Consensus démocratique

Consensus démocratique

le 07 novembre, 2013 dans Démocratie par

« Que peut-on faire pour changer les choses ? » Difficile d’éviter cette question à l’évocation du triste état de nos sociétés actuelles…
C’est pourtant ce à quoi nous allons tenter de répondre ces trois prochains jours.

Rappelons rapidement quelques éléments expliquant la généalogie de cette crise politique.

La paupérisation procède d’une dialectique que Marx révéla avec diligence : une minorité s’accapare les richesses au détriment d’une majorité incarnant néanmoins la force vive des nations. Cette majorité, progressivement structurée par l’agrégat d’intérêts individuels, s’est disloquée jusqu’à devenir impuissante face aux interpénétrations des monopoles financiers.

Et pourtant s’il y a une issue à cette débâcle, c’est dans notre force collective qu’elle s’y trouve, mais  agencée dès lors de manière synergique.
C’est ce sur quoi nous allons réfléchir.

Certains s’imaginent qu’en communiquant, leur révolution se réalisera. Mais beaucoup n’ont plus aucun contact avec la réalité d’une lutte de terrain. Ils spéculent et n’expérimentent pas.
Comment pouvoir espérer qu’une solution fonctionne, si nous ne sommes même pas capables de nous organiser entre nous dans un petit groupe ? Comment régler des problèmes à large échelle, lorsqu’on ne sait même pas les régler dans une moindre mesure ?

Il faut également avoir conscience de la différence entre le soutien populaire d’un « Je vous encourage » et la mobilisation populaire d’un « je veux agir à vos côtés ». Le soutien populaire est une donnée importante pour les forces révolutionnaires, mais il est inutile et vain d’espérer que tous se mobilisent à nos côtés.
Il est important de compter avant tout sur ses propres forces pour agir. C’est une règle stratégique élémentaire qu’ont compris tous les révolutionnaires ayant pu accomplir un réel changement.

Aussi, nous prendrons le temps de rappeler que les origines non occidentales de la démocratie sont ignorées, et avec elles, un monde extraordinaire pour mieux raviver l’essence des décisions collectives. Puis, corrélativement, nous mentionnerons comment l’être humain s’est adapté à son environnement développant un individualisme exubérant pour répondre aux exigences compétitives de son environnement. Car donner à la collectivité ne lui rapporte rien, pire encore, cela rapporte à ceux qui ont déjà le plus.

Mais entrons dès à présent dans le vif du sujet :

Tout d’abord, il convient d’expliquer que nous sommes entrés dans une nouvelle ère.
Lorsque Gutenberg invente l’imprimerie, le déploiement du savoir en dehors du clergé et de la noblesse va rapidement provoquer des dysfonctionnements dans les institutions du système féodal, puis sa chute, avant de développer considérablement les sciences et l’université, jusqu’à nous mener à l’ère industrielle.

De façon générale, nos instruments de communication sont des leviers qui peuvent changer radicalement nos modes de fonctionnement, et déploient davantage « l’intelligence collective ».

De la même manière, Internet provoque aujourd’hui une « crise des consciences » sur la réalité des décisions politiques et participe à déployer un monde nouveau : l’Open-source, le management collaboratif en entreprise, les médias participatifs, les mouvements du 15M en Espagne que l’on appelera « les Indignés » ou les mouvements Occupy qui se sont répandus dans le monde, jusqu’aux révoltes d’un nouveau genre comme en Tunisie et en Egypte, etc.

Même si internet ne va pas résoudre à lui seul tous nos problèmes, un tel outil implique nécessairement un changement majeur de notre société. Il pourrait même nous permettre d’instaurer un fonctionnement plus « humain » et plus équitable entre tous.

Malheureusement, la vision générale de ce que peut apporter un outil tel qu’internet se limite souvent à un simple moyen de consultation « démocratique », là où en réalité, c’est toute notre vision de la démocratie qu’internet devrait révolutionner. Car internet nous offre la capacité de partager en temps réel des informations avec tous les autres. Chez les spécialistes en intelligence collective, on parlera  d’holoptisme. De façon schématique, l’holoptisme est la capacité pour tous les membres d’une organisation de percevoir en temps réel tout ce qui s’y passe. C’est un élément clé lorsque l’on comprend à quel point l’information est vitale pour pouvoir participer équitablement à une décision à prendre.

