mamie s’exclame, lucide : «  Ils (les politiques) nous promettent la lune, le soleil et pourquoi pas les étoiles tant qu’on y est ! Non, ce sont tous les mêmes, pas un pour rattraper l’autre, croyez-moi. » Etonnée, je me détache de mon bouquin, tend l’oreille et veut l’appuyer dans ses affirmations, lorsqu’elle enchaine : «  Mais avez-vous vu la Syrie ? C’est un malade le Assad ! Gazer son propre peuple ? Mais ça n’a pas de nom ! » Son interlocutrice acquiesce, moi je ravale mon allégresse. Voilà, la propagande télévisuelle, à laquelle sont abonnés nos retraités solitaires, aura été trop forte ; je me suis écrasée. Erreur. Et pourtant, elle le sait cette petite vieille qu’en politique tout n’est qu’intérêt, elle en a vécu des quinquennats, des promesses non tenues, des mensonges, des trahisons. Une bonne guerre là-dessus, un Flamby en chef victorieux, et voilà qu’elle oublie… S’il se représente elle votera même pour lui. Elle en devient amnésique alors qu’Ahlzeimer l’a épargnée…Il suffit pour cela de tirer sur la corde sensible, d’arracher quelques indignations prévisibles en présentant l’injuste et funeste dessein de femmes et d’enfants. Comme beaucoup, je connais le mécanisme, mais je m’enferme dans mon mutisme.

Quelque temps plus tard, dans le bus. Je suis en compagnie de Madame Bovary, mais j’ai l’oreille qui traine, ça parle corruption et Russie à l’avant. Une contrôleuse converse avec un type gentiment éméché : « Ah, vous avez vu la Russie, c’est une vraie mafia, un système gangréné par la corruption. » Et son interlocuteur de rétorquer : « Mais vous savez, les Etats-Unis, c’est pire encore ! La CIA est dans tous les coups fourrés, dès qu’un dirigeant leur déplaît ils l’assassinent, subtilement ou non d’ailleurs. » Finalement ni l’un ni l’autre n’avait eu raison là-dessus. Montrer du doigt la Russie et ses prétendues méthodes peu orthodoxes, tout comme évoquer les us et coutumes de l’oligarchie américaine pour maintenir son hégémonie, sont autant de moyens d’éviter de parler de ce qui sévit ici et maintenant, chez nous. Au nez et à la barbe du citoyen, les « affaires » pleuvent, qu’elles aient pour nom Cahuzac, Bettencourt, sang contaminé, ou lorsqu’elles touchent à l’immunité d’un Dassault. N’oublions pas non plus l’affaire Dieudonné, car il y a bien là matière à s’indigner lorsque la liberté d’expression, baromètre de toute démocratie, est attaquée dans ses fondamentaux. Outre la censure, nos élus blanchissent de l’argent, créent des emplois fictifs, font œuvre de favoritisme ; mais allons plus loin encore, car à ce niveau c’est de la rigolade. L’un de nos plus éminents élus, a ouvertement pillé les fonds d’un pays souverains et fait assassiner son créancier ! Cela je l’écris ici, à vous qui le savez déjà, mais aux protagonistes de cette histoire je n’en ai touché mot. Toutes les occasions de réveil de la conscience politique sont pourtant précieuses, elles sont même cruciales. Face au lavage de cerveau quotidien, nous nous devons de stopper l’hémorragie des consciences.

Mais pourquoi nous taisons-nous de la sorte dans ces maigres parcelles d’agora ? Pourquoi échanger ou confronter les points de vue sur la place publique nous fait l’effet d’une étincelle, prête à tout embraser, d’une boite de Pandore sur le point de s’ouvrir ? N’est-il pas plus évident de fuir l’affront ? Car à première vue, il semble en effet peu valorisant de se confronter à la puissante propagande médiatique via citoyen interposé. Henri Laborit le théorisait dans son Eloge de la fuite : « Nous ne vivons que pour maintenir notre structure biologique, nous sommes programmés depuis l’œuf fécondé pour cette seule fin, et toute structure vivante n’a pas d’autre raison d’être, que d’être.»  La fuite nous permettrait alors de préserver notre structure biologique par le maintien de la « gratification imaginaire » conceptualisée par le neurobiologiste. Ainsi en esquivant le conflit nous pouvons garder intact les mécanismes qui engendrent la récompense virtuelle, car nous fuyons un possible échec. Dans notre fort intérieur, on peut se convaincre que l’on avait malgré tout raison, sans pour autant avoir exposé son point de vue. Ce mécanisme est primordial d’autant qu’il évite à l’individu de développer angoisses et névroses.

