Démocratie globale et libre-échange

Démocratie globale et libre-échange

le 18 novembre, 2012 dans Lecture du dimanche par

La désorganisation actuelle de la vie politique française découle tout simplement de la dissociation géographique entre une société française qui n’a pas changé d’échelle et une économie qui hésite entre échelles européenne et planétaire.

Nous pouvons évidemment, par jeu, imaginer un réajustement utopique maximal des trois espaces : pour sauver la démocratie, élargissons l’espace politique au monde économiquement globalisé, avec des élections mondiales, une Assemblée mondiale, un président mondial.

Hypothèse peu réaliste ne serait-ce que parce que les deux acteurs les plus massifs de la globalisation, les Etats-Unis et la Chine, s’orientent dans des directions tout à fait différentes. Les Etats-Unis, agent initial de la globalisation, se contentent de vivre en parasite planétaire, pompant l’épargne mondiale pour financer leur consommation. La Chine, elle, combine croissance par les exportations et dictature du Parti communiste.

La démocratie planétaire est une utopie. La réalité, c’est, à l’opposé, la menace d’une généralisation des dictatures . Si le libre-échange engendre un espace économique planétaire, la seule forme politique concevable à l’échelle mondiale est la « gouvernance », désignation pudique du système autoritaire en gestation. Mais pourquoi alors, puisqu’il existe un espace économique européen déjà bien intégré, ne pas élever la démocratie à son niveau ? Des institutions européennes existent déjà, dont il suffirait que des élites politiques responsables s’emparent pour réorienter l’économie dans un sens favorable aux peuples, et les réconcilier avec l’Europe.

Retourner l’Europe

L’Europe est perçue, actuellement, comme l’un des instruments qu’utilisent les classes dirigeantes françaises pour neutraliser le suffrage universel. Bruxelles est censé produire des directives qui s’imposent aux citoyens français sans que leur Parlement ou leur président les contrôlent. En réalité, voilà de longues années que les classes dirigeantes françaises se servent du « pouvoir » bruxellois comme d’une sorte d’homme de paille. Il réalise leurs désirs en leur évitant d’être désignées comme responsables. La France sera ainsi sommée par des bureaucrates surpayés, nommés au moyen de procédures opaques, d’effectuer telle ou telle réforme structurelle d’inspiration néolibérale. Les institutions européennes ne sont plus guère qu’une vaste machine carburant à la doctrine panglossienne du libre-échange. Intellectuellement, Bruxelles est une périphérie, mieux, l’intersection des périphéries de l’Allemagne, de la France, du Royaume-Uni et des autres. La capitale de l’Europe présente donc la caractéristique fondamentale des zones périphériques, bien connue des linguistes et des anthropologues : le retard, le conservatisme. »

Emmanuel Todd (Après la démocratie)

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