Comprendre la décision collective

Certains ont revendiqué un égoïsme naturel chez l’homme et la nécessité d’un chef pour le rendre meilleur. Monarchies et Républiques ont alors instauré des chefs qui n’ont pourtant, à quelques exceptions près, pu éviter crises, révolutions et chaos.
Paradoxalement le plus grand remède à cet égoïsme, l’homme l’a trouvé dans la prise de décisions collectives. L’idée d’un pouvoir populaire n’est pas une invention grecque, elle se retrouve aux origines même de l’espèce humaine : à titre d’exemple les tribus de chasseurs cueilleurs préhistoriques décidaient déjà collectivement de ce qui les concernaient et n’avaient pas de structure hiérarchique.
D’autre part, on retrouve dans la nature elle même, chez les dauphins par exemple, des modes de fonctionnements vivants sans hiérarchie, où le leadership change d’un individu à l’autre à chaque moment, et où la liberté individuelle est extraordinaire malgré un fort esprit de groupe.

Chez l’humain, le mode de prise de décision qui semble le plus répandu de notre Histoire n’est ni le choix du dictateur, ni celui d’un vote à la majorité, ni d’ailleurs celui de « l’anarchie ».

C’est une décision qui implique une forme d’unanimité dans le groupe, comme l’atteste le travail passionnant de l’ethnologue Philippe Urfalino :

Les Navahos n’ont pas la notion de gouvernement représentatif. Ils ont l’habitude de décider de toute question dans des rencontres de tous les individus concernés… Traditionnellement, ils ne prennent une décision qu’après en avoir discuté jusqu’à ce que l’unanimité soit réunie, ou jusqu’à ce que l’opposition trouve inutile de continuer à soutenir son point de vue.

Cette manière de prendre collectivement des décisions, décrite en 1946 par Clyde Kluckhon et Dorothea Leughton pour les Indiens Navahos, semble bien avoir été le mode de décision le plus répandu dans l’histoire des sociétés humaines.

L’ancienneté et la présence sur tous les continents de ce mode de décision dit tantôt « par consensus », tantôt « à l’unanimité », sont attestées par les travaux des ethnologues et des historiens. C’est le seul mode de décision mentionné pour les sociétés de chasseurs cueilleurs (Baechler [1994], Silberbauer [1982]) ; il était également l’unique forme de décision collective légitime dans les communautés villageoises en Kabylie (Mahé [2000]), en Afrique noire (Abélès [2003], Terray [1988]) et en Asie (Popkin [1979], Smith [1959]).

Les communautés villageoises européennes du Moyen Age avaient également l’usage des assemblées délibératives arrêtant leurs décisions sans vote, notamment dans le centre et le Nord de l’Europe : Otto Gierke (cité par Dumont [1983], p. 99) a noté la prévalence de l’unanimité pour l’Europe germanique ; l’assemblée des chefs de clans islandais, Althing, fonctionnait sans doute de la même manière (Byock [2001]). Le souci du consensus prédominait encore dans les décisions au sein de certains villages scandinaves il y a trente ou cinquante ans (Yngvesson [1978] pour la Suède, Barnes [1954] pour la Norvège)… »

Aussi lorsque l’on expose ces éléments, certaines remarques reviennent immanquablement : « Tu me parles de sociétés tribales ?! Tu veux dire qu’il faudrait de la démocratie directe ? Et puis ces modes de fonctionnement souffraient aussi des guerres ; de plus ils étaient en petits nombre et à large échelle c’est impossible. On a déjà du mal à s’entendre en petit groupe ! Et puis comment décider à l’unanimité à l’échelle d’un pays ? De toute façon, ils n’avaient pas les mêmes problèmes que les nôtres, etc… »

Ces questions témoignent d’un certain égarement, car on ne parle pas ici d’instaurer une démocratie directe au sens commun, mais une forme plus complexe d’organisation qui comprend d’autres manières de décider collectivement. Il s’agit de découvertes récentes, et rares sont ceux qui savent exactement quels processus de prise de décisions sont employés pour conquérir l’unanimité. Ces processus sont utilisés aujourd’hui par exemple dans de nombreuses commissions d’experts, d’aréopages – « assemblées de personnes éminentes » : sages, savants, magistrats, réunis au nom de leur compétence -, ou encore dans la cour constitutionnelle italienne. Car l’on considère que ce sont ici les méthodes les plus efficaces pour obtenir la meilleure décision.

