Conquérir la démocratie

Conquérir la démocratie

le 10 juin, 2015 dans Démocratie par

Quelle odieuse symphonie que cette partition où seuls les vainqueurs se font entendre en imposant leurs lois ! Et pourtant la majorité semble s’en satisfaire puisqu’elle y danse avec entrain en reprochant aux insoumis de fuir vers une liberté quelque peu vaine. Paradoxe de nos diktacraties libérales : celui cherchant à s’émanciper sera nécessairement perdant. Autrement dit si tu veux « bien » vivre, accepte ta servitude et arrête de te plaindre ! Sache jouir de ce confort que t’offrent nos généreux oligarques, et ce, même s’il est charpenté sur l’exploitation et le pillage de ces contrées dont on n’a que faire puisqu’elles ne sont pas les nôtres.

Rien de tel pour nous tenir en laisse. C’est aussi pourquoi nos bailleurs de fond nous distraient des réalités de ce pouvoir corrompu en nous anesthésiant devant un écran ou une vitrine. Des divertissements nous formatant et nous attelant à un idéal de bonheur, où chacun, segmenté par ses petites commodités, se prend pour un affilié se croyant à l’égal des autres parce qu’il jouit comme eux de ce qu’ils possèdent.
Le but de cet enchantement ? Abolir le « faire et vivre ensemble », véritable matrice et nerf de toute lutte aux revendications sociales plus égalitaires. Ainsi, nous nous divertissons d’autant plus qu’on en oublie définitivement notre réelle incapacité à changer le monde autrement qu’en étant radicalement unis et libres. Une liberté donc, qui ne se fera qu’au prix d’une union qu’il nous faut absolument reconquérir. Parce que, généalogiquement parlant, et au contraire de ce qu’affirment les fanfaronnades de nos médias protocolaires et livres scolaires, cette liberté ne s’est distinguée qu’à de rares occasions dans nos mœurs politiques.

Alors certes, dès notre Moyen-âge, quelques corporations relativement indépendantes et souveraines ont composé avantageusement avec le pouvoir monarchique et religieux. Mais ne nous leurrons pas : la majorité du peuple – des paysans – respectait d’autant plus les autorités divines et royales qu’elle s’y soumettait sciemment. Aussi, quelques siècles plus tard, lors de notre grande Révolution, ce n’est pas ce peuple qui s’accapara du trône, mais bien une bourgeoisie ambitieuse et opportune. Des repus, des rentiers, des nantis et des marchands qui, jusqu’à aujourd’hui, ont su tirer profit d’une belle tradition servile pour instaurer solidement leur légitimité oligarchique. Et ce, même si quelques étoiles filantes comme la Commune nous rappellent occasionnellement que les français peuvent aussi exprimer un profond désir de liberté et d’égalité quand ils se savent soudés…

Les choses se compliquent quand on souligne, par ailleurs, que nous n’avons pas eu de grandes saisons de vétché et de mir, comme en Russie, pour pouvoir hériter naturellement d’une belle révolution émancipatrice à l’image de celle de Février 1917. Certes, quelques langues bilieuses n’hésiteront pas à marteler son échec, quelques mois plus tard, motivé par l’ambition de ces bolchéviques aux idéaux imparfaitement marxistes… Mais cette révolte slave n’en demeure pas moins une des plus belles expériences démocratiques à laquelle il est toujours sain de se référer.
Raison de plus pour affirmer que cette démocratie, si nous la voulons, il va falloir unanimement la conquérir.

Capitalisme et monothéisme

Mais, comment retrouver cette quintessence de la communion qui nous fait aujourd’hui cruellement défaut ?
Il s’agirait peut-être, dans un premier temps, de mieux saisir les causes de toutes nos divisions. En examinant, par exemple, plus froidement cette religion du capital attisée par une savante propagande médiatique, on comprendrait mieux ce qui nous morcelle, nous aliène et pourquoi nous sombrons entre hédonisme libéral et consumérisme individualiste. Regardez, d’ailleurs, comme nous nous hâtons, avec prudence, lâcheté et arrogance, de voter pour des crapules toujours plus compétentes pour préserver leurs privilèges que pour orchestrer un véritable partage des richesses.
Dans un second temps, il serait judicieux de souligner à quel point cette servitude volontaire fut aussi exaltée, sublimée et transcendée par nos croyances en un Dieu exclusif. Un Dieu omnipotent capable de consoler nos consciences trop oppressées de tragique, avant qu’elles ne puissent prendre elles-mêmes les rênes de leur destin !
Au nom de la miséricorde, de la magnanimité, de la compassion, de l’amour du prochain, chacune de ces religions a imposé sa secte, histoire de s’acoquiner le plus longtemps possible avec les vainqueurs du moment…qui eux n’ont jamais été miséricordieux ou magnanimes, et n’aimant que ceux les aidant à vaincre toujours plus.
Sans parler de cette autre servitude, celle laïcisée, prétendant harmoniser les divergences pieuses dans la société civile et qui, dans le réel, n’a qu’exacerbé leurs intolérances jusqu’à en diaboliser certaines pour mieux en sacraliser d’autres…