Aborder un inconnu reste un pari…qui risque de nous emmener sur des pentes glissantes et menacer ainsi notre équilibre. Nous voilà alors partagé entre un devoir de vérité et des impératifs physiologiques…

Cette thématique soulève quelques questions essentielles : la vérité est-elle bonne à dire en toutes circonstances, est-elle ce qu’on peut appeler un « devoir » ? Face à Kant et à son impératif de vérité, Benjamin Constant lui répond : « Le principe moral que dire la vérité est un devoir, s’il était pris de manière absolue et isolée, rendrait toute société impossible […] »

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5 Commentaries

  • Berna dit :

    J’ai failli ne pas « réagir »ce qui aurait confirmé votre analyse…Cela dit et de façon plus pragmatique il m’arrive comme à vous de rencontrer ce genre de situation.Il s’avère qu’il est simplement impossible d' »eveiller » quelqu’un dans une séquence de temps limitée à un trajet en train ou un échange sur une place de marché.C’est notre entourage proche qu’il faut sensibiliser et ce n’est pas de la tarte! Tant que l’on a pas jeté son poste de télévision et sa radio on reste l’objet d’une manipulation et les mamies ne vont guère sur la toile…
    Quoi que…
    http://www.youtube.com/watch?v=IgDqRLig0lk

  • Matthieu dit :

    Le problème est profond. J’entend par là, qu’il faut déjà posséder une certaine culture pour comprendre – le cas Dieudonné est un bon exemple – mais le plus dur étant de passer outre ce refus d’affronter la réalité, les gens s’accrochent à leurs mensonges dans cette fausse quête du bonheur que la société leur impose.

  • jahfab dit :

    Bonjour,
    effectivement le problème n’est pas simple, le processus de prise de conscience est long, j’en veux mon propre exemple et celui de proches, même si je n’ai jamais fait confiance à 100 % les informations délivrées par les médias, ils forgent une sorte de conscience collective dès lors qu’il s’agit d’un sujet sur lequelle on a pas de connaissance ni d’intérêt particulier, le combat de Dieudonné m’a éveillé à ces impostures, en suivant, année après année, le profond décalage entre la réalité relaté par les acteurs et témoins directs et le traitement médiatique.
    Ce constat m’a amené à remettre en cause un certain nombre d’a priori et à m’informer de façon approfondie sur les sujets qui me semblait important pour l’avenir (notamment les Accords Transatlantique, et ainsi établir une vision globale de la trame qui se dessine.

    Bref, on ne peut pas remettre en cause le paradigme d’un être doué d’émotion et d’intelligence avec juste une discussion, l’implication personnelle est nécessaire pour évoluer, et dans un monde où les gens qui passe à la télé se font passer pour des êtres supérieurs, un homme de la rue n’a pas de crédibilité

  • Pseud dit :

    Excellente analyse.
    Pour y avoir été confronté de nombreuse fois et être toujours face au même problèmes relevés également dans les commentaires (manque de temps, d’arguments…), il serait très intéressant de s’échanger nos expériences et d’en faire un résumé. Pourquoi pas sous la forme d’une liste de conseils ? basés sur un nombre suffisant de retour, ils pourraient sans doute nous aider à définir LA meilleur méthode et les meilleurs conditions pour « éveiller » quelqu’un.
    Par exemple, j’ai remarqué que cela fonctionnait beaucoup mieux en dialogue 1 contre 1. A plusieurs, qu’on soit à nombre égal ou pas, soit cela devient rapidement n’importe quoi, soit il y a un rapport de force inégale qui s’installe et rien de vous mettre à défaut (inf num) ou de braquer la personne (sup num). Le fait de pouvoir adapter son discours à une seule personne, sans devoir aussi faire attention à ne pas bousculer l’autre personne, c’est très difficile. Il vaut mieux faire étape par étape et convaincre une personne à la fois.
    Ensuite, je dirais qu’il est important de dialoguer régulièrement entre « éveillé », afin d’une part, de garder une certaine motivation (c’est parfois difficile et déprimant au début) et d’autre part, pour avoir un point de vue différent, s’échanger/affiner les arguments. C’est comme un entrainement.
    Enfin, cela a déjà été mentionné mais je dirais qu’une certaine culture est indispensable. Faire un travail de lecture est essentiel pour comprendre les concepts. Il peut même devenir votre meilleur allié. Il m’est arrivé de convaincre une personne, simplement par conseil de lecture. Dans ce cas, c’est vraiment le plus facile, vous n’avez presque rien à faire si ce n’est, bien choisir les livres et l’ordre dans lesquels les lire.

  • ANOUAR dit :

    Je vous invite à venir en masse sur la page suivante : https://www.facebook.com/pages/Revolution-E/477869802321753
    C’est nous le pouvoir !

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