Leurs mécanismes restent généralement incompris. Ils résident à la fois dans les moyens de partage des informations, dans l’adaptation au temps alloué aux prises de décisions, mais également dans la différenciation entre la vision générale du consensus, et celle du consentement.
On peut schématiser la différence ainsi : dans un cas « tout le monde dit oui », et dans l’autre « personne ne dit non ».

Tous ceux qui voulaient parler le faisaient. C’était la démocratie sous sa forme la plus pure. Il pouvait y avoir des différences hiérarchiques entre ceux qui parlaient, mais chacun était écouté, chef et sujet, guerrier et sorcier, boutiquier et agriculteur, propriétaire et ouvrier. Les gens parlaient sans être interrompus et les réunions duraient des heures. Le gouvernement avait pour fondement la liberté d’expression. … Les réunions duraient jusqu’à ce qu’on soit arrivé à une sorte de consensus. Elles ne pouvaient se terminer qu’avec l’unanimité ou pas du tout. Cependant, l’unanimité pouvait consister à ne pas être d’accord et à attendre un moment plus propice pour proposer une solution. La démocratie signifiait qu’on devait écouter tous les hommes, et qu’on devait prendre une décision ensemble en tant que peuple. La règle de majorité était une notion étrangère. Une minorité ne devait pas être écrasée par une majorité » (Nelson Mandela, dans son autobiographie, parlant des réunions tribales de la société Thembu).

Rami Brahem du site Horizontality.org et auteur du livre L’espoir horizontal

Lire la suite : Agir en synergie

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3 Commentaries

  • SPREX64 dit :

    Excellent et instructif bonne base de réflexion ….que du bon

  • Sébastien dit :

    Intéressante entrée en matière. L’expression « anarchie auto-contrôlée » me vient à l’esprit, bien que ne pouvant recouvrir parfaitement la description que vous faite.
    Une sorte de démocratie pure et parfaite (le terme n’est pas péjoratif ici), voire extrémiste (même remarque), anti-idéologie (le fléau de l’homme moderne), mais qui semble se baser, quand même sur une sorte de « common décency », un respect mutuel et une volonté de « vivre ensemble » de principe ou retrouvée au préalable dans notre cas. Un gros travail sur nos égos en perspective mais il faudra bien en passer par là. Ne sous-estimons pas nos capacités sachant qu’à plusieurs on est plus forts et non pas plus divisés (ce que le système nous a précisément mis en tête).
    Cette ébauche de processus ne doit évidemment pas rester en l’air en attendant passivement que quelqu’un de plus courageux que les autres s’en empare. Ce serait contraire à l’esprit même de ce mode de « gouvernance » (j’abhorre ce terme mais faute de mieux…).

  • dan dit :

    interessant tour d’horizon…

    merci!

    les outils de prise de decisions aux consensus approfondis et construits se develloppent de plus en plus… et leurs pratiques correspondent bien a des evolutions de fonctionnements de plus en plus complexes…

    un defi d’ailleurs est peut etre de choisir plus de simplicité/sobriété…
    pour accroitre l’intensité de nos vies et non une sorte de complexification infinie??

    ——–
    au passage ns sommes un peu choqués de la pub que vous faites dans la colonne de droite pour une officine pourtant peu ragoutante et en contradiction avec nombres des idéees genereuses presentées dans ce site: le soi-disant « cercle des v… », avez vous deja parcouru leur site? un ramassis de theses complotistes, racistes, antisemites et ultra nationalistes bornées… meme si habillés d’oripeaux pseudo ‘democratiques’ cela fait trop penser a tous ces petits courants confusionnistes a la ch… et autres paumés arrivistes genre ass… sor… etc.

    il serait d’ailleurs interessant comme le fait un fragment d’un docu sur la grece récent… de s’interroger sur ce qui pousse a l’arrivée de ces bizarreries de « loups cachés sous des peaux de montons » en periode de fortes crises (et manque de reperes solides et lucides pour une part de ‘jeunesse’ déboussolée?

    en tout cas bon courage pour vos effort de creer des mondes avec une palce pour chacun/e et tou/te/s…

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