A bas les modérés

A bas les modérés

le 10 mars, 2015 dans Asservissement moderne par

Les règles du jeu politique fixées par la classe capitaliste peuvent se résumer comme suit :

Le peuple, souverain en apparence, dispose du droit de se rendre aux urnes à intervalles fixes, afin de glisser un bulletin de vote pour légitimer ceux ayant tout intérêt à maintenir le système économique et politique dans un état d’immuabilité apparente. En effet, ceux possédant les leviers économiques du système contrôlent par là-même les moyens de communication leur permettant de pérenniser leurs futures élections. Ils peuvent ainsi s’assurer leur réélection à tour de rôle afin de poursuivre la même politique libérale-libertaire que celle de leurs prédécesseurs, sous couvert d’une illusion collective dénommée « alternance ». Les gens voteront comme on leur dira avait prophétisé Alexis de Tocqueville.

C’est dans ce cadre démocratique complètement dévoyé que s’inscrit l’histoire de l’action sociale et syndicale, où une lutte physique a permis à des masses exploitées d’arracher d’importantes concessions de la part des classes dirigeantes.

Qu’en serait-il aujourd’hui ? Il y a fort à parier que ceux se livrant à de telles méthodes seraient considérés comme des criminels, au sein même des classes les plus paupérisées de la population.
Le recours à l’action physique pour l’émancipation ne devrait pourtant pas paraître aux yeux des catégories populaires plus intolérable que l’exploitation salariale. D’ailleurs, le droit à l’insurrection pour un peuple ne parvenant plus à faire entendre sa voix n’était-il pas encouragé par la déclaration des droits de l’homme de 1793 ?

Pourtant l’opinion publique semble résignée à l’inaction, pour avoir adhéré au dogme selon lequel toute action physique dans le cadre d’un rapport de force vis à vis du pouvoir économico-politique est par essence injustifiable, étant entendu que le pouvoir économique est immuable et fondamentalement bienfaiteur, et le pouvoir politique toujours représentatif et légitime.

Ainsi, il n’est plus possible de vouloir déplacer des montagnes qu’en signant des chèques en blanc à ceux n’ayant, de par leurs objectifs de classe, aucun intérêt convergeant avec l’électorat populaire.

En effet dans la société du spectacle prétendument démocratique, et foncièrement inégalitaire, le combat politique et social autorisé est conditionné par un impératif de modération. Il n’est dès lors plus question pour l’exploité que d’intérioriser les règles du jeu définies par l’exploitant, étant entendu que seul ce dernier a les moyens d’organiser le débat, de diffuser ses idées et de réprimer toute remise en cause radicale de l’ordre politico-économique.

Soupape de sécurité pour canaliser les ardeurs réformistes, le débat citoyen demeure, en théorie, possible. Mais ce dernier se trouve systématiquement biaisé, puisqu’organisé et relayé par les relais du pouvoir de A à Z. Il apparaît ainsi que dans le rapport de force entre l’exploitant et l’exploité, la modération (et son corollaire la non-violence) jouent systématiquement en faveur du premier, quand ce plafond de verre admis par le second ne sert in fine qu’à pérenniser des situations injustes et des statu-quo intolérables.

Et, nos ancêtres seraient, nous dit-on, morts pour cela. Ainsi, ce ne sont pas des cris tels que « abolition du salariat » ou « à bas la marchandise » qui résonnaient derrière les barricades des siècles passés. Et, les jacqueries en tout genre de part le monde n’auraient jamais eu pour but de rétablir une vie communautaire dévastée par l’échange marchand. Et, les résistants de tous bords ne s’insurgeaient pas contre les pouvoirs illégitimes se succédant sous différents masques au fil des âges. Non. Oubliez ça. Nos ancêtres se seraient battus, physiquement, pour la seule chose pour laquelle la violence du peuple demeure acceptable aux yeux de la classe capitaliste : pour obtenir la démocratie parlementaire représentative (ou démocratie marchande d’opinion). On imagine d’ici les Gavroches des siècles derniers passés au fil de la baïonnette en soufflant dans un dernier râle « donnez nous des élus ». Ou les roses blanches d’Allemagne et d’ailleurs réclamer de nouvelles élections au moment où la hache du bourreau s’abattait sur leurs nuques. Ces falsifications et simplifications historiques outrancières n’ont qu’un seul but : pérenniser par une nouvelle mythologie un ordre économique s’appuyant sur un système politique aux commandes duquel seuls les plus soumis et les plus serviles ont le droit d’être à la barre. Car nos élus ne sont des roitelets qu’à condition d’être les pions au service du capitalisme et de l’ordre marchand. Et, pour assurer à ses VRP la caution nécessaire, le système sait compter en période de contestation sociale sur son arme de destruction massive : les modérés. Fidèles au poste (télé et élection), abreuvés du catéchisme diktacratique, ils sont l’armée des ombres, silencieuse, sage et soumise, au pouvoir électoral implacable qui permet de balayer d’un revers de bulletin de vote toute remise en cause radicale de l’ordre établi. Convaincus que la modération est consubstantielle à la raison, mais néanmoins épris d’une vision toute romantique et confortable de la liberté, ils applaudissent à tour de rôle, et toujours à l’abri, les répressions d’ici et les rébellions de là-bas, fêtant les révolutions d’hier tout en réclamant la potence pour les séditieux et autres insoumis d’aujourd’hui.