Pourquoi nous contenter de ce moindre mal ? Pourquoi nous laisser impérialiser de la sorte ? Ces conquistadors sans dignité et sans morale nous imposent leur ploutocratie et leur théocratie, et nous restons ankylosés avec nos discours, nos indignations et nos insolences. Tant que l’essence de la révolte se limitera à ses symboles, elle ne soulagera que nos consciences névrosées et nos vertus égocentrées…
Et même si l’étincelle se produit, même si un homme s’empare du flambeau et nous résout à nous unir pour agir en vue d’un monde meilleur, aussi grand et fort puisse-t-il être, il sera comme toujours – l’Histoire en témoigne – vaincu par l’inéluctable puissance des maîtres du monde singeant chaque jour davantage le mérite pour continuer à jouir tranquillement du pire. Il nous faut donc quelque chose de plus,… de plus collectif pour éviter l’éternel retour de ces cercles de pouvoir corrompu.
Il s’agirait peut-être de recouvrer une foi en la liberté qui animerait notre cohésion jusqu’à l’obtention d’un pouvoir plus collégial. Un élan irrésistible incarné par notre force commune et dont la dialectique exalterait cette démocratie radicale, où le pouvoir ne pourrait plus être confisqué par quelques-uns.

Ferveurs polythéistes et insoumises

Alors, comment retrouver cette alchimie transcendant les hommes à s’unir pour vivre enfin libres ?
Ecoutons d’abord les leçons de ces grands rebelles et guerriers qui ont su refuser leur sort de vaincus en risquant la liberté. Il est ainsi déconcertant de constater à quel point ils ont sacrifié à leurs dieux avant de braver leur destin. On oublie, par exemple, que la compagne de Spartacus était une prophétesse dionysiaque, dont les verdicts ont été bien plus déterminants qu’il a pu être écrit, dans les choix stratégiques du thrace. De même, combien pour rappeler que Toussaint Louverture entrevit son issue insurrectionnelle lors d’une cérémonie vaudou avivée par Dutty Boukman, et où le sang d’un cochon noir fut offert aux esclaves révoltés pour les rendre invulnérables ?
Peut-être est-ce dans ces mysticismes à la fois primitifs et extravagants que se niche l’âme de leurs résolutions et de leur harmonie ? Un polythéisme vaillant et salutaire donc, insufflant courage et détermination pour mieux embrasser cet ici et maintenant que nos Saints Pères ont à contrario toujours condamné au regard d’un ailleurs et plus tard prétendument salvateur. C’est sans doute, aussi, par les émanations de cette spiritualité plurielle que nos peurs s’effacent au profit d’une force démultipliée parce que fraternelle.

Oublions ces catéchismes qui nous inculquent la soumission, l’obéissance, le fantasme et la culpabilité. Ecoutons plutôt ces démiurges qui déchaînent dans notre dos ce vent de liberté et ce goût de la lutte sans qu’on ait à les implorer, parce que nous savons qu’ils nous accompagnent nécessairement dès que tous ensemble nous sommes résolus à ne plus servir
Allez ! Freyr, Freyja, Tyr, Hel, Njörd, Heimdall, Frigg, Thor et Odin, réapprenez-nous à ne plus geindre ou nous mettre à genoux dès que la terre tremble ou dès que le ciel gronde ! Il en va de notre salut politique.

[Texte extrait du livre Démocratie radicale contre diktacratie]

1 Commentaire

  • Bozo dit :

    Bonjours,
    Ceux qui ne font pas plus que de se « plaindre » et ceux qui essayent de faire bouger les choses ont souvent le meme background.
    Les dieux ne doivent sans doutes pas y etre pour grand choses dans cette difference.
    Merci.

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