Besoin d’achat et savoir d’achat

Besoin d’achat et savoir d’achat

le 07 septembre, 2015 dans Asservissement moderne par

Dans sa nature première, l’homme fraîchement civilisé, respectant les cycles biologiques, produisait et consommait à l’exclusive de la juste satisfaction de ses besoins organiques.
Par quel malheureux processus l’homme moderne est-il rentré dans cette folle logique de consommation sans fin ? Par quelle subtile ingénierie sociale en est-il arrivé à convoiter tant d’objets frivoles ?

La dérive consumériste peut s’appréhender comme une inflation du principe des plaisirs.
Nous avons toutes et tous ressenti cette pointe d’excitation et de jubilation à l’achat d’un nouveau gadget. La société de consommation irrigue ses sujets de désirs. La libre association de l’érotisme à la marchandise via le marketing et la publicité sont évidentes.
Si l’achat porte en lui une forme « coïtale », il faut aussi accepter l’idée qu’avec l’expansion de l’érotisme publicitaire, on ne fait plus l’amour, on fait les magasins !

Toutefois, le sexe n’explique pas tout…

Les marketeurs s’organisent pour que les produits rythment notre quotidienneté.
Tout bien de consommation peut être présenté comme vulgairement obsolète et être cérémonieusement reconsidéré vingt ans plus tard tel un summum tendanciel.
Par la voix des médias, il est possible de « rappeler » aux citoyens-consommateurs, étude scientifique à l’appui, les bienfaits de tel ou tel produit à un moment jugé opportun.
N’est-ce pas au moment de l’embargo russe sur les fruits et légumes que les télévisions occidentales transforment le fait de manger des pommes en acte patriotique ?

Le productivisme n’aboutit jamais à la marchandisation d’un produit unique, total et définitif. Les effets de modes, de démodes viennent à bout de toutes formes de consommations rationnelles. La fulgurance apportée par le produit nouvellement acquis porte en elle les promesses d’une succession d’articles qui seront à leur tour convoités, d’autant plus convoités que le désintérêt porté par l’acheteur sur le produit fraîchement acquis sera rapide. L’altération précipitée des qualités présupposées de la marchandise relève d’une contingence ne tenant pas exclusivement de la misère de sa production. Elle tient aussi de l’indéfectible participation d’un acheteur coupé de ses besoins fondamentaux et totalement soumis, comme un drogué, aux impératifs de la consommation.

Le situationniste Guy Debord avait un point de vue intéressant sur la question :

 Dans l’image de l’unification heureuse de la société par la consommation, la division réelle est seulement suspendue jusqu’au prochain non-accomplissement dans le consommable. Chaque produit particulier qui doit représenter l’espoir d’un raccourci fulgurant pour accéder enfin à la terre promise de la consommation totale est présenté cérémonieusement comme la singularité décisive. Mais comme dans le cas de la diffusion instantanée des modes de prénoms apparemment aristocratiques qui vont se trouver portés par presque tous les individus du même âge, l’objet dont on attend un pouvoir singulier n’a pu être proposé à la dévotion des masses que parce qu’il avait été tiré à un assez grand nombre d’exemplaires pour être consommé massivement. Le caractère prestigieux  de ce produit quelconque  ne lui vient que d’avoir été placé un moment au centre de la vie sociale, comme le mystère révélé de la finalité de la production. L’objet qui était prestigieux dans le spectacle devient vulgaire  à l’instant où il entre chez ce consommateur, en même temps que chez tous les autres. Il révèle trop tard  sa pauvreté essentielle, qu’il tient naturellement de la misère de sa production. Mais déjà c’est un autre objet qui porte la justification du système et l’exigence d’être reconnu. »

Consommer n’est plus un acte mûrement réfléchi ou pesé. Le besoin d’achat supplante largement le savoir d’achat. Autrefois, papa et maman économisaient franc par franc pour acquérir un bien. On mesurait pleinement l’investissement.
La société du crédit a profondément modifié le comportement du consommateur.
Pour l’individu contraint de soumettre sa force de travail au plus offrant,  aliéné par les processus de consommation dans un monde qui entretient le déséquilibre entre pouvoir d’achat et désir d’achat, dont l’ivresse de reconnaissance sociale passe par des référents matériels, le crédit est devenu un médiateur incontournable.  Paradoxalement, dans le même temps, l’individu voit ses fonctions de producteur/travailleur s’éloigner de ses besoins effectifs pour ne plus avoir aucun lien direct avec ce qu’il consomme.

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