Les opposants au système, seuls réformateurs authentiques, se retrouvent ainsi non seulement dépossédés des moyens politiques, mais également des moyens physiques de changer la situation, pour avoir bien souvent intériorisé à leur insu les règles du jeu que d’autres leur ont écrites.

Face à cet état de fait, certains en sont réduits à vouloir se muer en martyres, attendant que la violence du système se déchaîne à leur encontre et les sanctifie, cette violence étant censée délégitimer le-dit système. Vaste leurre, car il sera toujours temps de promouvoir l’union sacrée et la violence de l’état (la seule légitime) face aux « ennemis de la démocratie » , à grand renfort de désinformation, de postures outragées et d’envolées lyriques.

Pour quelle raison des siècles de jacqueries ont-ils abouti à la soumission totale et sans condition d’un peuple de communards ? Qu’est-ce qui nous sépare de manière radicale de nos ancêtres révolutionnaires ? Notre rapport à la violence. Lutter pour sa survie, cela demeurerait envisageable. Mais qu’en est-il quand on nous permet de survivre ? Lorsque l’on baigne dans un surplus de survie qui rend les pauvres obèses et où la minceur devient à son tour un marqueur de classe inversée ? Pour quoi se battre alors ? Pour un monde meilleur affranchi du diktat de l’échange marchand et du salariat ? Pour une prise en charge communautaire de nos destinées débarrassées des professionnels de la politique et de la communication ? Mais puisqu’on nous répète que c’est impossible ! Et quels risques cela nous ferait prendre ! Sachons faire contre mauvaise fortune bon cœur, prenons notre mal en patience, il sera toujours temps, après… d’une nouvelle « alternance ». Ne crachons pas dans la soupe, de peur qu’on ne donne notre auge à quelqu’un d’autre.

Rien de plus désespérant que cet esprit petit bourgeois d’occidental soumis, de rentier, qui jouit de son confort en versant une petite larme de circonstance accompagnée d’un petit gémissement d’impuissance à l’idée qu’on crève pour produire sa bouffe, ses fringues et ses gadgets à l’autre bout du monde. Car après tout, que pourrait-il faire ? Ces pauvres gens devraient se révolter contre leurs maîtres, mais sans violence, en organisant des minutes de silence sans doute, ou peut-être des grèves de la faim.

Ici en occident, où l’idée de perdre ce petit pécule si vaillamment acquis terrorise notre modéré plus que toute autre chose, il mène une guerre farouche, en vote et en pensée, contre les « extrêmes », ces gens inconséquents qui crachent dans leur potage et risqueraient de briser cette concorde sociale où l’on a le droit de ne pas faire de vagues, de s’aliéner toute sa vie durant pour sa part du gâteau salarial, d’organiser sa vie autour de son temps de travail, d’obéir aveuglément à la toute puissance bureaucratique, et de payer religieusement ses taxes, les couches de ses enfants et le cercueil de ses parents.

De quoi se plaignent-ils ces enragés ? Ne peuvent-ils pas se contenter de survivre, comme tout le monde, et de jouir du divertissement qu’on leur soumet ?

Il faut retrouver le goût de l’engagement et du combat, faute de quoi d’autres continueront à écrire notre histoire à notre place.

A cette heure où tout demeure possible, la modération est un luxe que seuls les nantis peuvent se permettre, et le faux-fuyant des lâches et des imbéciles.

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