Commander et obéir

Commander et obéir

le 24 août, 2015 dans Lecture de vacances par

Pour comprendre le lien que les Athéniens établissaient entre le tirage au sort et la démocratie, il faut tout d’abord faire intervenir un principe capital de la culture démocratique grecque : le principe de la rotation des charges. Les démocrates n’admettaient pas seulement l’existence d’une distinction des rôles entre gouvernés et gouvernants, ils reconnaissaient aussi que, le plus souvent, les deux fonctions ne pouvaient pas être exercées au même moment par les mêmes individus. Le principe cardinal de la démocratie n’était pas que le peuple devait être à la fois gouverné et gouvernant, mais que tout citoyen devait pouvoir occuper tour à tour l’une et l’autre position.
Aristote définissait ainsi l’une des deux formes que pouvait prendre la liberté, « principe de base de la constitution démocratique » : « l’une des formes de la liberté, écrivait-il, c’est de commander et d’obéir tour à tour ».

La liberté démocratique ne consistait donc pas à n’obéir qu’à soi-même, mais à obéir aujourd’hui à un autre dont on prendrait demain la place.

L’alternance du commandement et de l’obéissance formait même, selon Aristote, la vertu ou l’excellence du citoyen. « Il semble, écrivait Aristote, que l’excellence d’un bon citoyen soit d’être capable de bien commander et de bien obéir. » Et cette double capacité, essentielle au citoyen, s’apprenait dans l’alternance des rôles : « On dit, et à juste titre, qu’on ne peut pas bien commander si l’on n’a pas bien obéi. » La formule citée par Aristote était proverbiale. On en attribuait la paternité à Solon, ce qui constitue un indice de son importance dans la politique athénienne. L’expression « bien commander » doit s’entendre ici en un sens fondamental. Elle signifie : exercer l’activité du commandement conformément à son essence et à sa perfection. Or il est justifié, en général, de confier une tâche à celui qui sait s’en acquitter à la perfection. La rotation des charges fondait ainsi la légitimité du commandement.

Ce qui conférait des titres à commander, c’était le fait d’avoir occupé l’autre position.

Comme cela a souvent été noté, la rotation reflétait une conception de vie selon laquelle l’activité politique et la participation au gouvernement constituaient une des formes les plus hautes de l’excellence humaine. Mais l’alternance du commandement et de l’obéissance était aussi un mécanisme producteur de bon gouvernement. Elle visait à engendrer des décisions politiques conformes à un certain type de justice, la justice démocratique. Dans la mesure où ceux qui commandaient un jour avaient obéi auparavant, ils avaient la possibilité de prendre en compte, dans leurs décisions, le point de vue de ceux à qui les décisions s’imposaient. Ils pouvaient se représenter comment leurs commandements allaient affecter les gouvernés, parce qu’ils savaient, pour l’avoir expérimenté eux-mêmes, ce que c’est d’être gouverné et d’avoir à obéir.

Mieux encore, les gouvernants avaient une incitation à tenir compte du point de vue des gouvernés : celui qui commandait un jour était dissuadé de tyranniser ses subordonnés, parce qu’il savait qu’il devrait, un autre jour, leur obéir. La rotation n’était sans doute qu’une procédure, elle ne prescrivait donc pas le contenu des décisions ou des commandements justes. Mais par sa simple existence, la procédure engendrait un effet de justice, car elle créait une situation où il était à la fois possible et prudent, pour les gouvernants, d’envisager le point de vue des gouvernés lorsqu’ils prenaient une décision. »

                  Bernard Manin (Principes du gouvernement représentatif)

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