Du mir au soviet

Du mir au soviet

le 26 juin, 2015 dans Démocratie par

Il convient de faire ici une réserve sur l’utilisation du terme « utopiste », utilisé souvent à propos de tous ces dissidents promoteurs de contre-sociétés. Nous nous inscrivons en faux contre cette désignation : ces gens vivaient dans l’immédiat et non pour un avenir chimérique ; leurs entreprises étaient tout à fait réalistes et c’est les déprécier que de les traiter de cette façon. C’est là une démarche assez classique des historiens de la realpolitik, persuadés du bien-fondé des systèmes dominants, dont ils sont les plumitifs serviles. L’utopie consiste justement à croire que tout cela peut continuer ainsi, alors que tout nous prouve le contraire. Ces gens sont habitués à voir ces paysans avec les yeux des poméchtchikis pour lesquels ce n’étaient que de sombres brutes tout justes bonnes à trimer pour leur compte. J.-B. Séverac remarque cette inégalité de traitement qui « saute vite aux yeux de l’Occidental qui voyage en Russie. Nous croyons ne rien exagérer en disant qu’il a souvent l’impression que le moujik (paysan), pour bon nombre de membres des classes supérieures, est d’une race inférieure à la leur ». Ajoutons que le terme moujik a toujours été perçu dans la langue russe comme une insulte équivalant à «imbécile », « sombre crétin », ou au mieux comme désignant quelqu’un d’inculte ou illettré (nié gramotnyj), disqualifié à tous points de vue ; en quelque sorte, une non-personne. Ce préjugé provenant de citadins bourgeois ou intellectuels révélait non seulement leur ignorance totale du monde paysan, mais surtout une méfiance, sinon une hostilité méprisante. Ce parti pris dégénérera en haine psychopathologique chez Lénine et les siens qui ne verront en le paysan qu’un potentiel koulak, petit propriétaire terrien, leur pire ennemi. Lénine avait l’œil rivé sur le jugement de Marx sur la France rurale qui avait amené Napoléon III au pouvoir et écrasé par la suite les communards de Paris. Comparaison n’est pas raison, pourrait-on objecter et les paysans russes n’étaient pas les petits propriétaires paysans français du XIXème siècle, Marx lui-même l’avait reconnu. Attitude qui sera, hélas, à l’origine de la plus grande tragédie du XXème siècle : la « solution finale » de cette paysannerie par l’extermination de millions de ses membres par les armes, la déportation ou la famine organisée, durant la guerre civile et la collectivisation forcée des années 1929-1934.

On ne peut s’empêcher, au terme de cette étude sur les traditions démocratiques et égalitaires à travers l’histoire de la Russie, d’établir une filiation directe entre le vétché, le mir et l’artel avec la création des soviets (conseils) lors de la première révolution russe de 1905, puis de l’explosion de 1917. Cela tombe sous le sens car l’ancien russe « soviet » et « vétché » sont synonymes, et pourtant à notre connaissance, c’est la première fois qu’elle est ici établie. Elle est complètement occultée par tous les historiens soit de l’ancienne URSS et de l’actuelle Russie, soit occidentaux qui font autorité en la matière. Prenons par exemple l’étude – excellente par ailleurs – d’Oscar Anweiler sur les Soviets en Russie, 1905-1921, parue en 1958 : pas un mot ni sur le vétché, ni sur le mir et l’artel. Chose étonnante : ils subissent le même traitement chez le libertaire Voline, auteur de La Révolution inconnue, pourtant à l’origine du premier soviet à Saint-Pétersbourg . On pourra objecter, certes que les premiers soviets ont été urbains et composés d’ouvriers, mais c’est oublier que ceux-ci l’étaient de fraîche date et conservaient presque toujours un lien avec leur commune d’origine, dont ils connaissaient les us et coutumes. Les similitudes de fonctionnement sont grandes : assemblées générales permanentes, sinon régulières, élection de délégués, appelés d’abord « starostes » puis « députés », soumis à un contrôle direct et révoqués en cas d’insatisfaction. Il en sera ainsi en 1905 pour les premiers soviets ouvriers, soldats et paysans, et de nouveau en 1917. Ce n’était donc pas le fruit d’une génération spontanée, ils ne sortaient pas du néant, mais n’étaient que la forme urbaine du mir la plus adaptée à une situation nouvelle. Après la prise de pouvoir par les bolchéviks et avant son élimination par Staline, le mir, à la surprise de beaucoup, avait survécu à la guerre civile et continuait à fonctionner comme auparavant. En fait, si les paysans ont été gommés de l’histoire russe, à notre avis, c’est parce qu’ils ont été syncrétisés avec le régime autocratique tsariste – qualifié de féodal – et par conséquent considérés comme « arriérés » et exclus de l’histoire « progressiste », obnubilée, elle, par le pouvoir d’Etat, citadin par définition. Comment expliquer que l’on prétende faire l’histoire d’un pays à travers ses castes dirigeantes en évacuant celle de son peuple ? Au lecteur d’en juger. »

   Alexandre Skirda (Les anarchistes russes, les soviets et la révolution de 1917)

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