Coupe du monde, capitalisme et néocolonialisme

Coupe du monde, capitalisme et néocolonialisme

le 08 juin, 2014 dans Lecture du dimanche par

En 1998, pour la Coupe du monde jouée en France, chaque joueur de l’équipe de France de football aurait touché 4 millions de francs de primes diverses. Ce pactole aurait été de 3,650 millions de francs pour le Championnat d’Europe 2000 et de 240 000 euros par joueur en cas de victoire lors de la Coupe du monde 2006. Raymond Domenech, le sélectionneur de l’équipe de France, a reçu une prime de plus de 800 000 euros pour la qualification de son équipe pour la Coupe du monde 2010.

Si les sommes dépensées ne correspondent à aucune valeur réelle mais relèvent bien d’une spéculation, ce sont malgré tout ces inutiles golden boys, qui ne produisent rien et forment l’opium dont le peuple est rassasié, que le président sud-africain demande aux populations démunies d’accueillir « pour donner une image positive du pays ». C’est l’une des fonctions du sport et particulièrement du football que celle de servir d’opium. Pendant que la population s’intéresse ou se passionne pour la Coupe du monde, elle ne pense pas à lutter pour ses intérêts et ne conteste pas les investissements douteux qui sont entrepris. Cette dimension n’est que trop rarement évoquée mais la ratio, le progrès ou la notion bourgeoise de progrès, le capital, le sport en tant qu’image corporelle du progrès et d’une ratio incorporée ont remplacé la religion en tant que foi ou croyance. Les   église modernes que sont la bourse ou les stades permettent d’admettre à des niveaux différents, des investissements qui, sinon, n’auraient aucun sens.

Quelle peut être la signification de la construction ou de la rénovation des stades en Afrique du Sud, c’est-à-dire dans un pays où une partie importante de la population ne possède pas d’eau potable à domicile ? Demander à la population sud-africaine de défendre ce projet est une aberration. Mais c’est bien par la puissance opiacée du football que les populations les plus démunies acceptent, et souvent devancent, cette demande. L’abrutissement généralisé des populations les constitue en masse ou, comme l’a écrit Hannah Arendt, en « populace moderne toujours plus nombreuse – c’est-à-dire les déclassés de toutes les couches sociales » qui ne se retrouvent que dans la grégarisation de la vie qui se répand au travers des stades, des fêtes hallucinées (rave-party) ou des fêtes d’Etat (Nuits blanches, Fête du cinéma, fête de la musique, etc…). Ce déclassement est une perte d’identité, de « culture » et, conséquemment, du vivre-là-ensemble. L’organisation de la Coupe du monde devient une quasi-injonction pour les populations. La compétition de 1998 a parfaitement montré cela. Celui qui ne se passionnait pas pour le football ou, pire encore, celui qui était contre cette organisation, n’était qu’un rabat-joie, il était un traître. Hommes, femmes, enfants, de tous les milieux socioculturels, de toutes les classes sociales, tout le monde devait se montrer heureux. En France, c’est lors de l’organisation de cette compétition que le populisme sportif a réussi à définitivement s’imposer.

La sportivisation de la société est alors devenue totale, la compétition s’immisçant dans l’ensemble des aspects de la vie. Le challenge s’impose comme mode de vie et les intellectuels de gauche comme de droite se sont laissés absorber par le mouvement, générant un redoutable déficit analytique sur ce que représente la corporéité sportive et, plus globalement, une société de compétition névrotique ou de marché. C’est ainsi que les Sud-Africains, qui doivent prendre du plaisir aux jeux de jeunes capitalistes en short dont le nom cliquant n’a aucun rapport avec les besoins vitaux de la population, sont les objets d’une manipulation idéologique. »

Ronan David, Fabien Lebrun & Patrick Vassort (Footafric)

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